‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 124 sur 136 · LE TÉLÉGRAPHE · texte numérisé non relu

LE TÉLÉGRAPHE

J acquitte peu à peu mes petites dettes, et si je ne vais pas tout à fait aussi vite que je le voudrais, mes jeunes questionneurs peuvent voir que je mets au moins de la bonne volonté à satisfaire, autant qu'il est en moi , aux d«sirs qu'ils m'expriment. La question qui me tombe aujourd'hui sous la main est relative au Télégraphe ;]e vais y répondre sans plus long délai.

Il n'est aucun de mes lecteurs qui ne sache déjà que le télégraphe est un instrument au moyen duquel on transmet, avec une grande rapidité, d'un lieu à un autre, des nouvelles ou des ordres. Des télégraphes placés de distance en distance, sur des lieux élevés, forment ce qu'on appelle une ligne télégraphique qui établit une prompte communication entre les deux extrémités de cette lig'ne. Le premier télégraphe fait un signal, que tous les autres répètent successivement, jusqu'au dernier. A peine le second télégraphe a-t-il répété le signal fait par le premier, que celui-ci en fait un nouveau qui est répété h son tour, et ainsi de suite. Chacun de ces signaux a une signification qui n'est connue qu'aux deux extrémités de la ligne télégraphique, de manière que les personnes qui font agir les télégraphes intermédiaires ne comprennent rien à la correspondance, et qu'elle peut

demeurer ainsi parfaitement secrète. Elle se fait, par un beau temps, avec une telle rapidité qu'on peut, dans l'espace de moins de trois heures, transmettre un ordre de Paris à Lyon et avoir la réponse.

Ce n'est pas seulement de nos jours qu'on a imaginé de correspondre ainsi, par signaux. Ce moven était emplové, à ce qu'il paraît, par les anciens; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût chez eux aussi perfectionné que chez nous. Les anciens n'avaient pas de lunettes pour reconnaître distinctement un signal à une grande distance, aussi les communications de ce genre se réduisaient-elles, pour eux, à allumer de grands feux dont la clarté pouvait être aperçue de fort loin pendant la nuit. On convenait d'avance que ces feux seraient allumés dans tel ou tel cas, et leur-apparition annonçait la nouvelle qu'on était convenu de transmettre ainsi. Un historien ancien parle d'un signal dont les Carthaginois, faisant la guerre en Sicile, se servirent, pour faire venir de Carthage les secours dont ils avaient besoin. Ils allumaient sur le promontoire de Lilybée, des feux qui étaient aperçus en Afrique sur le cap qu'on nomme aujourd'hui le cap Bon; et c'était par les feux de ce cap qu'ils recevaient la réponse de Carthage. L^^^s-T f"??^ tance entre les deux caps ou promontoires yôâit dé, -•'.-; trente et une lieues. On ne peut guère s'étofaiier que

ces feux fussent aperçus de si loin , puisque le nioiit Blanc se distingue parfaitement de Lyon, à l'œil nu, quoiqu'il en soit éloigné de trente-sept lieues, et puisqu'on aperçoit également le pic de Ténériffe de quarante lieues en mer.

C'était une idée sans doute fort naturelle que celle de correspondre ainsi par des signaux. L'invention des lunettes dut nécessairement rendre ces communications plus promptes, plus commodes, plus complettes et plus faciles. Enfin , l'invention des télégraphes, dans les derniers temps, semide y avoir apporté tout le perfectionnement dont elles étaient susceptibles.

On a imaginé diverses formes de télégraphes; je me bornerai à parler de celui dont l'usage est généralement adopté et dont on doit l'invention à M. Chappe.

Cet instrument se compose d'abord d'un châssis très allongé, garni de lames à la manière des persiennes, et ajusté par son centre à un arbre qui est maintenu à la hauteur de dix pieds. Ce châssis est mobile, et supporte deux ailes qui peuvent également se mouvoir en différents sens. Cet appareil, dont les mouvements sont très faciles, est placé au-dessus d'un édifice, d'où l'on aperçoit les deux télégraphes correspondants, situés à une distance plus ou moins grande, suivant ce que permettent les inégalités du terrain. Au-dessous du télégraphe et dans l'intérieur du l)âtlment, est une petite machine semblable, et tellement disposée, qu'en la faisant mouvoir on opère tous les mêmes mouvements sur le grand télégraphe. Deux lunettes sont braquées sur les deux télégraphes correspondants. Lorsque, par l'une de ces lunettes, on a vu le signe du télégraphe qui est en avant sur la ligne, on le répète aussitôt; puis, au moyen de l'autre lunette, on voit si le signe est répété par le télégraphe suivant. On recommence ensuite, pour répéter un second signe, et on continue jusqu'à ce qu'un signal convenu indique que la dépêche est terminée. C'est par un signal particulier qu'on annonce également qu'on a une dépêche à transmettre, et comme il y a continuellement un observateur à chaque télégraphe, aussitôt que ce signal est fait, il se répète sur toute la ligne, oii chacun se tient prêt.

Avec ce simple mécanisme d'un châssis mobile, muni de deux ailes, on peut représenter cent quatrevingt-seize figures, qui correspondent à autant de signes, à chacun desquels on peut attacher une valeur convenue. Ce sont ces cent quatre-vingt-seize signes et leurs combinaisons entre eux, qui constituent la langue télégraphique, et avec cette langue, il n'est guère de choses que l'on ne puisse exprimer.

Il est facile de concevoir que le télégraphe dont je viens de parler est un courrier qui ne marche que le jour. Cependant on a imaginé des communications

nocturnes, au moyens de signaux, éclairés pendant la nuit, par une vive lumière; mais on n'en a pas encore l'ait usage, et ce procédé n'a été jusqu'à présent qu'un objet d'expériences.

Voilà, mes amis, tout ce que je puis vous dire au sujet du télégraphe. Ne me demandez pas de vous apprendre son mystérieux langage; ce serait me forcer d'avouer mon ignorance.

Page 1