LES VISITES
Depuis quelque temps, la petite Eugénie comptait impatiemment les jours qui devaient encore s'écouler jusqu'au premier de l'an. 11 arriva enfin, ce bienheureux jour, et Eugénie, éveillée de bonne heure, supplia sa bonne de l'habiller promptement. La toilette en effet ne tut pas longue; et Eugénie oubliait qu'elle devait commencer cette journée par offrir à Dieu des actions de grâces, et des vœux pour ses parents. La bonne le rappela à la petite étourdie qui, se précipitant à genoux, fit une prière courte, mais fervente, et vola dans la chambre de ses parents. Elle fut leçue dans leurs bras et, après l'y avoir long-temps pressée, ils lui donnèrent les étrennes qui lui étaient destinées.
Sans être riches, la sage économie de M. et M"'° Delporte aurait pu les mettre à même de donner à leurs enfants de brillants cadeaux; mais ils étaient trop prudents pour exposer leur jeune famille aux désirs et aux fantaisies que renouvellent sans cesse ces jolies futilités, dont la possession est si promptement suivie de satiété. Ils mettaient tous leurs soins à lui faire connaître des jouissances plus vraies et plus solides; en conséquence, Eugénie reçut de son père un joli pupitre en acajou, fermant à clè, et sa mère lui donna un album orné d'un porte crayon en or.
Bientôt arrivèrent les visites de famille, d'amis; nouvelle joie; mais, chacun se conformant au goût de M"" Delporte, les présents étaient tous simples, et présentaient quelque but utile.
Après avoir passé une partie de la matinée à recevoir des visites et des présents, Eugénie, parée de ses plus beaux atours, sortit avec sa mère pour en aller faire quelques unes à son tour. Plusieurs de ses amies lui rriontrèrent des étrennes à peu près équivalentes aux siennes; on loua sa parure; on lui montra celles qu'on devait porter. Toutes étaient gaies et contentes, mais ce bonheur devait bientôt s'évanouir pour Eugénie. En arrivant chez la riche M"'" de Melcour, elle aperçoit du premier coup-d'œil, que M"" Hélène, quoique encore dans son négligé, porte cependant une robe plus belle que la sienne. Dans le salon, les tables, les consoles, tous les meubles sont couverts des plus jolies bagatelles, des bijoux les plus élégants; et la propi iétaire de tant de trésors parait les regarder a peine et ne consent à s'en occuper que par complaisance pour Eugénie, qui ne se lassait point d'admirer toutes ces charmantes inutilités. Hélène habituée à voir satisfaire ses moindres fantaisies, presque avant de les avoir conçues, ne comprenait pas qu'on pût s'amuser beaucoup à voir toutes ces babioles; mais, bonne et complaisante, elle éprouvait plus de plaisir à les montrer à Eugénie, qu'elle n'en avait eu à les recevoir, et si elle avait pu imaginer qu'elles dussent causer quelque chagrin à Eugénie, Elle les lui aurait abandonnées de bon cœur.
Cependant, en sortant de cette fatale maison, la pauvre enfant était triste en pensive; elle trouva à
son retour ses frères toujours enchantés de leurs étrennes, mais ils ne purent lui persuader de prendre part à leur joie. Elle jeta im regard froid et dédaigneux sur les présents qui l'avaient enchantée quelques heures auparavant, et se i-etira silencieuse dans le coin de la cheminée. Ses frères ne pouvaient rien comprendre à un pareil caprice; mais sa tendre mère n'en devina que trop la cause. Hélas! disait-elle, l'envie, la cruelle envie a pénétré en un instant jusqu'au fond du cœur de cette enfant. Pauvre Eugénie! si
bonne, si aimante, si heureuse jusqu'à ce jour!
Cette triste pensée l'occupa une grande partie de la nuit et elle ne put goûter quelques instants de repos iiue lorsqu'elle crut avoir trouvé le secret de ramener le bonheur dans le cœur de sa fille chérie.
Le lendemain matin, sans avoir l'air de remarquer le nuage qui obscurcissait encore le visage d'Eugénie, M"" Delporte lui proposa de l'accompagner dans une visite qu'elle avait l'intention de faire avant le déjeuner. Elle la prévint qu'il était inutile qu'elle s'habillât, et après avoir fait porter dans un fiacre, un petit paquet, elle y monta avec Eugénie et se fit conduire dans une petite rue du faubourg Saint-Jacques, descendit à la porte d'une allée assez sombre, et chargée du petit paquet, elle monta au troisième étage, suivie de sa fille étonnée. Après avoir traversé une première pièce, qui parut à Eugénie l'attelier d'un cordonnier, elles entrèrent dans une grande chambre où tout annonçait la pauvreté, mais où la plus exacte propreté faisait disparaître ce que la misère a de pénible. Là, se trouvaient autour d'une table sur laquelle reposait une soupière qui répandait une odeur assez appétissante, un père, une mère et cinq enfants. Tous se lèvent avec des exclamations de joie, en apercevant M"'" Delporte; les enfants l'entourent, le père, ôtant son bonnet, la salue avec l'air du plus profond respect, et la mère, lui présentant un fauteuil de l)aille, le seul qu'elle possédât, la prie d'y prendre place. Après s'être informée de la santé de chaque membre de la famille et avoir présenté sa fille, qui partage aussitôt les témoignages naïfs d'affection dont son excellente mère est l'objet. M"" Delporte ouvre son petit paquet et offre à chacun de ses protépés son petit présent, où le luxe n'entre certainement pour rien. Des robes d'indienne, des bas et des gilets bien chauds composent ces dons, et ils sont reçus avec ravissement. L'aîné seul des garçons reçoit un livre couvert d'une simple basanne, et sa joie surpasse celle du reste de la famille. Ce livre contenait les Epitres et Évangiles, dont il avait besoin pour se préparer à sa première communion et que ses parents n'avaient encore pu lui donner. M'°' Delporte sortit bientôt après cette distribution, emportant les bénédictions d'une nombreuse famille à laquelle elle venait de porter la joie.
En rentrant chez elle. M"' Delporte remarqua que l'expression de tristesse dont était couvert le visage d'Eugénie avant cette visite, avait disparu et était remplacée parun profond attendrissement. « Ehbien, mon Eugénie, lui dit cette bonne mère, que penses-tu de la famille que nous venons de visiter? — Maman, répondit Eugénie en hésitant un peu, je pense qu'ils sont tous plus sages que moi. — Cela est vrai, mon enfant; mais j'espère que leur exemple ne sera pas perdu pour toi. Souviens-toi bien, ma fille, que lors-
qu'on est au-dessus des besoins réels, on peut trouver le bonheur dans toutes les conditions. Mais la modération est le seul secret pour y parvenir; il faut savoir se renfermer dans la classe où la Providence nous à placés, et ne point donner l'essor aux désirs et aux fantaisies que nous ne sommes pas en position de satisfaire. Quant à nous, chère enfant, loin de nous plaindre de notre sort, nous devons bien plutôt rendre au ciel des actions de jjrâces, puisque nous pouvons non seulement nous procurer tout ce qui est vraiment utile et même agréable, mais encore faire un peu de bien.