‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 18 sur 136 · ESPRIT LÉGER, MAIS DON COEUR · texte numérisé non relu

ESPRIT LÉGER, MAIS DON COEUR

Je me rappelle une petite aventure dont le récit va se trouver aujourd'hui tout-à-fait de saison.

Il y a quelques années, une jeune personne, nommée Caroline, de qui je connais beaucoup la respectable famille, se promenait avec sa mère sur les boidevards, par une assez belle matinée du mois de février. Il faisait très froid, le pavé était couvert d'une neige solide, et le soleil brillait, en dissipant pur degrés lui léger brouillard répandu dans l'air. « Ah! Maman, dit Caroline, en s'arrêtant tout-à-coup; voyez donc cette pauvre petite fille qui demande l'aumône, assise au pied de cet arbre. Comme elle grelote, la malheureuse enfant ! tout son corps tremble de froid. On dirait qu'elle n'a pas un autre vêtement sous ce mauvais jupon déchiré qui la couvre à moitié. — Approchons-nous, répondit la mère de Caroline, et interrogeons-la. 1) La petite infortunée pouvait à peine parler, tant ses lèvres étaient saisies par le froid. Cependant Caroline apprit d'elle que sa pauvre mère, qui avait coutume de demander l'aumône avec elle, était trop infirme pour supporter la rigueur de la saison, et qu'elle s'était vue forcée de rester couchée dans leur mauvait lit, afin d"y avoir un peu moins froid. Pendant ce temps là, il fallait bien que la petite infortunée vint implorer la charité, afin de porter un morceau de pain à sa mère. Hélas! elle souffrait cruellement, car elle n'avait pas autre chose pour se couvrir que ce mauvais jupon.

Caroline était tout éuuie d'attendrissement. " Maman, dit-elle, voulez-vous donner à cette petite un peu d'argent, afin qu'elle ait de quoi vivre pendant ([uelques joins sans tleniander, et qu'elle puisse rester auprès de sa pauvre mère. Pendant ce temps là, si vous me le permettez, je travaillerai à lui faire un bon jupon de laine, pour la vêtir plus chaudement. — Je le veux bien, ma fille, dit la Maman touchée de cette bonne pensée; tiens, donne-lui toi-même cet écu de cinq francs. » Caroline ne se le fit pas répéter. La petite fille crut rêver en voyant tant d'argent, et se mit à pleurer de joie. " Retournez près de votre mère, lui dit (Caroline, restez auprès d'elle pendant qu'd foit si froid. Et puis, tenez, voilà notre adresse;

venez me voir dans six jours : je vous donnerai encore quelque argent de mes petites épargnes, et un bon jupon de laine, que je vais vous faire d'ici à ce temps là. — Oh! ma bonne petite demoiselle, que je vous remercie! Que nous allons prier le bon Dieu pour vous! "

Avant de rentrer, Caroline et sa mère achetèrent ce qui était nécessaire pour faire le jupon de laine, et Caroline était tout enchantée.

En arrivant à la maison, on trouve une lettre que la Maman s'empresse de lire. C'était une invitation de b.il pour le jeudi suivant. Grande joie pour Caroline, qui aimait fort à danser et à se divertir. Cette nouvelle émotion, cette nouvelle perspective commencent à faire un peu diversion à l'idée de la petite fille malheureuse. Cependant Caroline entreprend dès le jour même le jupon de laine, et elle y travaille encore les deux jours suivants. Puis, voyant approcher le jeudi du bal, elle pense qu'elle n'a plus que juste le temps de chiffonner sa petite parure; et elle ne calcule pas que ce jeudi est précisément aussi le sixième jour, auquel elle a donné rendez-vous à sa petite protégée. Le jupon est donc mis de côté, et Caroline ne s'occupe plus que de sa toilette de bal.

Enfin le jeudi arrive. Vers deux heures, on annonce qu'une pauvre petite fille demande à parler à Mademoiselle. Caroline laisse tomber son aiguille, pâlit et demeure immobile. " Ah' mon Dieu, dit-elle, le juponl Olil Maman, Maoïan , ^uo -oâ <|uc j'ai fait est

mal! — Je suis bien aise que tu le sentes, ma fille. Depuis deux jours j'ai prévu ce qui arrive; mais je n'ai pas voulu l'avertir, afin de ne pas te priver de cette leçon. Quand on a fait une promesse à un malheureux, ma Caroline, cette promesse doit être bien sacrée! Le temps est si long poiT l'infortuné qui attend un secours! — Oh ! je sens toute ma faute, et j'en suis bien punie par le regret qu'elle me cause. Je n'ose paraître devant celte pauvre enfant, à qui j'ai manqué de parole. Maman, si vous vouliez, je m'en passerais bien tout l'hiver, permettez-moi de lui donner ma pçlisse. — Cela ne se peut, mon enfant, ta pelisse de satin ue saurait convenir à la position de cette pauvre fille, et elle n'oserait la j>orter. Mais écoute: en travaillant le reste de la journée et un peu avant dans la nuit, au jupon de laine, tu peux le finir et le lui donner demain matin. Veux tu renoncer à aller au bal? — Oh! oui. Maman, de tout mon cœur; il me semble que je m'en voudrai moins à moi-même, quand je me serai imposé cette petite privatinn. » A ces mots la mère de Caroline la prit dans ses bras et lui donna un tendie baiser.

Pour consoler la petite fille de n'avoir pas son jupon tout de suite, on lui fit faire un bon repas; on lui reiuplit un sac de provisions pour sa mère; et

Caroline lui donna l'argent qu'elle lui avait prouiis. Le jupon fut terminé à une heure du matin, et au jioint du jour ou l'envoya à la pauvre petite. Caroline en se réveillant chanta gaiement, non pas un air de contre-danse, mais des préludes joyeux qui exprimaient le bien être de son âme.

RÉPO:SSES ALX QUESTIONS DU BON GÉME.

Je vois avec un plaisir extrême que mes questions excitent de l'émulation parmi mes jeunes abonnés, et que le nombre de ceux qui y répondent augmente a chaque fois. Je dois convenir que cela accroît aussi mon embarras, car il est souvent difficile de décider entre ces jolies compositions; et j'éprouve sur-tout de plus en plus de regret de ne pouvoir en citer des extraits aussi nombreux que je le désirerais. Au reste, chacun doit bien savoir que cela est impossible, et ceux qui ne se trouvent pas parmi les concurrents cités, auraient tort d'en conclure qu'ils ont mal fait. C'est que seulement les autres ont été uiieiLX inspirés en quelque partie. Il peut suffire d'un mot heureux pour décider de la supériorité; et cela n'empêche pas que celui des concurrents qui se trou\e reculé, ne mérite pourtant de justes éloges. Je dois le dire, pour la satisfaction de tous, sur un nombre fort considérable de lettres que j'ai reçues cette fois, il n'y en a que six auxquelles je n'aie pas été dans le cas de revenir, pour les comparer, à plusieurs reprises, avec celles que j'ai définitivement choisies pour en donner des extraits.

Dans mon numéro du 23 janvier dernier, j'ai raconté qu'on demandait à un philosophe ancien pourquoi il avait coutume de prendre un air grave et de garder le silence, lorsqu'il entendait médire d'une personne absente qu'il ne connaissait pas; et j'ai demandé :

« Quauriez-vous répondu à la place de ce philo- II sophe?

(( Que pensez-vous qu'il eiit diï faire, s'il eiit connu u la personne de qui on médisait? »

J'ai reçu des réponses qui renferment des développements fort ingénieux et fort touchants. Cependant il en est une qui m'a paru avoir un mérite plus rare, celui de dire beaucoup de choses en très peu de mots, d'exprimer avec concision une pensée très étendue. J'ai cru devoir lui donner le premier rang, car c'est assurément là ce que le philosophe eût pu répondre de plus précis et de plus significatif Cette réponse est (le M. .\i'GrsTi>' Magxan, de Marseille.

Selon lui , le philosophe aurait répondu : » Je prends ILD air grave et je garde le silence, pour ne pas exciter

ks autres à mal faire, et ne pas mal faire moi-même. » Et s'il eût connu la personne de qui on me'disait, n «7 aurait dû la défendre si elle était innocente, et l'excuser si elle était coupable. »

La composition que j'ai cru devoir placer immédiatement après celle-ci, est de M"'' Virginie D , qui

a déjà obtenu un des prix donnés au mois de novembre dernier par le bon Génie. Voici sa lettre tout entière :

(c Mon bon Génie, je vous envoie ce quej'ai pensé sur la réponse du philosophe. Si j'étais comme lui, dans une maison où l'on dirait du mal des personnes aussitôt qu'elles seraient sorties, j'attraperais bien ces mauvaises langues, moi, car je sortirais la dernière. Mais, mon bon Génie, c'était dans le pays de ce philosophe qu'on était méchant comme cela; car, à Paris, dans les bonnes maisons, on ne dit jamais de mal de personne.

(1 Réponse du philosophe.

(I Je suis sérieux, parce que ce n'est pas bien de rire (1 et d'être content quand on entend dire du mal des " autres; et puis, c'est queje pense en moi-même que o quand je serai parti on dira aussi du mal de moi. "Ce qui me rend encore sérieux, c'est que je pense " que je suis en mauvaise compagnie, car les gens un « peu comme il faut np disent pas de mal desperfon Il nés qui sont absentes et qui ne peuvent pas se déu fendre. »

Il Comme le philosophe ne connaissait pas la personne dont on disait du mal, il ne savait pas si ce qu'on disait d'elle était vrai ou faux; alors il gardait le silence pour faire voir qu'il n'était pas content. Mais s'il eût connu cette personne, il l'aurait défendue bien fort. Il aurait dit : Vous vous trompez ; ce n'est pas vrai; vous faites un péché; Dieu vous punira.

<" Virginie D »

V^oici maintenant quelques pensées extraites des autres lettres les plus remarquables.

«La médisance est un vice bien odieux, et il faut faire attention à ne pas s'en rendre coupable en parlant légèrement de ce qu'on ne sait pas bien. Si l'on croit reconnaître un tort à un de ses amis, on doit le lui dire à lui-même; mais devant le monde, il faut toujours l'excuser ou le défendre. » ( M"' Blanche

"La médisance est odieuse. Il est facile de se taire,

et si difficile de réparer! >> ( M"' Clémence de F...., de Villebadin, Orne.)

<i II est lâche et perfide d'accuser ou de railler une personne qui n'est pas là pour se défendre. >i (M. Charles ***, de Vire.)

« Si le philosophe eût connu la personne de qui il entendait médire, il aurait dû la défendre, quand bien même elle ne l'aurait pas mérité; car la médisance étant un horrible défaut, on ne doit ni l'approuver, ni la souffrir. » (M. Eugène Delisle, de Périgueux. )

u Le philosophe aurait dû tâcher d'excuser cette personne, delà défendre, d'attirer la conversation sur ses vertus ou sur un autre sujet, afin de faire pour elle ce que nous voudrions que l'on fit pour nous

dans la même occasion. » (M"' Augusta de V. , de

Rennes.)

« L'avis d'un vieillard respectable fait toujours beaucoup d'impression, même sur ceux qui pensent et parlent mal. » (M. Ernest Portalis.)

Il J'aurais pris sa défense, même si cette personne eût été mon ennemi , parce qu'il ne faut jamais souffrir qu'on parle mal de quelqu'un, lors même qu'on est sîir qu'il ne nous aime pas. » (M"' Sophie C.....)

Il Si le philosophe eût connu la personne dont on méilUait, il eût dû prendre son parti, l.T rlffendrp, enfin faire pour la justifier tout ce qu'en pareille occasion il eût désiré qu'elle eût fait pour lui. n [M"' Alhénaïs de S. A., de Rouen. )

Il Si j'avais connu la personne, je le lui aurais soigneusement caché, dans la crainte de l'affl'.ger. i> (M. Louis Herman, de Mézières. )

Je mentionnerai les lettres de M"" Laure de M....; Léonie C....; Julie de la S...., de Lille; Élisa A...., de Limoges; et celles de MM. Auguste Tricault, de la Flèche; et Fortuné Boucault, de Privas; qui sont très bien, mais qui ne contiennent pas de phrases susceptibles d'être isolées du reste.

Avant de terminer cet article de correspondance, je dois faire mention d'une lettre de M. Eugène Tricault, de la Flèche, au sujet de la dernière charade, et qui m'est parvenue trop tard. Je me fais un plaisir d'en citer la phrase suivante :

Il Quant au guerrier célèbre dont la dépouille mortelle a reposé long-temps près des tombeaux de nos Rois, peu de jeunes Français hésiteront à nommer

TCRENNE. n

Imprimerie de JULES DIDOT AÎNÉ, imprimeur on noi, rue du Ponl-de-Lodi, a" 6.

Dimanche, 2oFÉvniER iSjS.

Le prix (le l'abonnement est, pour Paris, de 22 francs par an, el de lî francs pour six mois. Pour les dcpartemenis, de 34 francs par an, et i3 francs pour sis mois.

Numéro 42.

Dnrcan de rabonnemeni, chez I.onis Colas, libraire, rue Daupbine , n" 32; et cliez les principaux libraires ei directeurs des postes des départements.

Cbaque chose a son temps. Celui des folies est passt», et nous voici entrés dans les jours de pénitence. H faut que le bon Génie en profite bien vite pour faire passer les choses les plus sérieuses qu'il a à dire, pendant qu'on n'aura pas le droit de s'en plaindre. Que cela ne vous effraye pas, toutefois, mes jeunes amis. Moi! vous effrayer! ah! j'en serais bien fâché. J'ai trop de plaisir à penser que vous m'aimez, pour ne pas craindre de vous inspirer un sentiment moins doux. Rassurez-vous donc; si quelque sujet instructif exige un ton plus sérieux que celui que j'ai coutume de prendre, vous pouvez être certains au moins que le bon Génie ne sera jamais austère dans ses rapports avec vous. Mais après tout, à quoi bon ce préambule? Vous ne méritez pas que je craigne de vous effaroucher par quelques sujets instructifs un peu graves. J'aurai soin , d'ailleurs, de ne pas les multiplier coup sur coup. Et puis enfin, que vais-je donc faire? tenir des promesses que plusieurs d'entre vous ont même pris soin de me rappeler. Il n'y a donc pas là de quoi se tant alarmer. J'espère, mes amis, que vous ne me refuserez pas votre attention; car s'il me fallait penser que je vous ennuie, la pénitence serait pour moi trop rigoureuse, et vous me feriez faire un bien rude carême.

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