LE PETIT HABLEUR
J'ai toujours remarqué que ceux qui ont en euxmêmes une confiance extrême et qui sont disposés à se vanteï à tout propos, finissent par éprouver qiu'lqucs bonnes mortifications, et par se trouver réduits au silence et à la honte.
Tcrnand était un petit personnage qui avait l'air fie ne douter de rien. Fort peu laborieux, il avait fait peu de progrès dans ses études; naturellement poltron, il s'était peu livré aux exercices corporels qui auraient pu contribuer ;i développer ses forces. Cependant, à l'entendre, il n'était pas de talent, de force ou de courage qu'il ne lui fût aisé de surpasser. Doué d'assez d'esprit naturel, il s'en servait avec quelque habileté pour ne pas laisser apercevoir son peu de mérite réel; en sorte que, pendant quelque temps, on eut pu le croire en effet un petit prodige très favorisé de la nature. Il est vrai que cette illusion ne tardait pas à se détruire; et, par exemple, les c.iinarades
de Feniand savaient fort liieii a <iuoi s'en tenir à son sujet , et n'avaient pour lui qu'une très médiocre estime. L'un d'eux, un peu malin, s'était amusé à compter que Fernand, dans l'espace d'une heure, avait employé douze cents fois le pronom Je, ce qui fait vingt fois par minute. C'était en effet le mot favori de Fernand, qui ne se plaisait à parler que de luimême. Racontait-on les succès qu'un élève avait obtenus à la fin de l'année: » Il est bien heureux, disait Fernand, que je n'aie pas concouru avec lui ; car c'est précisément dans les facultés où il a obtenu ses prix que je suis le plus fort. " Parlait-on de l'agilité avec laquelle un autre courait aux barres, ou de son adresse au jeu de balle, ou de sa force à la lutte: " Si j'aimais ces jeux là, interrompait Fernand, je vous ferais voir que ce que vous admirez si fort n'en vaut pas la peine. » Enfin racontait-on un trait de coura^je, de bravoure, de dévoùment: " Cela ne peut paraître merveilleux, disait Fernand, qu'aux poltrons qui craignent la douleur ou la mort; mais moi, je trouve cela tout simple. »
Lorsqu'il parlait ainsi, les personnes qui ne le connaissaient pas disaient en elles-mêmes : " Voilà un jeune garçon qui parait avoir beaucoup de mérite, c'est dommage qu'il soit si empressé de s'en vanter.» Les autres riaient tout bas et pensaient : n Je voudrais bien t'y voir. "
Il y a, dans une pareille manie, de quoi faire compassion à des personnes raisonnables. Pour des écoliers, ils s'en divertissent pendant quelque temps et finissent par s'en impatienter. C'est ce qui arriva dans le collège où était Fernand. Quelques-uns de ses camarades, un peu plus espiègles que les autres, et qu'il avait particulièrement fatigués de ses pronoms je, moi, et de toutes ses vanteries, résolurent enfin de lui donner une leçon; voici connnent.
Un jour de je ne sais quelle fête, qu'on célébrait dans le collège par un banquet où régnait la plus franche gaii te, Fernand fut entrepris par deux de ses camarades i[ui l'amenèrent à vanter son courage, ce.qui ne leur fut pas difficile. .. Moi, disait-il, je ne connais rien qui puisse m'effrayer. Et de quoi auraisje peur? J'ai entendu le canon des Invalides, et je né trouve pas que ce bruit là ait rien d'effrayant. Je me suis coupé un jour le doigt jusqu'à l'os, et je n'ai pas fait un soupir. Je traverserais, tout seul, au milieu de la nuit, des forêts, des souterrains, et pourvu que jeusseun sabre et des pistolets, je ne désirerais rien tant que d'y rencontrer une aventure. — Eh bien, reprit un de ses camarades, je parie que tu n'es pas si brave que tu le dis, et que tu n'oserais seulement pas aller jusqu'au fond de ce caveau noirque voici. — Moi!
Ah! Je Tu plaisantes. » Et en disant cela, la voix
de Fernand treniblait déjà, et il devenait pâle, u Kon,
reprit le pelii espiègle, Jb ne plaisante pas el je gage que lu n'oses. — Al Ion?, Fernand, dit l'autre, montrelui (|u'il ne sait ce qu'il dit.
Fernand ne pouvait reculer sans trop de honte. Il entre, en s'efforcant de rire, el en fredonnant un air d'une voix chevrotante. A peine a-t-il l'ait deux pas dans le caveau, que la porte se ferme sur lui, et le plonge dans une profonde obscurité. uOhîoh! s'écriet-il en revenant sur ses pas, voil.i une bien mauvaise plaisanterie. — Pas si mauvaise, reprit un des malins ■;aiçons. Puisque tu es si courageux, tu dois peu te soucier d'être enfern)é là tout seul. Puisque tu sais si bien supporter la douleur et les privations, il doit l'importer peu de te passer de dîner. Si cependant cela te déplait trop, puisque tu es si fort, tu dois pouvoir enfoncer la porte. Enfin, si tu ne peux pas l'enfoncer, puisque tu es si savant, tu pourras encore obtenir ta liberté, en nous expliquant quatre vers de Virgile. — Ola est infâme, s'é'.-rie Fernand indigné, en secouant la porte qu'il ébranle à peine; cela est infâme! — Tu veux sortir, et tu ne peux pas enfoncer la porte? Eh bien explique les quatre vers que nous allons te réciter. »
On récite les vers, et au lieu de les expliquer, le pauvre Fernand , qui ne les comprend pas, se met à pleurer comme un petit enfant, u Mes amis, dit-il, retirez moi de là, je vous en conjure; vous m'avez joué un tour affreux! — Tu pleures, je crois; allons, mon brave, vigoureux et s.Tvant camarade, on va l'ouvrir la porte. »
La porte s'ouvre en effet Oh! ciel! je vous laisse
à penser la confusion de notre Fernand : une trentaine de ses camarades, c|ui avaient gardé un profond silence pendant sa captivité, échilent de rire en le vov^int sortir de sa prison. Sa honte augmente encore, lorquil reconnaît que cette porte qu'il n'a pu enfoncer était tenue tout bonnement par un enfant plus jeune que lui. Que de témoins de sa faiblessse, de sa poltronnerie et de son ignorance! Quelle mortification! Il demeura quelque temps muet et consterné. Il aurait voulu fuir, échapper à tous les regards; mais il était entouré d'une troupe de vrais lutins, qui n'avaient pas assez de raison pour mettre des bornes à une plaisanterie poussée déjà peut-être un peu trop loin. Cependant, le pauvre Fernand finissait par être digne de compassion. Dans cette situation, et voyant que ses camarades continuaient à le railler sans pitié, son àme retrouva enfin quelque énergie, et tout-à-coup, pren.int un grand parti : " Eh bien , dk-il , je veux vous prouver au moins qu'il est en moi une vertu digne de cjuelque estime, celle qui fait oublier les injures. Je pardonne à ceux qui m'ont joué un si méchant tour; je leurs tends la main, et je les remercie de m'avoir fait connaître toutes les consé-
quences tVuii ilet'aiit dont je vais tâcher de me corriger. >,
A ces mots , les bravo! succédèrent aux éclats de rire, et Fernand fut presque porté par ses camarades à la salle du festin.