‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 26 sur 136 · LA CIGOGNE · texte numérisé non relu

LA CIGOGNE

Le jeune Félix de Nanti! et sa sœur Euphrasie, avec qui nous avons fait connaissance au mois de janvier dernier, viennent d'accompagner leur père dans un petit voyage en Alsace. J'ai eu de leurs nouvelles qui ne datent pas de plus de huit jours, et je puis raconter à mes lecteurs une conversation intéressante qui a eu lieu entre le père et les enfants, dans une promenade qu'ils firent ensemble la semaine dernière.

«Alil Papa, s'écria tout-à-coup Félix, en levant les veux vers les nuages , qu'est-ce donc que cette bande d'oiseaux qui volent en tendant le col en avant et de longues jambes en arrière? — Est-ce que tu n'en avais jamais vu, mon ami? ce sont des cigognes. Voila la saison où elles reviennent dans ce pays. — Comment? demanda Euphrasie ; où elles reviennent dans ce pays ! Elles y étaient donc déjà venues? — Oui, ma fille; cet oiseau est du nombre de ceux qui voyagent et changent de climat selon les saisons. L'instinct de ces animaux les porte à quitter une contrée à l'approche de l'hiver, pour aller chercher ailleurs soit une tenspérature plus chaude, soit une nourriture ])lus abondante et plus facile. Tu sais bien, par exemple, que l'hirondelle nous quitte à la fin de la belle saison et revient tous les ans aveu le printemps. 11 est beaucoup

d'autres oiseaux qui font de même, tels que la caille, l'oie sauvage, et comme je viens de vous le dire, la cigogne. La voici qui commence à revenir dans ce pays, vers la fin de février. On en verra passer pendant les mois de mars et d'avril. Quelques-unes s'arrêteront dans le voisinage et d'autres iront beaucoup plus loin. C'est ensuite vers la fin d'août qu'elles partiront, pour retourner aux lieux d'où elles viennent maintenant. — Cela est singulier, dit Félix. Et elles voyagent toujours ainsi par bandes? — Toujours. Lorsque vient le moment du départ, toutes les cigognes qui habitent un canton se rassemblent dans un même lieu; elles font claquer leur bec, elles ont l'air de se concerter, de s'avertir; elles attendent le vent du Nord qui est ordinairement leur signal; et aussitôt que ce vent s'élève, elles partent ensemble sans bruit, et volent en troupe comme vous venez de le voir. — Mon Papa, reprit Euphrasie, je n'ai pas bien pu distinguer leur forme; à quoi ressemble la cigogne? — Il s'en faut, répondit M. de Nantil, que ce soit un gracieux animal. Cet oiseau ressemble tout-à-fait au héion, dont La Fontaine a fait un portrait si frappant et si exact dans ces deux vers :

« Le héron au long bec, emmanché d'un long cou, " Uujour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où. ■»

Ce portrait assurément n'est pas agiéable; aussi n'est-

ce ni par sa foriuc, ni par sa fii;uie ([iie la cijjogne est propre à inspirer beaucoup d'intérêt. Mais cet ani mal offre une preuve de ces deux vérités, qu'il ne faut pas juger sur les apparences, et que la laideur n'est qu'une disgrâce bien légère, lorsqu'elle est rachetée par des qualités estimables.

" La cigogne, continua M. deNantil après cette pe tite réflexion, est d'un naturel doux, point défiant, point sauvage. Elle fréquente ordinairement les rivages de la mer et des fleuves; mais elle ne craint pas le voisinage des habitations des hommes , ni le tumulte des villes. Elle vient faire son nid sur le toit des maisons, sur le haut des tours, sur les grands arbres des jardins. liien n'est plus facile que de l'apprivoiser. Quoi(iu'elle ait habituellement une contenance assez triste, elle n'est point ennemie de la gaieté; on en a vu quelquefois se mêler aux jeux des enfants, se prêter à leur badinage et y faire preuve d'une certaine intelligence. Par-tout on a pour elle une sorte de considération, à cause de ses bonnes qualités, et on lui veut du bien, à cause de celui qu'elle nous fait. On la protège beaucoup en Hollande, et cette protection lui est due, parce que, dans les marais et les vallées humides de ce pays, elle fait une guerre très utile .lux lézards, aux serpents, aux crapauds et à tous les reptiles. Il en est de même dans plusieurs autres pays, où on se garderait de tuer une cigogne, comme d'une très mauvaise action. Chez les peuples superstitieux de l'Orient, les Turcs, les Arabes, on considère la cigoj'ne comme une créature sacrée, et là, il est positivement défendu d'en tuer. Celui qui les inquiète seulement est regardé comme un profane, car on pense qu'elles portent bonheur aux maisons sur lesquelles elles viennent faire leur nid. Chez nous, les choses ne vont pas jusqu'à ce point, et nous nous contentons d'accorder à la cigogne l'estime que méritent ses services et ses bonnes qualités.

a II est deux de ces qualités, dont je ne vous ai pas encore parlé et auxquelles on pourrait presque donner le nom de vertus. Comment se défendre de ressentir un vif intérêt pour cet oiseau, quand on observe les tendres soins que le père et la mère prodiguent à leurs petits, et, ce qui est plus rare chez les animaux, les é'>^ards et les attentions que les jeunes montrent pour leurs pères et mères affaiblis par l'âge ou par la maladie? Tant que les petits ont besoin qu'on leur apporte leur nourriture, le père et la mère ne s'éloignent jamais en même temps; l'un des deux reste toujours .1 veiller près du nid, tandis que l'autre va à la recherche des provisions. Dès que les petits commencent à pouvoir voler, le père et la mère les exercent m les soutenant avec leurs propres ailes, et ont toujours soin de les ramener au gite. Les petits, à leur tour, lorsqu'ils sont devenus grands et que leuis pa-

rents vieillis réclament des soins, les leur donnent, veillent sur eux, leur apportent leur nourriture, avec un zèle, une tendresse, un dévouement qui peuvent servir de modèles. — Oh! Papa, s'écria l'hiphrasie, vous aviez bien raison de dire que la laideur de la cigogne n'est qu'une légère disgrâce. Elle me paraît maintenant le plus beau de tous les oiseaux. — Je ne m'étonne plus, ajouta Félix, qu'on ait eu pour elle jusqu'à de la vénération. — En effet, mes enfants, reprit M. de Nantil, cette sorte de piété filiale, ce touchant instinct de soulager la vieillesse, placés dans des cœurs bruts, n'avaient point échappé à l'œil observateur des anciens. C'est pour cela que la cigogne était devenue l'objet d'un culte chez les Égyptiens qui adoraient des animaux : ce fut pour cela ([ue les Grecs donnèrent le nom de cet oiseau à une loi qui ordonnait aux enfants de nourrir leurs parents : c'était enfin pour cela que, parmi les superstitions des Romains, il en était une qui faisait regarder l'apparition d'une cigogne comme un hemeux présage, et son départ comme l'indice d'une cala mi té. — Ils avaient raison, dit en riant Félix, les êtres bons et bienfaisants doivent toujours être les bien-venus, et leur éloignement est toujours un malheur. — Que la cigogne soit donc la bien-venue, reprit M. de Nantil. ('e bon oiseau nous annonce, au reste, (jue le printemps n'est pas loin, et cette bonne nouvelle est une raison de plus pour lui faire un bienveillant accueil. »

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