‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 33 sur 136 · L'ANON · texte numérisé non relu

L'ANON

FABLE

i< Oh! quand jeserai grand, que je m'amuserai! Quel plaisir d'être libre, et d'agir à sa tête!

J'irai, je viendrai, je courrai; Je veux voir du pays et je voyagerai ; i

Tous mes jours seront jours de fête.

Au lieu de rester là, tristement attaché, Et réduit à brouter dans cette étroite sphère.

Ainsi que mon père et ma mère,

J'irai fièrement au marché.

Mes paniers sur mon dos, agitant ma sonnette. Chacun m'admirera, u Voyez-vous, dira-t-on,

(( Comme il a l'oreille bien faite!

Il Quel jarret ferme, et quel air de raison ! u C'est une créature en vérité parfaite. u Le voilà maintenant âne, et non plus ânon. » Quel bonheur d'être grand! tout devient jouissance ; On est quelqu'un , on peut hausser le ton ;

Ce qu'on dit a de l'importance.

Et l'on n'est plus traité comme un petit garçon, i

Ainsi , dans sa pauvre cervelle.

Raisonnait un jeune grisou , Tout en broutant l'herbe nouvelle.

Le jour qu'il desirait à la fin arriva : Il devint grand ; mais il trouva Qu'il n'avait pas bien fait son compte. Lorsqu'il sentit les paniers sur son dos :

" Oh! oh! dit-il, voici de lourds fardeau.x; Mon allure, avec eux, ne sera pas très-prompte. »

A peine achevait-il ce mot , Qu'un coup de fouet le force à partir au grand trot.

La chose lui parut fort dure :

11 vit bien qu'il fallait renoncer à l'espoir De n'agir qu'à son gré du matin jusqu'au soir,

De se complaire en son allure, Et de dire^e veux a toute la nature.

<c Grands, petits, pensa-t-il, ont chacun leur devoir.

J'en ai douté dans mon enfance;

Mais je vois trop que, tout de bon ,

Le courage et la patience Sont utiles à l'âne , encor plus qu'à l'ânon. "

Moi, mes enfants, je crois, en somme, Que ce baudet avait raison , Et que ce qu'il pensait peut s'appliquer à l'homjne.

NOUVELLES

Douze à quinze enfants appartenant à des familles de haute distinction, assistent journellement aux leçons données aux Enfants de France. Des prix d'émulation leur ont été distribués il y a quelques jours, et tous ont été admis, après cette distribution, à déjeuner avec LL. A A. RR. Ceux d'entre eux qui ont obtenu des prix, ont ensuite accompagné les Enfants de France à Bagatelle.

— Je viens d^apprendre ua fait <£ue je inVinpressc de publier, comme très honorable, non-seulement pour les enfants dont je vais parler, mais sur-tout pour leur digne instituteur. M. Morin, qui dirige à Paris, rue Louis-le-Grand, une maison d'éducation dont la réputation est trop justement établie pour que j'aie besoin de lui donner des éloges, a fondé à Fontenayaux-Roses une succursale de cet établissement. Les élèves de cette dernière maison sont dans l'usage de prélever sur leurs menus plaisirs une modique somme qui, grossie par le nombre et convertie en objets de première nécessité, va porter aux pauvres et aux malades du village de Fontenay, un tribut périodique de bienfaisance. Ce sont les élèves eux-mêmes qui sont les économes et les distributeurs des aumônes. Ils ont formé entre eux un petit bureau de charité, qui est mis sous les auspices de la Religion et présidé par M. le curé de Foutenay. Ce vénérable pasteur indique les pauvres et les besoins , et accompagne les élèves dans leurs visites. Ces bons enfants ont voulu dernièrement contribuer à l'œuvre charitable des Sœurs de saint André, dont Mabemoiselle est présidente. S. A. R. Madame, duchesse de Berri, mère de la jenne princesse, a fait écrire à ce sujet à M. Morin une lettre, dans laquelle sont exprimés son estime pour cet instituteur et le plus touchant intérêt pour ses élèves. Je me félicite d'avoir des lecteurs dans une aussi recommandable maison.

F.niE ur. JTIT.KS DIDOT AINf^;, imi'UI)ii;1'R du tioi ,

Bl-.lc-I.cnli, n" C.

DiMANCire, 27 M\r.s iS^S.

Le prix de rabonnemeiU est, pour Paris, de 22 fraucs par an, ei de r» francs pour six mois. Puur les dcpsrtenients, de 2^ francs par an, et i3 francs pcmr six mois.

Numéro ■[']

Bureau de rahonncment, clicz Louis Colas, libraire, rue Daupliine, n*^ '.in; ci chez ies principaux libraires et dirccleurh des postes de»

départements.

LA LITHOGRAPHIE

A la fin de chaque mois, mes jeunes amis, je vous adresse un dessin lithographie; mais je m'aperçois que je n'ai pas encore songé à vous dire ce que c'est que la lithoi/rapliie. Il est pourtant naturel que vous desiriez avoir une idée de cet art, et je ne vois pas trop comment je pourrais me dispenser de vous expliquer en quoi il consiste. Je ne vous enverrai donc pas aujourd'hui votre lithographie, sans m'être acquitté de cette petite tâche.

Vous saurez d'abord que la lithograpliie est une découserte toute moderne. Elle a été inventée par un Bavarois nommé Aloys Sennefelder, et on ne la connaît en France que depuis i8i/|. Le mot lithograjjliie vient de deux mots grecs, dont l'un signifie pierre, et l'autre /écWs.ye trace, je décris. Cette étymologie vous indique assez qu'il s'agit d'écrire ou de dessiner sur une pierre, pour reproduire avec cette pierre l'écriture ou le dessin qu'on lui a confié.

La pierre dont on se sert à cet effet est une sorte de marbre très compacte, d'un grain très fin, de couleur jaunâtre, et assez dur pour pouvoir être bien poli. Cette pierre a la propriété de retenir les traits qu'on trace sur elle avec une encre grasse ou un crayon gras, et de les transmettre, dans toute leur pureté, au

papier appliqué sur sa superficie par une forte pression. Mais cette propriété aurait un résultat fort peu important, si elle n'offrait pas le moyen de répéter plusieurs fois le même effet, et voici comment.

Lorsqu'on a exécuté un dessin, avec un crayon gras, sur ime pierre lithographique, on étend de l'eau sur cette pierre avec une éponge. Tout ce qui est empreint de crayon gras ne se mouille point, car vous savez sans doute que les corps gras ne prennent pas l'eau, et vous avez pu le remarquer, s'il vous est arrivé de toucher de l'huile ou de la graisse et de vouloir ensuite laver vos mains avec de l'eau pure. Mais le reste de la pierre se mouille. Dans cet état, on passe sur elle un rouleau imbibé d'encre grasse; ce rouleau laisse de l'encre sur tous les traits de crayon qui ne sont pas mouillés, et n'en laisse point sur les autres parties de la pierre qui sont humides. On applique alors sur cette pierre une feuille de papier, qu'on recouvre d'un morceau de cuir; puis, on passe, dans toute la longueur du dessin, une lame de bois, appelée râteau, qui appuie fortement et exerce une pression suffisante pour que l'empreinte du dessin soit transportée sur le papier. Le morceau de cuir sert à préserver la feuille qui, si elle n'était pas recouverte, serait déchirée par le passage du râteau. Cette feuille enlevée, on mouille de nouveau la pierre, on y passe

de nouveau le rouleau imbibé d'encre grasse, et on obtient une seconde épreuve du dessin. Cette opération, qui va assez vite lorsque l'ouvrier est habile, peut être répétée un très grand nombre de foi;.. Avec quelques précautions pour ne pas altérer le dessin tracé sur la pierre, on peut en obtenir plusieurs milliers d'épreuves. Vous concevez que chacune de ces épreuves est la reproduction exacte du dessin original, à cela près que tout se trouve renversé , et que ce qui est à gauche sur la pierre vient à droite sur le papier.

11 résulte de là que lorsqu'on veut lithographier de l'écriture, il faut que toiit soit écrit à rebours sur la pierre. Mais comme il serait très difficile de bien écrire de cette manière, et que cela exigerait beaucoup de temjîs, on a imaginé un moyen qui simplifie singulièrement la chose. On écrit tout simplement sur du papier avec l'encre lithographique, puis on applique ce papier sur la pierre et on y passe le râteau. Alors c'est la pierre qui reçoit l'impression au lieu de la donner, et l'écriture s'y trouve transportée à rebours. On se sert ensuite de cette pierre comme jevous l'ai dit plus haut, pour produire autant d'exemplaires qu'on veut, de l'écriture qui y est empreinte.

Dans la composition des crayons gras et de l'encre grasse, il entre du savon, du suif, de la cire. On les a beaucoup perfectionnés depuis que cette invention a été introduite en France. On a également fait de grands progrès dans la préparation, l'emploi des pierres, et dans les procédés pour le tirage des épreuves. Vous avez pu voir, en effet, des lithographies tellement belles, qu'il serait possible de les prendre pour de beaiuK dessins originaux.

Celle que je vous adresse aujourdhui, mes amis, représente une petite scène de famille, dont j'ai été témoin le mois dernier, et qui m'a paru très propre à figurer dans votre recueil. J'allais faire une visite à un de mes bons amis, M. Il On me fit un peu attendre à la porte lorsque je sonnai, et je fus ensuite surpris de voir, en entrant, un air de mystère, et les

enfants qui paraissaient tout agités. M. R et sa

femme étaient absents. « Qu'avcz-vousdonc? demaudai-je à Armand, le fils aine de mon ami; est-ce que ma visite vous dérange? — Non vraiment, me répondit-il ; mais c'est que vous nous avez fait peur. — Peur ! repris-je; comment cela se peut-il? — Nous avons cru que c'étaient Papa et Maman. -^ Je ne conçois pas cela, car je ne puis penser que vous fussiez occupés à

rien de mal. — Ah! bon Génie que dites-vous-là?

— Je vous dis que je ne le pense pas, et que je suis même certain du contraire. — A la bonne heure, et puisque vous avez cette favorable opinion de nous, vous allez voir ce que nous faisions, car nous n'avons pas de temps à perdre, et il faut que je me remette à l'ouvra'ïe. »

Armand , sa casquette en tète, prit alors son carton de dessin; Julie se plaça en face de lui, tenant son jeune frère sur ses genoux, et pour que ce dernier se tint tranquille, Caroline cherchait à l'amuser, pendant qu'Armand s'efforçait de saisir ses traits mobiles et de les reproduire avec son crayon. Assis ])ar terre, près de sa sœur, le petit Prosper montrait fièrement une figure grotesque barbouillée par lui, et qu'il prétendait être le portrait de son frère aîné.

H Voilà, dis-je, qui est fort intéressant. Mais pourquoi, s'il vous plaît, tant de mystère? — Comment, pourquoi! s'écria Armand; parce que c'est une surprise. Après-demain est l'anniversaire de la naissance de notre petit frère, et nous voulons offrir, ce jour- là, son portrait à iMaman , afin d'obtenir d'elle, mes sœurs et moi, une grande faveur. — Et quelle faveur, mes bons amis;' — Celle de ne donner aucun maître à notre petit Cyprien, qui va commencer à apprendre à lire, et de nous confier, à nous, son éducation. — Mes chers enfants, leur dis-je, soyez tranquilles, je ne vous trahirai pas; mais je vous promets de venir après-demain appuyer votre demande. »

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