‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 38 sur 136 · LE POISSON D'AVRIL · texte numérisé non relu

LE POISSON D'AVRIL

" Mes chers camarades, c'est après demain le premier d'avril. J'espère que vous serez dispose's, comme moi, à profiter de cette circonstance pour jouer quelque bon tour à ce M. Dupré, notre niaître-d'étude. Vous n'avez pas oublié, sans doute, cette longue série de griefs ac( uuuilés contre lui ; vous vous rappelez ce regard perçant auquel le moindre geste ne saurait échapper, cette oreille aussi fine (Qu'elle devrait être longue, et qui sait distinguer la voix de chacun et saisir un mot à peine articulé; vous avez encore devant les yeux cette mine sévère et renfrognée; vous entendez cette voix rauipie et toujours menaçante; vous avez sur le cœur ces dénonciations, ces retenues, ces pensum qui crient vengeance. Le moment est venu! Il faut servir au sieur Dupré un poissun, et ji' pre-

teiiJs qu'il l'avale avf c toutes jes arrêtes. C'est pour délibérer sur cette grande affaire que je vous ai convoqués mystérieusement dans ce lieu. Parlez, mes amis, et que chacun exprime librement sa pensée. »

Telle fut la belle harangue que prononça un écolier de treize ans, à douz? de ses camarades réunis, pendant la récréation du soir, sous un vieux hangar dans une des cours d'un collège de Paris. Et cet écolier, savez-vous, mes chers lecteurs, quel il était? Je pourrais vous le nommer, mais il est connu de vous tous, et j'ai mes raisons pour ne pas le compromettre.

Ce que vous devinerez sans peine, c'est que son discours eut l'approbation de tout l'auditoire, u Voilà xme excellente idée, s'écria un des camarades; moi, je pense qu'il faut envoyer à ce M. Dupré, dans un panier en forme de bourriche, un grand bonnet dàne. — Non, non, dit un autre, il vaudrait mieux lui écrire qu'il est nommé membre de IWcadémie, et il serait capable de le croire et d'aller faire ses remercîments. " Chacun imagina ainsi quelque plaisanterie; après quoi le premier, que je nommerai Pioland, reprit la parole. " Vous vous trompez tous, dit-il, et lidée que jai eue d'abord vaut encore mieux que les vôtres. Il faut envoyer au dit Dupré une lettre d'invitation pour diner chez le Orand-Maitre de l'université, en habit habillé, l'épée au côté, et Dieu sait quelle jolie tournure aura notre maitre-d'étude dans cet accoutrement. 11

A cette proposition , les applaudissements redoublèrent. Holand avait préparc la lettre qui fut approuvée. Le soir même on la remit à un externe qui se chargea de la jeter dans une boite de la petite poste. Le lendemain, vers neuf heures, elle fut remise à M. Dupré, pendant qu'on était dans la salle d'étude. Je vous laisse à penser les regards, les mines et l'envie de rire de nos écoliers, tandis que M. Dupré lisait cette lettre, et qu'une expression de joie se manifestait sur son visage. Jamais il n'v avait eu autant de di.--Iraclion parmi les élèves; mais heureusement M. Dupré était un peu distrait lui-même, en sorte qu'il fut moius surveillant que de coutume.

Lejour suivant, la gaieté fut au comble lorsqu'on s'aperçut, à l'absence du maitre-d'étude, que le poisson d'avril avait réussi. Cependant on n'était pas sans une certaine inquiétude, dont on ne pouvait se rendre compte. 11 est difficile de se défendre de ce sentiment, lorsqu'on a commis une action que la conscience n'approuve pas tout-à-fait. Chacun était impatient de revoir le maitre-d'étude.

Le 2 avril au matin, il reparut à la classe. Son air était triste, mais n'avait rien de sévère. Il parlait même d'un ton plus doux que de coutume, et on voyait qu'il était intérieurement très peine. Involontairement, ce sentiment se communiqua aux élèves. Ainsi

ce qui devait être un si grand divertissement commençait .1 devenir un sujet de chagrin. '• Messieurs, dit enfin le maitre-d'étude, c'est vous sans doute qui m'avez joué hier le tour dont j'ai été la dupe. Je ne crovais pas que mes soins eussent mérité cela de votre part, et vous m'en vovez sincèrement affligé. Je pourrais me plaindre de ce que vous m'avez occasionné iuutilement, pour nie procurer un habit de cérémonie, une dépense qui est bien fâcheuse pour moi. Cette dépense m'a enlevé la sonmie que je destinais a payer un quartier, qui échoit sous trois jours, de la pension de mon fils dans ce collège. J'avais gagné cet argent à la sueur de mon front; il est dur pour moi de le perdre. Mais ce qui m'afflige le plus, c'est d'avoir reçu de vous un pareil traitement. Que vous ai-je fait? Je vous consacre mon temps, mes soins, ma liberté, et vous agissez comme si vous aviez à vous venger de moi. J'aime à croire pourtant que vous n'avez été qu'étourdis, et que votre cœur n'est poui- rien dans tout ceci. Puisse du moins cette aventure vous appruidî-e qu'il est imposant de réfléchir, avant de se laisser aller à la tentation <le faire une mauvaise jylaisanterie qui peut nuire à un honnête homine. » ,^

Le maitre-d'étude se tut, et il put voir que ses j)aroles venaient d'exciter de vifs regrets parmi les élèves. Il en reçut yne assurance plus positive encore le^ jours suivants. Ces jeunes gens^ ordinairement si espièp,les, si indociles, si étourdis, n'avaient plusbesoiii qu'on UiMT fît la moindre observation. Studieux, silencieux, attentifs, ils paraissaient s'efforcer d'expier un tort, et Roland sur-tout donnait un admirable exemple.

Au bout de trois jours, le pauvre maître-d'étude, qui avait dépensé, pour sa toilette d'apparat, raigept destiné à la pension de son fils, alla trouver le provir seur, afin de lui demander un délai pour le paiement de cette pension. ^ Que voulez-vous dire? lui répondit le proviseur; vous avez fait payer hier. — Comment? — Oui, voilà votre quittance que j'ai mise de côté pour vous la remettre. — Serait-il possible?... Oui , cesont ces pauvres jeunes gens... Ce sont eux, sans aucun doute. i Le maître-d'étiide alors racouta tout au provbeiU', qui fit aussitôt appeler Roland. Ce dernier rougit jusqu'aux yeux, lorsqu'il sut de quoi il s'agissait. Il convint que lui et ses camarades avaient voulu réparer autant que possible les suites de leur étourderie, et il supplia le maitre-d'étude de ne pas refuser ce petit hommage de leurs regrets et de leur estime. « Eh bien, j'y consens, dit M. Dupré; mais à une condition, mon cher Holand, c'est que vous et vos camarades me prouverez constamment qu'il a été offert aussi par l'affection. — Je m'y engage au nom de tous, s'écria Roland. " Et il embrassa le maitre-d'étude et le proviseur.

QUESTION

PxHOPOSÉE PAR LE BON GÉME.

Une de mes jeunes correspondantes, de qui la lettre on réponse à mes dernières questions a été imprimée dans mon numéro de dimanche dernier, avait mis dans cette lettre la phrase que voici : // me semble qu on pourrait nommer ta bienveillance te supplément tle ta politesse.

J'ai supprimé cette phrase, parce qu'elle exprime une erreur, et qu'il m'aurait fallu y ajouter quelques réflexions, pour lesquelles l'espace me manquait; mais j'en dois compte aujourd'hui. Ma jeune correspondante, qui d'ailleurs m'a écrit de si jolies choses, s'est trompée sur ce point. La bienveillance, en effet, ne saurait être le supplément de la politesse; caria bienveillance est lui sentiment, elle est dans le cœur, et la politesse n'est que dans les formes. Ce serait donc bien plutôt la politesse qui serait le supplément de la bienveillance.

Je demande pardon à mon aimable correspondante, Mademoiselle Blanche R , de cette petite

observation, dans laquelle je vais trouver le sujet de la nouvelle question que je dois proposer aujourd'hui. Je prie donc , mes jeunes lecteurs, puisqu'il s'agit de politesse, de vouloir bien me dire:

En quoi consiste la politesse?

Pourquoi ta politesse est un devoir?

Et quels avantages on trouve à être poli?

Je viens d'éprouver une petite tentation de jeter en avant quelques mots propres à suggérer des idées à mes jeunes lecteurs; mais, réflexion faite, j'aime mieux avoir toute la fraîcheur des leurs, et laisser leur pensée entièrement libre. Je suis convaincu qu'ils sont plus flattés de composer leurs réponses sans aucun aide, que de recevoir un avis, même de moi,quoiqu' alors, cet avis, étant commun à tous, ne dût pas inspirer à leur délicatesse le même scrupule qu'un conseil particulier. Je me tais donc, et les laisse faire.

J'attendrai les réponses qu'ils voudront bien m'adresser, jusqu'au dimanche 24 de ce mois.

VARIÉTÉS

Je n'ai pas encore pu annoncer que, depuis environ trois semaines, un nouveau Panorama est ouvert au public dans la grande rotonde du boulevard des Capucines; c'est celui de Constanlinople. Ce Panorama est magnifique. L'illusion est complète. On se croit

véritahlcmcnt transporté dani le milieu de cette ville immense, fondée par un empereur chrétien, Constantin, et aujourd'luii la capitale des successeurs du faux prophète Mahomet. La position de Constanlinople est admirable, et on conçoit très bien comment Constantin put être tenté de transporter dans un aussi beau lieu le siège de l'Empire Romain. Tous ces golfes qui forment des abris naturels pour les vaisseaux, ces promontoires si riants et si pittoresques, ce Bosphore, de l'autre côté duquel on aperçoit une seconde ville, Scutari, et de superbes maisons de plaisance; tout cela compose un tableau, qui fait regretter qu'un aussi beau pays soit habité par des Turcs ignorants, maussades et à-peu-près barbares.

On peut aller au E'anorama prendre une leçon de géographie et d'histoire. C'est ce qui est arrivé lorsque celui de Rio Janeiro était exposé. L'auteur de ces beaux tableaux m'a conté qu'une pension de jeunes demoiselles y était venue, le matin avant l'entrée du public, avec leur professeur de géographie, qui leur avait donné là une leçon aussi fructueuse que celle qu'on pourrait prendre en faisant un voyage. Cette idée m'a paru excellente, et je ne doute pas que d'autres n'en fassent leur profit, pendant l'exposition du Panorama de Constantinople.

— Il y a quelques jours, une petite demoiselle nommée Elisabeth , s'étant approchée trop près d'une bougie, mit le feu à son bonnet. Au lieu de perdre la tête, et de courir comme une étourdie, ce qui n'aurait fait que donner de l'activité à la flamme, elle s'est gardée de faire aucun mouvement, autre qu'avec ses mains, pour tâcher d'éteindre le feu; elle a appelé en même temps, et sa prudence et sa présence d'esprit ont donné à sa bonne maman, qui était dans la pièce voisine, le temps d'arriver avant que la flamme eût fait de grands progrès. Cette aimable enfant, qui mérite des éloges sous d'autres rapports plus importants, en a été quitte pour avoir une légère brûlure au front.

— Je connais un jeune garçon , fort studieux et fort bon enfant, mais qui se figure apparemment qu'en mangeant ses livres il se pénétrera mieux de ce qu'ils contiennent. J'ai trouvé l'autre jour chez lui un La Fontaine dont les coins étaient rongés, comme s'il eût été étudié par un jeune chien; un Cornélius JVepos dont les marges étaient dévorées comme si on l'eût donné à traduire à des souris, et un Boileau dont les feuillets semblaient avoir été feuilletés par la griffe d'un chat. Je me suis dit aussitôt que, si ce jeune homme me priait jamais de lui prêter des livres, je me garderais de lui confier ceux auxquels je tiens.

JliI.F,.S DIDlM' .\\y.\:. IMPRlMeiR Dli ROI,

du l'oiu-Jc-Lodi

DiMATsCHE, 10 Avril iSaS.

t* prii de rabonneraeot est, pour Paris, de 2? francs par an, et de 12 francs pour ail mois. Pour les départeœeuu, de 24 francs par an , •t i3 francs pour six mois.

NCMÉBO 49'

Bureau de raboniicment, chez L0C15 Colas, libraire, rue Dauphine , n<* 82; et chez les principaoi lU)raireR et directeurs des postes des départements.

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