‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 39 sur 136 · L'HIRONDELLE · texte numérisé non relu

L'HIRONDELLE

i( Que fais-tu donc là, mon pauvre Jago? Au lieu de balayer le vestibule, tu y sèmes des petits brins de paille, de crin, d'herbe sèche, et même de petites plumes que tu as ramassées je ne sais où. Tu as imaginé là, en vérité, un drôle d'amusement. » Ainsi parlait un jour le jeune Alonzo à un bon vieux nègre, ancien serviteur de M. de Créneil, son père; et cette scène se passait dans un antique château de Poitou, sous un immense vestibule dont les poutres étaient noircies par le temps et par la fumée.

« Ce que Jago fait ! répondit le vieux Nègre; vous n'avez donc pas vu, bon petit maître, que l'hirondelle est revenue? — Est bien , qu'est-ce que l'hirondelle a à faire des petites ordures dont tu viens de parsemer le pavé? — Oh! que oui, qu'elle en a à faire, petit maître. Voyez-vous, là au coin de cette poutre noire et de la vieille corniche dégradée, voilà le reste de son nid de l'année dernière. Il est tombé en ruine son pauvre nid, et il faut qu'elle le refasse, et moi, veux lui éviter la peine d'aller chercher bien loin des matériaux. — Mon pauvre Jago, je ne comprends guère ce que tu veux me dire. — Oh! petit maître, c'est que vous n'avez pas tant de raisons que moi d'aimer les hirondelles. Pourtant, ce sont de jolis

oiseaiLx,bien gracieux, bien aimables, bien fidèles, et qui viennent toujours vous annoncer le printemps. — Comment, Jago, nous annoncer le printemps? — Oui , petit maître ; voyez vous , vous n'avez pas encore fait attention à cela, vous, parce que vous avez tant d'autres choses pour vous amuser; et puis vous n'avez pas quitté votre pays, et vous n'avez pas besoin que les oiseaux vous en apportent des nouvelles—Quoi! mon bon Jago, est-ce que ces jolis oiseaux t'apportent des nouvelles de ton pays ? — Quand moi dis des nouvelles, petit maître, c'est-à-dire seulement , qu'ils en reviennent. — En vérité? conte moi donc cela, je t'en prie. — Eh oui; vous savez bien que, quand l'hiver approche, toutes les hirondelles disparaissent? Eh bien, c'est qu'elles s'en vont, parce qu'elles craignent le froid , et puis aussi parce qu'elles se nourrissent de petits insectes , et que , lorsque le froid a fait périr les insectes, elles ne trouvent plus de nourriture. INIaisle bon Dieu prend soin des petits oiseaux, et le bon Dieu a donné à l'hirondelle l'ins-^ tinct de s'en aller pendant l'hiver dans les p:iys o^jwl fait toujours chaud ; et moi, suis né dans un t^ees pays. Ces jolies hirondelles, qui reviennent ?^rësent que le pruitemps est de retour, ont passé l\nîver près du lieu où moi suis né. Jago le reverra jÀnais ce lieu que lui aimait tant, et c'est pour cela quTi^€,

tant plaisir à revoir les hirondelles qui en reviennent.—Et comment appelles-tu ton pays, Jago? — On l'appelle ici Sénégal , petit maître. —Le Sénégal ! mais j'ai lu dans un livre de géographie que c'est un triste et vilain pays, où on étouffe de chaleur, où il ne vient presque pas de plantes, et ou il n'y a que des hommes noirs qui doivent être bien méchants.— Méchants! petit maître, méchants ! Et pourquoi méchants? pauvre Jago est noir, mais pas méchant.— Ah! c'est vrai, c'est vrai, mon bon Jago , je te demande pardon ; tu sais que je t'aime bien. — Oh ! oui, oui , petit maître , vous aussi bien bon , bien aimable. Mais voyez vous , si vos livres disent du mal de mon pays et des hommes noirs, faut pas les croire. Les hommes noirs sont pas méchants, et le pays , quand même il y fait bien chaud, c'est le pays de Jago, et Jago l'aime, comme vous aimez le château de bon maître , M. Créneil. Un jour , Jago était grand comme vous, on a mis Jago sur un vaisseau et on l'a mené bien loin, bien loin, et Jago plus jamais n'a revu son pays. — Pauvre Jago ! — Oh ! petit maître, faut pas plaindre Jago; lui pas malheureux, puisqu'il a bon maître. Mais tout de même, n'a pas oublié son pays, et lui aime à voir les hiroi.ailles qui reviennent. — Mais comment sais-tu que les hi.ondelles reviennent de ton pays ? — Oh ! quand le vieux Jago était tout petit, il voyait venir les hirondelles sur la rivière au Sénégal, et il entendait dire qu'elles arrivaient du beau pays de France. Et puis , quand moi a été en France, et que l'hirondelle est venue, moi a bien pensé qu'elle venait du pays de Jago. Oh ! petit maître, comme moi a été content, quand moi l'a vu venir faire son nid là sous ce vestibule! Et puis, tous les ans, au mois d'avril, revenir voltiger là au même endroit; et puis , chercher des brins de crin, de paille, et d'herbe sèche pour les arranger avec de la terre , et en faire son nid ; et puis chercher des petites plumes bien fines, pour faire un lit douillet dans le nid; et puis ensuite, les petits qui viennent éclos; et puis, le père et la mère qui vont à la chasse des insectes pour nourrir les petits, et les petits qui tendent le bec , et leur joli gazouillement , et les petits qui prennent des plumes, et ensuite qui s'en- ' volent; et l'automne qui arrive; et les jolies hirondelles qui partent; et Jago qui dit: bon voyage, moi n'a pas des ailes légères, jolies; moi peux pas voler au Sénégal. Et Jago qui a envie pleurer, et qui dit pour se consoler: Moi ai.ue bon maître de tout mon cœur et voudrais pas le quitter. Tenez, tenez, petit maître, voyez-vous? voilà l'hirondelle qui passe; elle a ramassé un brin de crin, elle va tiMvailier. Si vous saviez comme elle est leste et adroite! Vous voyez bien le cordon de la sonnette? On l'a posé l'année dernière. Elle y avait pas fait attention , elle avait

fout de même maçonné son nid. Voilà qu'en tirant le cordon, on a défait tout son travail. Elle a recommencé; on a encore tout dérangé en sonnant. Alors elle a vu que le cordon remuait, elle a refait le nid, mais en laissant un petit passage, comme un tuyau de plume, où le cordon passait et pouvait remuer sans défaire le nid. — Ce que tu me dis là est-il bien vrai, Jago? — Oh! Jago sait pas dire autrement que vrai, petit maître. Mais vous allez voir, cette année, que l'hirondelle fera tout de même. — Mais sais-tu, Jago, que tu m'apprends des choses que j'ignorais tout-à-fait? Puisque tu as si bien olsservé les hirondelles, dis-moi, je te prie, pourquoi il y a des temps oîi elles volent très haut et d'autres où elles ne font que raser la terre et la surface des eaux? — Ah! petit maître, c'est que, quand le temps est sec, elles trouvent des insectes à attraper dans les airs, et quand le temps est humide, elles n'en trouvent que près de la terre. Aussi (juand vous vovez l'hirondelle raser la terre ou la rivière, c'est signe qu'il pleuvra. — J avais bien entendu dire cela, mais je ne savais pas pourquoi. Pauvres petits animaux ! tu viens de m'inspirer pour eux un véritable intérêt. — Vraiment! Petit maître ; eh bien , alors , Jago a une grâce à vous demander — Oh! demande-moi ce que tu voudras, mon bon nègre. — C'est que moi a entendu dire comme ça que bon n/aître, M. Créneil, vous donnerait bientôt un fusil. Voulez-vous, petit maître, promettre à Jago de pas tuer jamais les hirondelles? — De tout mon cœur , bon Jago. Pourquoi tuer ces jolis oiseaux , si aimables et si innocents? — Oh! c'est que, quelquefois, pom- montrer son adresse... Ils sont difficiles à tirer; ils volent en zig-zag, et vite, vite, vite... — Rassure-toi, mon ami, je te promets que les hirondelles ne trouveront ici qu'une douce hospitalité.

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