‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 40 sur 136 · LE SAUVAGEON · texte numérisé non relu

LE SAUVAGEON

M. et M"' de Belville avaient deux enfants; mais leur fille seule habitait avec eux, tandis qu'Edmond leur fils, plus jeune de cinq ans que sa sœur, avait été confié à son grand-père, qui l'aimait lliUement et l'avait emmené dans sa terre au fond de l'.Vuvergne. Quelques années s'étant écoulées, M. de Belvilleéprouvait un vif désir de revoir son fils, mais il était retenu par la crainte d'affliger son vieux père, par cette séparation, et ce ne fut qu'à la mort de ce dernier qu'il rappela Edmond.

ILibitué à parcourir, par tous les temps, les montagnes de l'Auvergne, à garder les bestiaux avec les enfants des fermiers de sou grand-père, Edmond avait adopté leur patois, leurs occupations, leurs ma-

nièies, sans quil fut jamais question pour lui d'étude ou d'obéissance, car son bon papa, par une tendresse bien mal entendue , ne souffrait pas qu'on le contrariât, et croyait lui avoir suffisamment prouvé son attachement, lorsque, soir et matin, il avait baisé ses grossesjoues fraîches et rebondies.

Lorsque le pauvre enfant fut revenu sous le toit paternel, il éprouva mille contrariétés, et les choses les plus simples, depuis la nécessité de porter des bas jusqu'à celle d'apprendre à lire, lui devinrent insupportables. En vain sa sœur, qui l'aimait tendrement , s'efforcait-elle de le soumettre aux lois de la politesse ou de la propreté. Un jour qu'elle cherchait à obtenir de lui qu'il pei;jnàt ses cheveux et qu'il lavât ses mains, il l'appela pelitfi inaîliesse, et répondit qu'une fois tous les dimanches, c'était bien suffisant.

Cet échantillon du soin qu'il prenait de sa personne, peut donner une idée de la politesse de ses manières. En un mot, la brusquerie de ses paroles et du ton qui les accompagnait, pouvait passer, sans que ce fut son intention, pour peu respectueuse envers ses parents, et fort grossière pour tout le monde; de plus, il refusait positivement de rien apprendre, et lorsqu'il se hasardait à se mêler de la conversation, il montrait tant de rusticité et d'ignorance, que pour n'avoir point à rougir de son fils, M. de Belville décida que, tant qu'il ne changerait pas de manières, il passerait dans sa chambre, le temps on il y aurait du Inonde au château. Un jour qu'il y avait grande compagnie, le pauvre Edmond avait passé toute la matinée enfermé. Après avoir sifflé tous les airs auvergnats qu'il avait appris; après avoir attrappé des mouches, et baillé à se démettre la mâchoire, il appuya sa tète sur la vitre de sa fenêtre, se flattant que bientôt il verrait les visites remonter en voiture. Mais quel fut son désespoir, lorsqu'il aperçut qu'on dételait les chevaux, et que par conséquent, elles restaient à diner. Dans riiunieur qu'il en ressentit, il refusa le repas que lui apporta un domestique, et il commençait à répandre des larmes de dépit et d'ennui , lorsque sa sœur arriva, lui apportant sa part d'un excellent gâtieau aux amandes qu'on avait servi au dessert. ..Je viens te consoler quelques instants, lui dit-elle; papa permet que tu prennes l'air de ce coté, qui est opposé aux fenêtres du salon. » Reconnaissant de la bonté de sa sœur, Edmond la suivit. Le cercle de sa promenade était peu étendu; il se bornait à une haie d'épines qui servait de clôture au jardin potager, et que le jardinier taillait en ce moment. Edmond et sa sœur s'arrêtèrent à le regarder travailler. Il allait abattre un petit prunier sauvage qui avait poussé naturellement dans cette liaie. .. Donne-moi, avant, ses fruits, que je les mange, dit Edmond, en cueillant quelques petites baies vertes , qu'il porta à sa bouche. — Ah pardine,

Monsieur, répondit le jardinier, il faut que vous ayez du cœur, si vous les mangez; j'aimerais autant avaler du vinaigre. Mais au reste, ce petit vilain sauvageon n'en portera plus, car il n'est bon à rien, et ne servira qu'à chauffer mon four. — Mais, dis-moi, Thomas , demanda Edmond quand il eut craché et essuyé ses yeux, que l'aigreur des prunes sauvages avait remplis de larmes, pourquoi y a-t-il une si grande différence entre cet arbre et cet autre prunier que je vois dans ton potager? — Pardine, Monsieur, l'un est un sauvageon qui n'a jamais été taillé, greffé, cultivé: ca pousse tout tortu; ça vous donne des fruits si aigres, qu'ils feraient, comme on dit, danser les chèvres. L'autre, au contraire, greffé sur un excellent prunier de Heine-Claude, dès son plus jeune âge a eu un tuteur, c'est-â-dire , un soutien pour conserver son tronc bien droit. On a taillé ses branches, fumé ses racines. Aussi de trois lieues à la ronde on vient chercher de ses fruits; il n'y en a jamais assez: mais il y en a toujours trop de celui qui est verd et âpre. »

Edmond resta pensif. .. Mon ami, lui dit sa sœur en passant tendrement son bras sous le sien, l'un de ces deux pruniers ne ressemblerait-il pas à un enfant sans culture, qui s'obstinerait à rester tel que la nature l'a fait, sans souffrir que l'éducation le corrigeât ou le perfectionnât?... — Et l'autre, interrompit F.dmond, est semblable à ma sœur, qui plaît aux yeux et que tout le monde recherche. « Ce compliment était le premier qui sortît de la bouche d'Edmond, et lui fut suggéré par rauiiiié riaicmcllc. .\. <lato>- Ao ne- jnnr, il charma ses parents par le changement de ses manières. Devenu grand, aimable, instruit, on assure qu'il conserva toujours de la prédilection pour les prunes de Reine-Claude. **.

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