‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 4 sur 136 · LA PETITE INSTITUTRICE · texte numérisé non relu

LA PETITE INSTITUTRICE

Adélide, fille d'un riche négociant, avait à peine deux ans lorsqu'elle perdit sa mère. M. Dehnare, son père, la chérissait d'autant plus qu'elle était son uni-

que enfant, le seul bien qui le consolât dune mort si prématurée. Adélide était jolie; mais considérant que la beauté n'est qu'un avantage passager, >L Delmare aurait voulu lui en procurer de plus solides, ceux qui sont le finit d'une bonne éducation. Mallieureusement pour Adelide, et au grand chagrin de son excellent père, tout assujétissement au travail était pour elle le joug le plus pesant. Prenait-elle le crayon, elle baillait; le cahier de musique, elle baillait; l'aiguille, elle baillait encore plus. M. Dehnare la prévint plusieurs fois que, si désormais elle n'était pas plus disposée h. s'instruire, il congédierait les maîtres qu'il lui avait donnés. La menace n'effrayait pas beaucoup Adélide; et la petite paresseuse eût même pris nu mot M. Delmare, si elle n'eût pas craint de l'afUiger trop fortement par une preuve aussi évidente d'aversion pour le travail. Cependant, Adélide pâlissait à la seule idée d'étudier; son dégoût, sa langueur à l'aspect d'un livre ouvert étaient tels, que M. Delmare put concevoir l'inquiétude que, s'il voulait la contraindre, sa santé n'en fut altérée. Adélide le remarqua si bien que, de ce moment, elle eut grand soin de tousser et de se faire apporter de la tisanne, sitôt qu'un de ses maîtres paraissait. Ce régime ne lui réussit que trop; les maîtres ne revinrent plus, et la toux cessa. Quelle joie! comme elle aura le temps de jouer, de tourmenter le chien, la chatte et sa bonne! D'abord , ils se prêtèrent d'assez bonne grâce à tous ses caprices; mais las d'être harcelés. M"' Dupré se fâcha, Médor grogna. Finette égratigna, et il ne resta pour tout passe- temps à Adélide que d'aller jouer dans le jardin. Mais y jouer seule! nouvel ennui !

.\u troisième étage, dans la même maison, logeait une veuve qui n'avait aussi qu'inie fille. Cette dame issue de parents expatriés et ruinés par suite des révolutions, avait été élevée en Angleterre, et y avait s'jnli le besoin d'acquérir des talents utiles. Sa fille à qui elle répétait souvent que, sans le produit de ces mêmes talents, elle serait morte de misère, l'écoutait, l'embrassait et courait se mettre au travail. Grâce à son assiduité et ;i ses dispositions naturelles, Juliette possédait une instriiclion variée et n'avait encore que douze ans, environ un an de plus qu'Adelide.

Celle-ci avait repris un air languissant, k Tu ]iarais souffrante, lui dit son père toujours prompt à s'inquiéter.— Oui, je suis malade, mon Papa. Je m'ennuie.— Vas prendre quelque exercice dans le jardin. — Toute seule! Si vous le permettiez, Juliello qui demeure là où vous voyez aux fenêtres ces rideaux de calicot, viendrait jouer avec moi.» Aussitôt M. Delmare, de qui Adelide aurait du mieux reconnaiîre la touchante soUicitiule, va faire une visite à la mère de Juliette. Après un échange de politesses et un entretien

dont ks deux enfants furent le principal objet: i. Madame, dit le négociant, vous connaissez mon jardin, il est à votre disposition. M"« Juliette'"est très studieuse, à ce que l'on m'a ra|)portt'. Toutes les fois qu'elle voudra venir s'y distraire un monieat, elle fera le plus grand plaisir à ma fille, 'i

C'était précisément l'heure où Juliette prenait sa récréation. Elle descend, et voilà les deux jeunes filles courant et sautant dans le jardin. Le premier jour ce fut merveille; Adélidc ne s'était jamais tant amusée. Le lendemain, elle cherchait quel jeu pourrait lui plaire; et Je jour suivant elle n'en trouvait aucun qui lui plût. «Toi, Juliette, dit la fille de M. Delmarc, est-ce que tu ne t'ennuies pas quelquefois? — Jamais. La récréation me délasse de l'élude, et l'étude de la récréation. — Tu aimes donc bien à t'occuper? — Cela cause tant de satisfaction à Maman! Et les connaissances que j'acquiers peuvent lui être si utiles un jour! Aussi les journées me semblent courtes. Je travaille gaiement, et je me porte à ravir. » Cela dit, elle se remit à sauter à la corde.

Au tableau tracé par la bonne Juliette des avantages du travail et sur-tout de la joie qu'un enfant laborieux cause à ses parents, Adélidc devint rêveuse et quelques larmes coulèrent de ses yeux. « Que je regrette, dit-elle à sa petite voisine, que je regrette d'avoir été paresseuse! Mais après tout ce qui s'est passé, je n'oserai jamais demander à mon papa de me redonner des maîtres. Je suis bien coupable et bien punie! — Ne t'afflige pas, reprit Juliette tout attendrie; si tu le veux, moi, je serai ton maître. — Oh ! combien tu es bonne! J'irai chez toi connue pour te faire visite; et puis l'heure du courrier, la bourse, les voyages; va, j'aurai bien l'occasion et le temjis de ni'instruire sans que mon père en sache rien. Comme je vais travailler pour le surprendre! Oh! que je te remercie!

Mise dans la confidence et enchantée d'une telle résolution, la bonne d'Adélide promit d'être discrète. Dès le lendemain, les travaux commencèrent. I! était curieux de voir l'air gi'ave de l'institutrice et la docilité de l'écolière. On ne peut se faire une idée de l'ardeur et de la persévérance d'Adélide. Depuis près d'un an elle étudiait ainsi en secret, lorsque M. Dehnare partit pour Marseille, où devaient arriver des marchandises que lui expédiait le frère de sa femme, établi aux Indes.

Ce voyage et plusieurs autres facilitèrent pour Adélidc les moyens de suivre librement ses études, et de perfectionner de plus en plus ce qu'elle n'avait fait qu'ébaucher avec ses maîtres. « Ton oncle, lui dit un jour M. Delmare, m'écrit qu'il quitte enfin les Indes pour venir vivre avec nous. Que va-t-il penser, lui qui est si ami de Tiastruction, en trouvant que tu

n'as rieti appris, que tu ne sais rien?" Adélidc ne répondit pas.

Uu soir que !M. Deluiare causait avec son caissier dans le salon et qu'Adélide y jouait au loto avec Juliette, un monsieur entre, suivi d'un domestique portant une caisse assez lourde. C'était le voyageur atteiidu. Il embrasse son beau-frère et sa nièce, u La chère enfant! s'écrie-t-il; comme elle ressemble à ma stvur! Elle est bien instruite sans doute? — Nous parlerons de cela plus tard , dit M. Delmare; tu dois avoir besoin de repos.... — Non, non, j'en prendrai en eausaut. Voyons, mon Adélide, le dessin? — Je n'ose te Je (lire, mon cher Dalton, reprend M. Delmare, elle sait à peine tenir un crayon, n A ces mots Juliette accourt portant un carton rempli de dessins faits par Adélide, et M. Delmare reste stupéfait. « Très bien, très bien, dit M. Dalton; James, apportez la caisse. Et l'anglais? — Jamais elle n'a eu de maître d'anglais, dit M. Dclmai'e. — Comment, ma nièce n'a pas étudié l'anglais? — A little, my dear uncle... — Mj cicar uncle! James, déclouez la caisse. Et la musique?» Autre surpiise pour M. Delmare; Adélide se met au piano, et y exécute des variations sur le tlième Où peut-on être îniciix, etc. « James, s'écrie M. Dalton, retirez de la caisse tout ce qu'elle renferme, .\ccepte, ma chère amie, tiens, prends, tout cela est pour toi. » Pendant qu'Adélide s'était jetée dans les bras de son père et ensuite dans ceux de son oncle, une foule de présents venant des

Indes étaient sortie de la eaisee. Au milieu se trouve

un petit coffret sur leciuel sont gravés ces mots : Supplément à la dot d^ Adélide. Adélide ouvre : " Qu'est-ce que tous ces papiers? — Deux cent mille francs en billets de banque! dit ^L DeJmare, après y avoir jeté les yeux. — Ah! mon cher oncle, s'écrie Adélidc, cela est à moi? — Oui, mon enfant. — Eh bien, mon oncle, voilà Juliette qui m'a inspiié l'amoin- de l'étude et ciui m'a enseigné tout ce que je sais. Je ne serais pas heureuse si vous ne me permettiez de partager avec elle. — Oh! tu as donc hérité du cœur de ta mère. Oui, mon enfant, partage. Je pourrais en donner à ta jeune amie autant qu'à toi, mais j'aime mieux te laisser le plaisir de la doter toi-même, i!

Je viens d'apprendre qu'avec cette dot, Juliette s'est mariée dernièrement, le même jour qu'Adélide et au même autel.

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