LES DEUX JUMEAUX
Madame de G**', après avoir eu le maliieur de perdre plusieurs enfants, devint enfin mère de deux )unieaux. Ils partagèrent également ses soins et sa tendresse. Nourris de son lait, bercés sur ses genoux, elle eut la jouissance de les voir croître avec une égale vigueur, et comme si la nature eût voulu les traiter avec autant d'impartialité que le faisait leur mère, il arriva qu'ils marchèrent le même jour, et que le premier mot que prononça chacun des deux, fut Mciiiuin. Théodore et Theobald toujours vêtus de même, étaient sur-tout très remarquables par la ressemblance frappante qui existait entre eux. Leurs cheveux blonds boucles, leurs yeux bleux, leur sourire, offraient au premier coupd'œil un aspect si semblable, que pour les amis de leurs parents, il en résultait des méprises fort amusantes, et que leurs maîtres, pour le temps de la leçon, leur faisaient attacher au bras, un ruban de couleur différente, afin d'être bien assurés de celui des deux frères auquel ils parlaient. On pense que les enfants se divertissaient infiniment des erreurs auxquelles donnait lieu cette ressemblance, qui parfois avait abusé quelques instants jusqu'à leur père.
Pendant un vovage que fit ce dernier. M"" de G*** tomba malade et garda long -temps le lit. Les deux jumeaux ne quittèrent guère la chambre de leur mère et lui donnèrent des preuves touchantes de tendresse. Lorsqu'enfin elle fut convalescente, elle descendit dans le jardin, s'assit entre ses deux enfants et leur dit : « Lequel de vous deux, mes amis, m'a si bien soignée le jour où j'ai eu un accès de fièvre si violent, qu'à peine avais-je ma raison? J'ai seulement consené une idée vague d'avoir vu l'un de vous deux, monté sur un tabouret, m'apportant à boire, et me frottant la tète. — C'est mon frère, " répondirent à-la-fois les aimables enfants, ne voulant point se faire valoir d'une action si simple, et qui leur avait été commune à tous deux. Cette réponse leur valut un tendre baiser de leur mère, qui dit ensuite en souriant; «Je voudrais bien aussi savoir lequel de vous deux a mangé mes confitures, et cassé le grand ressort de ma montre, en essayant de la monter? n A cette question, les enfants restèrent muets, u Maman, dit enfin Théodore en rougissant un peu, permets-nous de ne pas te répondre, car enfin, on n'aime pas à s'accuser soi-même, et il serait mal d'accuser son frère. —Mais si je devine la vente; — Cest unpossible, puisque nous som-' mes rout/)(/;f(7*. — Cependant , reprit leur mère, je sais fort bien (pie c'est Théodore qui a vidé le pot de gelée
de groseilles, et que c'est Theobald qui s'est obstine à monter et à casser la montre. — Comment as-tu pu nous distinguer, s'écrièrent les deux enfants à-la-fois, puisque tout le monde nous prend l'un pour l'autre? — t;'est une façon de parler, qui ne peut convenir qu'aux indifférents, mais un père et une mère ne s y tiomperont jamais. Sans doute, vous vous ressemblez, continua M'" de G***, mais pour un œil attentif, il est des différences. Par exemple, Theobald a un petit signe sous l'oreille, que n'a pas Théodore; celui-ci a une prononciation plus brève que son frère; l'un a les dents plus écartées; l'autre les cheveux plus touffus. Soyez convaincus, mes enfants, que, dans tant de millions d'hommes, il n'y en a pas deux qui se ressemblent exactement. Ainsi l'a voulu la sagesse divine qui, en disposant suivant le même plan toutes les parties du visage humain, a permis que quelque chose de particulier les distinguât dans la physionomie, la voix ou le langage. Si tout était produit par un hasard aveugle, pourquoi toutes les figures humaines ne seraient-elles pas aussi semblables que le sont des balles fondues dans le même moule,ou des gouttes d'eau qui découlent d'une même source. Mais l'admirable prévoyance du créateur a garanti la société du nombre infini de méprises et de tromperies qui en eussent été le résultat. Car vous concevez que, dans l'impossibilité de reconnaître un homme d'un autre homme, la justice n'aurait pu distinguer le coupable d'avec l'honnête homme ; dans les ventes , les marchés , les contrats, combien de fraudes , d'erreurs , que de querelles ; quelle confusion dans la société, et même dans les familles I... — C'est vrai. Maman, tu as raison, interrompit Théodore. Cependant cela m'attriste. — Et moi aussi, dit Theobald, j'aimais tant que tu nous confondisses! — Piassurez-vous, mes chers enfants, si mes yeux distinguent vos traits, c'est mon cœur qui réellement n'admet entre vous aucune différence, et si, par exemple, je voulais embrasser celui dont je suis sans cesse occupée depuis le moment de sa naissance, celui dont les petits succès me comblent de joie, celui dont j'attends daus l'avenir ma gloire et
mes plaisirs — Eh bien, Maman? — Eh bien,
j'étendrais la main au hasard, et je serais sure de n* me [>as tromper, v **.