MANIÈRE DE BIEN APPRENDRE PAR COEUR
J'étais assis l'autre jour dans mon jardin, occupe à lire les lettres que j'ai dtîjà reçues" en réponse à mes dernières questions, lorsque je vis entrer et venir à
moi madame de T , avec son fils et sa fille qui sont
au nombre de mes lecteurs et de mes correspondants. Je m'avançai à leur rencontre, et après les politesses
d'usage. M"' de T voulut bien accepter un siège
auprès de moi, tandis que Jules et Amélie préférèrent s'asseoir sur le gazon, n Mes enfants, leurdis-je, vous me trouvez m'occupant de vous; je tiens là de jolies petites lettres dont la lecture me fait passer des moments fort agréables. — Je suis charmée, dit M™ de
T , de vous voir dans cette occupation et dépenser
que vous ne serez pas détourné de quelque affaire plus grave par la visite de mes enfants et par la demande qu'ils ont à vous faire. — Cette visite, repris-je, ne peut jamais que me causer beaucoup de plaisir, et il n est pas de moments où je ne sois disposé à accueillir de bon cœur mes jeunes amis, ainsi que celles de leurs demandes auxquelles il est en mon pouvoir de satisfaire. V^oyons donc, de quoi s'agit-il aujourd'hui? — Mon bon Génie , dit Jules, c'est que nous sommes tous les deux bien malheureux.— Oh! oh ! voilà un début un peu sérieux. Heureusement, il y a je ne sais quoi dans
votre mine qui me rassure. Et quel est, s il vous plait, le malheur auquel vous croyez que je puisse remédier? — Mon bon Génie, dit Amélie, je vous assure que cela n'est pas plaisant du tout. Nous avons tous deux grande envie de nous instruire, de satisfaire nos parents et de contenter nos maîtres; mais voilà mon frère Jules qui se casse en vain la tète pour apprendre ses leçons par cœur, sans pouvoir jamais en venir à bout; et me voilà, moi, qui les apprends très facilement pour les réciter tout de suite, et qui n'en sais jamais plus un mot le lendemain. —Ce sont là, dis-je,deiix dispositions également fâcheuses, car elles ont à 'très peu de chose près le même résultat. iMais dites-moi , étes-vous bien certains l'un et l'autre d'avoir réellement envie d'apprendre parfaitement vos leçons par cœur et de les bien retenir?- Oh! assurément, mon bon Génie, s'écrièrent les deux enfants ensemble; et nous avons espéré que vous, qui savez donner de si bons conseils, vous pourriez nous indiquer quelque moyen pour y parvenir. -Cela est vrai, ajouta M-' de T , et ce sont eux qui, en efiet, me tourmentent depuis huit jours pour que je vous les amène. -Je vous sais bon gré, Madatne, repns-je, d avoir ^^,<^^^ cédé à la demande de ces aimables enfants, et je va^.; .. faire mon possible pour répondre à leur confiance ^ en moi. Voyons, mes amis, de quelle nature son«f|«
■loi)
leçons qu'on vous donne à apprendre par cœur? — Mon bon Génie, dit Jules, nous apprenons c'està-dire, nous tachons d'apprendre quelques morceaux en prose de grands écrivains tels que Fénelou, Bossuet, lîuffon, et puis des Tables et des morceaux choisis dans Racine, dans J. B. Rousseau et autres poètes. — Tout cela est à merveille. Mais je f;a{jerais qu'avant d'apprendre un de ces morceaux, vous ne vous donnez pas la peine d'en bien étudier le sens et de vous rendre compte de toutes les idées qui y sont exprimées. — Dame! mon bon Génie, nous commençons par le commencement, nous le répétons dix, vingt, trente, quarante fois et plus, jusqu'à ce qu'il nous semble que nous le sachions; et puis nous passons à ce qui suit, et puis encore jusqu'à la fin. Et quand je suis à la fin, dit Jules, je ne sais plus le commencement; et ma sœur, qui récite mieux que moi, n'en est pas plus avancée le lendemain. — Voici que je comprends votre affaire, repris-je; et moi, je vais vous expliquer une petite niélliode que je m'étais faite et qui m'avait parfaitement réussi, quand j'étais à votre âge. J'apprenais beaucouj) par cœur, sans que cela me donnât infiniment de peine, et je retenais très bien tout ce que j'avais apj)ris. Loisque je voulais graver dans ma mémoire un morceau, soit en prose, soit en vers, je commençais par en bien étudier le sens général, afin de le comprendre parfaitement. Lorsqu'une fois j'avais saisi le but que s'était proposé l'auteur en écrivant ce morceau, j'étudiais successivement toutes les idées qu'il avait expiimées; j'examinais dans quel ordre il les avait présentées; connnent elles se liaient, s'encliainaient et dépendaient les unes des autres; conunent la première amenait la seconde, et la troisième se rattachait à la précédente. En faisant ce premier travail, qui était, sans que je m'en doutasse, ce qu'on appelle une analyse, je m'occupais peu de relenir les mots, je ne songeais qu'à saisir les j:ensées et leur liaison entre elles; mais il arrivait ensuite que j'avais bienpeu.de chose à faire pour apprendre les mots. Chaque pensée qui se repre'sentait à mon esprit me rappeJait naturellement la suivanteet pour l'exprimer, la diction de l'auteur s'offrait à moi bien pins facilement que de nouveaux termes, qu'il m'eût fallu trouver et arranger moi-même, pour la rendre autrement. Quand c'était un morceau de poésie, une fable, par exemple, j'avais encore une facilité de plus. La mesure des vers et la iKxessité qui se fait sentir à l'oreille de retrouver la rime, .venaient elles-mêmes m'aidera retrouver la pensée, en cas (jue ma ujémoireeùt hésité. Aussi, meseniblait-il louiours plus facile d'apprendre les vers que la prose. Ind(:pendamment de l'analyse que je faisais également des pensées, je rcmar([uais de quelle manière se succédaient les rimes, et j'appelais ainsi mon oreille au
secours de mon esprit. Pour me faire mieux comprendre, prenons un exemple:
" Je suppose qu'on m'eiit donné à apprendre par coeur la jolie fable deFlorian, intitulée: La Mère, CEnfaut ri les Sarigues. Je la lisais d'abord d'un bout à l'autre, deux ou trois fois, très attentivement, afin de bien connaître le sujet et l'ensemble du récit. Je me demandais quelle avait été l'intention de l'auteur; je voyais qu'il avait voulu montrer que, pour un enfant, l'asile le plus sur contre le chagrin et le malheur est le sein de sa mère; et je trouvais, en effet, un exemple de cette vérité touchante dans le sujet de la fable.
"Je la relisais ensuite, en m'arrétant à chaque phrase et en m'adressant à moi-même diverses questions, diverses observations, à-peii-près de la manière suivante :
u M.-iman, disait iiu jour à la plus tendre mi-ie Qui disait cela ? le premier mot est maman; c'est donc un enfant qui parle; et quel enfant?
« Uu enfanî Péruvirn , sur se^ genoux assis. C'est une question qu'il va faire sans doute:
" Quel est cet animal qui, dans celte l^ruyère, 1. Se promène avec ses petits?
L'enfant fait cette question parce qu il a déjà remarqué quelque chose dans cet animal; aussi il ajoute,
»i II ri'sssemble au renard.
La mère maintenant va répondre:
■■ Mon fils, n'poudit-elle, ., Vn .«aiijTue c'est la foii' Ile ..
Voilà un fait: mais si la mère ne disait que cela, l'enfant ne serait pas très satisfait de la réponse qui ne lui apprendrait pas j^raud'cbosc. Il faut donc que la mère lui dise eiuore ( ii quoi la femelle de cet animal est remarquable:
« Nidle mère pour ses enfants « IS'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilants. Cette bonne sarigue m'inléresse déjà; je lui veux du hien, et je suis coiitent d'appreudre, par ce qu'ajoute la Péruvienne, que
.« La nature a voulu seconder sa tendie.sso. Mais de qr.elle manière? Les vers suivants me le disent:
» Va lui fit près de l'estomac c, l^ne poche profonde, une espèce de sac. Et à quoi lui sert ce sac?
.. Uii ses petits, ipiaud un danger les presse, Il Vont mettre à couvert leur fail)lessc. La curiosité de l'enfant doit être excitée, car je sens que la mienne l'est; aussi la nu'-re empressée de la satisfaire ajOLitc:
Il Fais du bruit, tu verras ce (pi'ils vont devenir.
L'entant iia rien de plus pressé que de suivre re conseil,
« L'enfant fi-appc des mains...
qu arrive-t-il alors?
K La sarijjuc attentive « Se «liesse, et d'une vr)ix plaintive ■ Jette un cri ; Et que deviennent les petits?
• Les petits aussitôt d'accourir » Et de s'élancer vers la mère...
pour quoi faire?
o En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire. Et la trouvent-ils cette retraite? Oui sans doute, n La poche s'ouvre , les petits o En un moment y sont blottis, o Ils disparaissent tous...
I,es voilà en sûreté, car la mère a de bonnes jambes pour échapper au danger, aussi
« La mère avec vitesse « S'enfuit emportant sa richesse.
L'enfant surpris est resté seul avec sa mère, et celle-ci va lui donner une tendre leçon :
« La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris : Que lui dit-elle?
" Si jamais le sort t'est contraire , « Souviens-loi du sarigue...
Dans quel but?
•■ Iniite-Ic, mon tils :
Pourquoi? parce que
« L'aiïile le plus sûr est le sein d'une mère. ii Après iii''étre ainsi rendu compte du sens de chaque phrase et de leur liaison entre elles, je relisais la fable pour apprendre les vers par cœur, et j'étais étonné de voir que je les savais déjà en partie, et qu'il ne me restait qu'mi bien petit effort à faire pour les retenir tout-à-fait. C'était alors que je remarquais la mesure des vers et les rimes qui devaient m'aidcr. Ainsi , par exemple, si en récitant les quatre premiers vers j'eusse été tenté de dire :
Que! est cet animal qui
Se promène avec ses petits?
J'aurai senti aussitôt que j'oubliais quelque chose, parce que mon oreille m'eût averti que je laissais un vers incomplet, et qu'il fallait une riiue avec !e mot luère qui termine le premier veis. Je me serais donc repris sur-le-champ pour dire:
« Quel est cet animal qui, dans cette bruyère...
«Pour la prose, je n'avais pas le même secours, mais il m'était peu nécessaire, car, si vous essayez de faire, comme je viens de vous l'indiquer, l'analyse des morceaux que vous aurez à apprendre, vous venez
combien ceii.' analyse est suffisante pour en rendre l'élude facile et les graver dans la mémoire.
" Eu deux mots, voici tout mon secret: Comprendre parfaitement ce qu'on veut retenir, et se rendre louiple de toutes les idées et de leur enchaînement, de manière que le souvenir de l'une rappelle toujours naturellement le souvenir de la suivante. Entendezvous bien ce que je veux dire? — Il me semble que oui, mon bon Génie, et nous allons faire nos efforts pour en profiter. — Eh bien , quand vous aurez fait l'essai de ma méthode, revenez me voir et me réciter quelques morceaux que vous aurez appris par cœur, en prose et en vers. Si vous n'avez pas complètement réussi, je tâcherai d'en deviner la cause et de vous donner de nouveaux avis. Et puis, quand enfin vous serez parfaitement contents de votre mémoire, je vous promets pour récompense quelques conseils sur la manière de bien réciter, talent fort agréable, et qui a lui-même l'avantage d'aider singulièrement la mémoire. »
Jules et Amélie furent enchantés de cette promesse, et me prièrent bien instamment, en se retirant avec leur mère, de ne la point oublier.