CORRESPONDANCE DE REIMS, DEIKIÉME LETTRE
r.cinis, le 23 mai i8a5.
Mon bon Génie, il arrive tant de monde dans cette ville que, si cela continue, je ne conçois pas comment les maisons suffiront pour loger un si grand nombre d'étrangers. H arrive aussi des troupes tous les jours, et on fait un canqj en dehors de la ville. J'ai été voir ce camp; c'est une chose fort curieuse. Les soldats se font dos espèces de petites cabanes qu'ils
appellent des baraques, et ils couchent à-])eu-près à la belle étoile, ce qu'ils appellent bivouaquer. Le Pioi doit passer, dit-on, une grande revue le lendemain du sa re. J'ai été voir les travaux qu'on fait dans la cathédrale pour cette grande cérémonie. Autant que j'en ai pu juger, tout cela sera magnifique; mais je ne pourrai bien vous en rendre compte qu'après le 29 (le ce mois, jour où le sacre doit avoir lieu. Ln attendant j'ai fait, aux personnes qui ont bien voulu causer avec moi, foute petite fille que je suis, une foule de questions sur la ville de Reims, et voici ce que j'ai appris.
Cette ville est une des plus anciennes du royaume, et l'on ne sait même rien de positif sur l'époque et sur les circonstances de sa fondation. Elle est située au milieu d'une plaine agréable, où coule la rivière de Vesle qui baigne une partie de ses murailles. Cette |)!aine est entourée de petites montagnes qui produisent de bons vins. La ville renferme beaucoup de belles places, de grandes rues, de maisons bien bâties et de magnifiques églises. La métropole est dédiée à Notre-Dame; on l'admire sur-tout à cause de la grandeur de l'édifice, et de la structure du portail qui est orné de figures et de bas-reliefs très estimés. C'est dans cette église que l'archevêque de Reims sacre les rois de France, avec une huile sainte renfermée dans une petite phiole appelée la Sainte Ampoule. d'anciennes traditions disent que cette phiole fut apportée du ciel par un ange, pour le sacre de Clovis, le premier de nos rois chrétiens. La Sainte Ampoule était autrefois conservée dans l'abbaye de SaintRemi, à Reims; on l'apportait en grande pompe à la métropole, lorsqu'un roi devait être sacré, et elle était ensuite rendue à l'abbé de Saint-Remi. On dit qu'une partie de l'huile renfermée dans la sainte phiole a été soustraite et conservée, lorsqu'à l'époque de la révolution, ce vase fut profané et brisé. C'est donc avec l'huile de la Sainte Ampoule que sera encore sacré le Roi Charles X.
11 existe à Reims des antiquités que les savants regardent comme fort intéressantes. On y découvrit, en l'année 1677, un arc de triomphe qui était autrefois la porte de la ville du coté du Nord, et qui s'appelait la Porte de Mars. Quelques personnes ont prétendu que cet arc de triomphe avait été élevé en l'honneur de Jules César, et on l'a considéré comme une des preuves les plus remarquables de l'antiquité de la ville de Reims. — On m'a dit encore beaucoup d'autres choses, mon bon Génie, mais je crains qu'elles ne vous paraissent pas aussi intéressantes qu'a moi, qui suis une petite curieuse, et je termine ici ma lettre ])Our aujourd'iuii, en vous priant d'agréer,
etc.
Maiue IlE S
MOTS A LOIIEILLE,