SOUFFLÉS PAR LE BON GÉSIE
^ Il ne suffit pas, pour être bon, de ne pas faire de mal aux autres, il faut encore leur faire du bien.
^ Pour un enfant respectueux et reconnaissant, ce n'est point assez de céder aux volontés de ses parents, il doit s'efforcer de prévenir leurs désirs.
(| Rappelez-vous qu'il y a plus de couraj^e et de difjnitc à reconnaître une faute et à la réparer, qu'à braver hardiment une punition.
LE DÉJEUNER CHAMPETRE.
Les jeunes cousins et cousines d'Octave et de Julia étaient venus passer quelques jours au cliàteau de M. de Montménil, leur père. Octave et Julia étaient dans le ravissement, et faisaient de leur mieux les honneurs de la maison, en imaginant tous les soirs quelque jolie partie pour le lendemain. Un jour, ce Fut un déjeuner champêtre qu'on proposa; cette idée eut l'assentiment généra], et M. et M"' de Montménil ayant bien voulu y donner aussi le leur, la partie fut arrangée. On se leva de bonne heure, on mit sur le dos d'un cheval deux paniers remplis de provisions consistant en pâté, viandes froides et vin blanc, et on s'achemina vers une partie du bois, la plus riante, la plus pittoresque, et qu'on avait choisie d'avance après une délibération dans laquelle chacun avait donné son avis. Julia seule, qui tenait singulièrement à avoir toutes ses aises, ne s'était pas trouvée d accord avec les autres sur ce choix, parce qu'elle prétendait que l'endroit désigné était rempli d'insectes attirés par le voisinage d'un petit étang. Julia n'airnait pas beaucoup à être contrariée; elle fut un peu blessée de voir que son opinion n'avait pas eu d'influence, et surtout de quelques plaisanteries de ses jeunes cousines sur la crainte qu'elle avait montrée de laisser piquer son col et ses jolies mains par les insectes. Cependant Julia était assez raisonnable pour n'en pas manifester trop d'humeur; mais cette circonstance, toulefois, la disposa assez mal en faveur du déjeuner.
On se figurera, sans que j'en trace longuement le tableau, toute notre jeune société assise en cercle sur la mousse, Octave retirant les provisions des paniers, et entamant un large pâté pour en offrir des parts à la ronde: on se figurera la joie, les éclats de rire
des convives; les petits accidents qui arrivent aux uns ou aux autres; celle-ci qui s'est assise sur une fourmillière et voit en un moment sa robe blanche couverte de fourmis; celui-là qui glissesur la mousse, son verre il !a main, et répand tout dans sa chemise : tout le monde connaît ces petits événements, et on sait quels effets ils produisent dans un moment où chacun est bien disposé h rire. Julia pourtant ne riait qu'a demi, toute préoccupée qu'elle était du soin de chasser les cousins ou autres insectes qui venaient voltiger près délie. Les mouvements qu'elle faisait pour cela divertissaient beaucoup la société, et il était difficile qu'elle ne s'en aperçut pas.
Au pâté succéda une volaille froide. Quand Octave en offrit à Julia, celle-ci demanda une assiette blanche, il Ma chère, lui dit Octave, on n'eu a pas apporté assez pour en changer, 11 faut manger dans la même. ■ — ^Oh! que cela est désagréable, et qu'il vaut bien mieux déjeuner commodément à table que de s'en aller ainsi pour le plaisir d'être sur l'herbe et de manquer de tout! — Mais il me semble, ma sœur, que jusqu'à présent nous n'avons manqué de rien, et que ce n'est pas un si grand malheur de manger de la volaille et du pâté dans la même assiette. — Eh bien, moi, je n'aime pas cela, dit Julia, et je n'aime pas sur-tout à servir de jouet aux autres. »
Cette petite boutade interrompit un peu la gaieté générale. Julia se leva et s'éloigna. Le déjeuner terminé, on proposa de faire une promenade avant de rentrer au château , et on se dirigea vers l'autre extrémité du bois, sur un joli coteau couvert de riants vergers. Julia était devenue tout-à-fait sérieuse. On n'osait plus lui parler, et elle marchait seule à quelque distance des autres. Le bon Octave en était très peiné, et bientôt, sans affectation, il se rapprocha d'elle. 'i Ma bonne Julia, lui dit-il, je l'en prie, ne sois pas ainsi mécontente, tu m'affliges beaucoup. — Ce n'est pas ma faute, répondit-elle; ce n'est pas moi qui ai voulu faire cette sotte partie. — Mais, ma sœur, hier elle ne te déplaisait pas, et même tu as su prendre sur toi pour ne pas te fâcher des plaisanteries de nos cousines. — Ah! nos cousines sont fort malhonnêtes; elles rient de tout très mal à propos. — Comment veuxtu qu'on ne rie pas de voir attacher tant d'importance à une assiette blanche, sur-tout dans un repas champêtre, où tous les petits inconvénients et les petits accidents qui peuvent arriver sont ordinairement un sujet de gaieté? — Eh bien, cela ne me plait point, à moi ; je ne suis pas accoutumée à manger malproprement, et à n'avoir pas à table les choses nécessaires Je ne suis pas une petite pavsanne enfin n
En parlant ainsi, le frère et la sœur étaient arrivés auprès d'une chaumière dont la fenêtre était ouverte. «Oh! regarde! regarde! » s'écrie Octave. Tous deux
s'arrêtent derrière des arbres d'où ils peuvent, sans être aperçus, voir l'intérieur de la chaumière; et voici le tableau qui s'offre à leur vue.
Il n'y avait dans la chambre qu'un pauvre lit, une table de sapin et deux mauvaises chaises; mais tout était d'une propreté parfaite. Un bon paysan , sa femme et quatre enfants étaient autour de la table. Sur cette table on voyait une grande jatte de terre remplie de soupe aux choux. Le père dit le beiiedicite a haute voix, et les autres firent le siffne de la croix; puis le père et la mère s'assirent chacun sur une chaise, et comme il n'y en avait que deux, les enfants demeurèrent debout. Chacun une cuiller de fer à la main, se mit à puiser dans la grande jatte, car aucun n'avait d'assiette; mais toute la famille paraissait manger de bon appétit et fort gaiement ce met simple et unique. «Mon père, dit une jeune fille qui était l'aînée des enfants, et de qui les joues fraîches et vermeilles faisaient plaisir à voir, mon père, voulez- vous me permettre de dire aujourd'hui les grâces à votre place? — Pourquoi cela, Fanchette? — Oh! c'est que je les dirai de bien bon cœur, car en faisant la soupe j'ai pensé qu'il y avait de pauvres gens qui n'avaient jamais un morceau de lard à mettre avec leurs choux, et comme nous en avions aujourd'hui, cela m'a fait sentir que nous devions bien de la reconnaissance à Dieu de nous avoir donné plus de biens qu'à ces pauvres gens. — Voilà qui est bien pensé, mon enfant, reprit le père; nous manquons de beaucoup de choses que les riches possèdent, mais il n'est personne qui, en comparant son sort à celui de quelque autre, ne trouve des raisons pour remercier Dieu. Dis les grâces,
ma fille "
Octave et Julia regardaient et écoutaient en silence.
« Eh bien, ma sœur ? » dit enfin Octave. Juha avait
les yeux humides, et tout attendrie, elle se retourna vers son frère et se jeta dans ses bras. Octave, lui ditelle, viens, rejoignons nos amis. Je n'oublierai pas ce
que je viens
de voir. Nous reviendrons à cette chau-
mière, n'est-ce pas? — Oui , ma sœur, je te comprends, nous y reviendrons. — Et, tu sais bien, mes épargnes
pour acheter une petite montre —Oui, oui, ma
sœur, et moi aussi j'ai quelques épargnes — Avec
tout cela, il y a de quoi mettre bien du lard dans la soupe aux choux — Oui, oui, ma sœur, nous reviendrons à la chaumière. — Octave, me voilà de la joie pour toute la journée. Je vais vite embrasser mes cousines, et leur demander pardon d'avoir un moment troublé leur gaieté par ma mauvaise humeur. "
Les deux enfants rejoignirent leurs amis d'un air joyeux, et Julia parut si contente qu'on eût dit qu'elle
venait de faire une bonne action. Elle venait, en el'Cel. de reconnaître sa faute, et de projeter, pour la réparer, un acte de bienfaisance.
LITHOGRAPHIE
Il n'est presque pas d'enfants qui n'aient fait la chasse aux papillons. Tous reconnaîtront le petit filet adapté à ini cerceau d'osier armé d'un manche d'une certaine longueur, au moyen duquel on surprend ces jolis insectes, lorsqu'ils se reposent avec confiance sur les fleurs. Quelques uns reconnaîtront aussi le carton dans lequel on pique avec luie épingle, sur de petits morceaux de liège, les innocentes victimes d'une curiosité cruelle. Comme cette chasse est une des occupations de la saison où nous sommes, j'ai voulu en offrir le tableau à mes lecteurs, dans la lithographie que je leur adresse aujourd'hui; mais ils se tromperaient s'ils pensaient que j'en fusse partisan. Assurément, ce n'est pas moi qui condamnerai le désir qu'ils peuvent avoir de s'instruire, d'étudier l'histoire naturelle d'une des classes les plus intéressantes des animaux; mais il me serait bien pénible de penser que, sans but, sans nécessité pour leurs études, sans motif raisonnable, ils pussent trouver quelque plaisir à persécuter et à faire souffrir de pauvres créatures incapables de nuire et privées de tout moyen de défense. Je leur rappellerais alors l'histoire du jeune Edouard que j'ai racontée dans mon précédent numéro, et je leur répéterais les sages et humaines réflexions du père de cet enfant. Sans doute l'homme est obligé de sacrifier quelquefois les animaux à ses besoins, je dirai même à son instruction, car elle est aussi un besoin pour lui; mais il ne lui est jamais permis, il est odieux et révoltant de sa part de les traiter avec cruauté. Celui qui a un bon cœur éprouve de la compassion pour tout être qui sent et qui souffre. Mes enfants, si vous êtes curieux d'observer les papillons, si vous leur faites la chasse, contentez-vous de les tenir un moment prisonniers et de les examiner; mais ensuite rendez leur la liberté, plutôt que de vous donner le regret de les voir agiter leurs petites pattes et leurs jolies ailes, dans des convulsions douloureuses avant d'expirer. J'en suis sûr, aucun de vous ne verrait avec indifférence les souffrances d'une innocente et gracieuse créature. C'est un spectacle si triste que celui de la douleur: H est si doux de pouvoir se dire: Je n'ai jamais fait de mal à aucun être! Mes bons amis, je livre ces réflexions à vos bons cœurs.
Erratum : Dans le numéro de dimanche dernier, h la première coloime de la seconde page, ligne '17% au lieu de lioyaii, lisez Aojan.
IMPRIMMKIE DE JtLKS UIUOÏ AÎNÉ,
iMEWR uu noi,
du Ponl-<lc-I.odi , u* 6
DiMASciiE, 5 Ji'iN iSaS.
Le prix de l'abonneincni est , pour Paris , de 2 2 francs par ao, et de %i francs pour six mois. Pour les dcpariemenis, de li fr.incs par an , Qt l3 francs pour six mois.
ILl IBOM (EÈHl
ir ANNIE. N" 6.
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'41L Bli
SACRE DU ROI. troisièml: lettre de reims.
-Rein
le 3o
Mon bon Génie, il est impossible de concevoir rien de plus beau , de plus brillant, de plus pompeux, de plus magnifique, de plus imposant que ce que j'ai vu hier. J'en suis encore tout (Jblouie, et je puis à peine m'en rendre compte à moi - même. Je vois confusément tous les détails de cette pompe éclatante dont je ne me serais jamais fait une idée; tous ces ornements, toutes ces décorations, tous ces vêtements où l'or, l'argent, les diamants, les rubis, les saphirs étincelaient à-la-fois; ces arcs de triomphe, ces arcs de verdure, cette immense basilique recouverte d"or, de pourpre, de lapis; ce trône porté par vingt colonnes d'or, de lapis et de marbre blanc; ce cortège de princes, de prélats, de pairs, de maréchaux, de généraux dans toute la splendeur de leurs dignités; ces croix, ces bannières, ces crosses, ces couronnes, et enfin la couronne royale elle-même qu'on dit être d'une valeur immense; cette foule innombrable assistant à une aussi magnifique cérémonie; toutes ces choses, mon bon Génie, sont encore devant mes yeux et y produisent un effet confus, une sorte d'éblouis-
sement, comme lorsqu'on a fixé quelque temps ses regards sur le soleil.
C'est avant-hier que le Roi est arrivé à Reims. Dans son voyage depuis Fismes jusqu'ici, S. M. a couru un grand danger. Les coups de canon qu'on tirait sur la route ont effrayé les chevaux de la voiture royale; ils se sont emportés, et c'est avec toutes les peines du monde que les postillons sont parvenus à s'en rendre maîtres. Une autre voiture a été entraînée de même et a versé avec violence. Elle renfermait quatre seigneurs de la suite du Roi; trois ont été blessés, mais on espère que cet accident n'aura pas de suites graves.
A son arrivée, le Roi s'est rendu dans la cathédrale pour y assister aux vêpres du sacre. Ensuite S. M. s'est retirée au palais de l'archevêché où ses appartements étaient préparés.
nier matin, à huit heures, a commencé la grande cérémonie. Je ne puis vous dire dans quel ordre étaient placés tous les personnages qui y figuraient, car je
n'en connaissais qu'un petit nombre, et je ne ■ ■ "-
au fait de leur rang et de leurs f°"'^''''"*ii*'K.j^^ ■;<.', nK je sais, c'est que l'intérieur de la 1>^5'''^(^^^^^^- "\ un coup-d'œil quon ne se figurera jam^^^alisj^^jr vu. Tout enfant que je suis, mon bon (\M\é-;'ét(^fnque un peu étourdie quand je joue ave^*^^^ia\i^: ^ gnes, je réfléchis pourtant dans de certain>j(^casr(^«.
Ainsi, an milieu de l'ctonnement que me causait un si grand spectacle, je n'ai pas laissé de faire quelques réflexions sérieuses, lorsque j'ai vu le Roi de France se prosterner devant l'autel de Dieu pour recevoir l'onction sainte et les insignes de la royauté. Dans ce moment, l'idée de la grandeur et de la puissance de Dieu s'est présentée à moi, et cette pensée a détruit' pour un instant, dans mon esprit, le prestige causé par ce pompeux appareil des grandeurs de la terre.' Au moment où l'archevêque a posé la couronne sur la tète du Uoi, tous les princes ont avancé la main' pour la soutenir. J'ai compris que cela signifiait qu'ils étaient les premiers défenseurs de cette couronne.
Aussitôt que le Roi a été sacré et couronné, il s"est assis sur son tione. Alors, il s'est opéré un mouvement tout-à-fait étourdissant, et on ne savait de quel coté regarder et écouter. Les fanfares se sont fait entendre; Its portes- se sont ouvertes; le peuple s'est précipité dans réglisi ; on a distribué des médailles; on a donné la volée à mille oiseaux qui se sont dispersés de toute part; toutes les cloches ont sonné en même temps; les régiments de la Garde royale ont fait trois salves de mousqueterie, et les canons des remparts de la ville leur ont répondu. Tout ce mouvement et ces différents bruits à-la-fois ont produit un effet inconcevable. Je vous assure, mon bon Génie, que je suis très contente d'en avoir été témoin.
Le Roi doit passer une grande revue des troupes qui sont campées hors de la ville. Je ne la verrai pas, parce que nous faisons nos préparatifs pour partir demain. Je ne sais, mon bon Génie, si vous aurez été content de votre petite correspondante. Elle le desire de tout son cœur, car elle serait lieun use d'avoir justifié un choix dont elle s'est sentie bien honorée. Agréez, etc. Marie de S