‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 61 sur 136 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Une bonne Fée, dont j'ai oublié le nom, résidait <1ans im beau palais d'oii elle rendait justice à de nombreux vassaux, et répandait mille bienfaits. C'était particulièrement la j^'unesse, et celle du sexe féminin, qu'elle honorait d'une bienveillance spéciale. Cette l)ienveillance s'annonça d'abord par une grande quantité de bonbons et de joujoux, les mieux variés et les plus jolis du monde. Mais pcu-à-peu les petites filles grandirent; il leur fallut des ajustements, des bijoux; bientôt, elles voulurent des fêtes, des bals. On ne sait «ù se seraient arrêtés leurs désirs, mais la Fée, qui était sage (c'est bien le moins quand on est fée), njit un terme à sa munificence, et leur permit, pour dernière grâce, de lui demander un seul don. Il devait être renfermé dans la possession tl'une boule de cristal, telle qu'elle en possédait un grand nombre de différentes couleurs, et qui avaient toutes des propriétés différentes.

On pense que chaque jeune personne réfléchit beaucoup avant de se décider, et lorsqu'enfin vint le grand jour, l'une demanda une beauté parfaite; l'autre un rang élevé et un grand pouvoir; une troisième, des talents et uuc instruction qui n'eut pointdcgale, tandis qu'une quatrième se trouvait bien modeste de se contenter de quelques millions qui devaient se renouveler sans cesse. Il fut distribué une énorme quantité de ces boules précieuses, et en les remettant à bcs protégées, la Fée leur adressa un discours très moral, et point trop long, qu'elle termina en leur recommandant de venir toutes se représenter devant elle, de ce jour en deux ans. Comme on allait se séparer, on entendit la voix d'une jeune fille, qui fendait la foule avec empressement, et la Fée reconnut sa filleule, nonnnée Aurélie, qu'elle aimait passionnément, et que, par une distraction inconcevable, elle avait oubliée dans la distribution de ses boules enchantées. La marraine désolée, se frappa le front, s'accusa d'une étourderieque son âge rendait inexcusable; 1 1 filleule pleura, supplia, ce fut en vain. 11 ne restait plus de boules. La recelte de celles là n'est ni facile ni con-

nue; il i'allut s en passer. La fée emmena la jeune lilie dans sou palais, ;;émissant de ne pouvoir plus lui 1 ien donner que les conseils, fruits de son expérience, ce qu'on offre souvent sans être fée, et ce qui n'est pas toujours également bien accueilli.

Deux années s'(-coulèrent, et nos jeunes filles profitèrent des dons qu'elles avaient reçus. Mais, au grand étonucment des spectateurs, lorsqu'au jour fixé elles reparurent aux pieds de la Fée, elles se plaignicent toutes ne n'avoir point trouvé le bonheur qu'elles attendaient, et demandèrent que leurs boules fussent changées. La chose était impossible. La bonne fée, tout étourdie des clameurs qui l'environnaient, se recueillit un instant, et trouvant le cas difficile, elle consulta le livre des destins, ressource qui, comme on lésait, tire d'affaire toutes les fées, u Mes enfants, <i leur dit-elle, c'est ma faute: je devais vous avertir i' que, pour jouir des avantages qui vous étaient accor- II dés, il fallait d'abord vous débarrasser de tous les 11 défauts qui troublent et corrompent les jouissances: «car en effet, à quoi bon la beauté, si vous envieî «celle d'une autre? l'instruction, si vous avez la pa- II rcsse, ou la pédanterie? la ricliesse, si vous êtes iniisatiable, et que vos désirs s'augmentent avec votre "fortune? Mais tout peut se réparer. Il existe un " moyen de vous défaire de vos défauts: après un sé- « vère examen d'où dépendra tout le succès, enferuiez- II les chacune dans un sac, et jetez-les dans la rivière .1 qui coule au pied de mon palais. »

Que mes lecteurs qui ont quelipies prétentions en géographie, ne s'avisent pas d'exiger de moi que je leur désigne le nom de cette rivière et le lieu oii elle coulait; j'avouerai mon ignorance. Ce que je sais seulement, c'est que son eau était troidile et agitée, et qu'il était expressément défendu d'y pécher, par la crainte d'en retirer quelques sacs malencontreux. Nos jeunes personnes se hâtèrent donc de faire la revue qui leur était recommandée. Chacune acheta un sac. La taille n'y faisait rien : la forme seule était prescrite. Néanmoins, comme elles présidaient seules à ce jugement, il est à croire qu'elles y mirent l'eauroup d'indulgence. La plupart se contentèrent de sacs de taffêtas d'une fort petite taille, et en nouèrent négligeniliient les rubans, après y avoir fait entrer quelque peu d'indiscrétion, de curiosité, de iienchant à la jalousie ou au persiflage. Une seule eut la bonne loi de garotter sa vanité dans un sac de nuit bien solide, et le courage de s'en débarrasser, tandis qu'une autre, après avoir long-temps cherché, ne trouva rien à expulse* qu'un peu de frivolité, et en si petite dose, qu'un sac de crin, tel qu'on en met au raisin, lui parut suffisant. Il est inutile de dire que ces deaioiselles se trouvèrent bien d'avoir chassé tant d'hôtes dangereux et incommodes; mais quelles se fussent trouvées mieux

d'un examen plus rigide, qui répugnait à leur amourpropre.

Une nouvelle année les ayant ramenées auprès de la Fée, elles eussent peut-être encore exprimé de nouvelles |)]aintes, si par politesse autant que par intérêt, elles n'eussent pas jugé convenable de s'informer du sort d'Aurélie, qu'elles aperçurent gaie, fraîche et heureuse, quoiqu'elle n'eût pas reçu de don. n Ce que je regrettais sur-tout de n'avoir pu lui donner, dit Ja Fée, c'était la boule bleue, celle dont la vertu est d'inspirer la bienveillance et de faire aimer celle qui la possède. C'est peut-être la plus utile au bonheur des femmes, car, par-tout où les conduit le sort, leur lot est de se créer une sorte d'empire qui n'est dû qu'à l'affection, et fondé que sur la douceur. Destinées par la nature à entretenir l'ordre et l'imion, à ménageries amours propres, à rapprocher les familles, elles ont besoin de cette espèce d'éloquence qui vient du cœur, et l'esprit de conciliation leur est le plus utile de tous. Ma pauvre Aurélie, lui dis-je, après la boule que je n'ai pas, voici le conseil le plus efficace que je puisse te donner, et qui la remplacera: Oublie-toi toi-même, et ne songe qu'aux auf/'es.Toiite l'existence des femmes est là.

"Aurélie, sans espoir d'aucun secours surnaturel, saisit la seule ressource qui lui restait. File passa une nuit entière à faire une revue scrupuleuse des défauts dont il fallait se débarrasser, et consacra à Vcgoîsme seul un sac d'une bonne grandeur. Il se débattit fortement, et de l'intérieur de sa prison lui adressa de vaines suppliques. Elle le porta sans pitié à la rivière, et bientôt s'étonna de la facilité que son absence lui donnait à gagner tous les cœurs.

(1 Depuis trois ans, c'est par cette obligeance active, ce dévouement à tout ce qui peut plaire aux autres, ce sacrifice constant de ses propres penchants , qu' Aurélie a obtenu sur tout ce qui l'entoure un empire véritablement extraordinaire, et que quelques personnes s'obstinent à attribuer à la féerie. Aux yeux du plus grand nombre, elle passe pour avoir un talisman qui la fait aimer. Elle n'en possède pas d'autre qu'une humeur égale et un cœur excellent, dénué de tout égoisme; celui-là est irrésistible. "

VARIÉTÉS

Je viens de lire un petit livrç qui m'a paru charmant, et que je m'empresse de signaler, comme pouvant offrir à mes jeunes amis une lecture tout-à-fait propre à leur inspirer de douces émotions et de pieux

sentiments. Ce petit livre est inlitulé : Hymnes du pivmierchje, ou Cantiques en prose , imités de l'anglais, par M. F. Thiercelin. Je suis sur qu'on me saura gré d'en ciler ici un fragment. Le voici:

Il Je veux vous montrer e qui est beau : c'est une rose épanouie. Regardez comme elle s'élève sur sa tige de mousse, et semble régner sur toutes les fleurs: ses feuilles ont la couleur du feu; l'air est rempli de son parfmn; elle fait les délices des yeux.

u Elle est belle; mais celui qui a fait naître la rose est plus beau.

a V^oulez-vous savoir ce que c'est que la force? — I.e lion est fort, lors(jue sortant de son repaire, il secoue sa crinière hérissée; lorsqu'il fait retentir les forets de ses rugissements, et qu'il met en fuite tous les autres animaux. Il peut nous déchirer en un moment; il est fort, il est terrible; mais celui qui a créé le lion est plus fort.

" Le soleil est majestueux quand il brille dans l'azur du ciel, et qu'il darde ses rayons enflammés sur la terre; c'est le chef-d'œuvre de Dieu, l'être le plus parfait que l'œil humain puisse considérer ; il est splendide, il est magnifique; mais celui qui a fait le soleil l'est bien plus; des yeux mortels ne pourraient supporter son éclat; car il est trop brillant pour la faiblesse de notre vue.

11 H répand sa lumière jusqu'au sein des ténèbres les plus épaisses; tous ses ouvrages en sont remplis.

u Quel nom donner à ce grand Etre, à celui qui a fait toutes choses, et qui est supérieur à tout ce qu'il a fait?

11 Ce grand Être, c'est Dieu, celui qui gouverne l'univers, et règle le mouvement de tout ce qui le remplit, depuis l'astre qui brille dans les cieux jusqu'au grain de sable qui roule sous nos pieds; c'est en lui seul que résident la beauté , la force , la perfection. »

NOUVELLES

Dimanche dernier, jour du sacre du Roi, Monseigneur le duc de Bordeaux a donné à Saint-Cloud une fête charmante, à laquelle beaucoup d'enfants ont été invités. Les jardins étaient ilhnuinésen verres de couleur, et ressemblaient à ceux d'un palais enchanté. Le jeune prince et son aimalile sœur ont fait avec une grâce infinie les honneurs de cette jolie fête, et toutes les personnes invitées ont été charmées de leurs manières affables. U était près de minuit lorsqu'on s'est retiré.

Imprimerie dk JULES DIDOT AINK, nipRiMEim du iioi , me du l'oul-tle-Lodi,

Dimanche. 12 Jt" 1823.

Le prix de l'abonnement est, pour Paris, de 22 francs par an, el de 12 francs pour sii mois. Pour les dcparcemenls, de 24 francs par an, et «3 francs pour sis oiois.

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Bureau de Tabonncment, cbri Locis Colas, libraire, rue Daupbine, n" 32; et chez les principaux libraires cl directeurs des postes de* départeaicms.

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