‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 67 sur 136 · LE COLIBRI ET L OISEAU-MOUCHE · texte numérisé non relu

LE COLIBRI ET L OISEAU-MOUCHE

Après avoir successivenieut admiré la force et l'attitinle imposante de l'aigle, la puissance et l'œil féroce du vautour, la figure bizarre et sinistre des biboux, le plumage éclatant du paon, la forme élégante des argus, des lyres, des oiseaux de paradis, les variétés sans nombre des perroquets, si diversement et si brillamment colorés, en un mot, cette multitude d'êtres ailés de toutes formes et de toutes grandeurs, qui sont arrangés avec tant d'art, dans les armoires du cabinet d'histoire naturelle, qu'on les croirait encore vivants et prêts à prendre leur volée, Emilie s'arrêta frappée de surprise devant les tablettes où sont placés les colibris et les oiseaux-mouches.

«Bon Dieu! s'écria-t-elle, les jolies petites créatures! Viens Jonc voir, mon frère, viens donc voir. — Ah! oui, dit Ludovic, il est vrai que ces petits oiseaux-là sorrt plus gracieux que des chauves-souris. Mais sontce bien réellement des oiseaux? En vérité, eii voilà un qui n'est pas beaucoup plus gros qu'un bourdon. — Oui, mais vois-tu ses ailes, ses deux petites pattes si délicates, et son charmant plumage, et son bec si fin et si délié, et cette jolie aigrette qu'il a sur la tête et qu'on prendrait pour une petite étoile, tant elle est brillante? Je n'ai jamais vu de si belles couleurs; les

papillons n'en ont pas d'aussi vives, les pierres précieuses n'ont pas plus d'éclat, le velours n'est pas plus moelleux. Vois donc celui-ci avec sa belle cravatte verte et dorée; et cet autre qui est bleu comme un saphir; et celui-ci qui a sur la tête comme un petit casque pourpre; et celui-là dont les ailes sont dorées et le ventre de la couleur de l'aurore : on dirait que tout cela a été arrangé exprès, et que c'est un bijou auquel on a donné la forme d'un petit oiseau. »

Je ne sais pas où se serait arrêtée l'expression de l'enthousiasme d'Emilie, si je n'avais pris enfin moimême la parole : « Mes chers enfants, dis-je, ces charmants oiseaux, que vous admirez avec raison, sont ceux qu'on nomme colibris et oiseaux-mouches. Ils sont en effet un des cbef-d'œuvres de la nature qui, prodigue envers eux, les a comblés de tous les dons quelle n'a fait que partager aux autres oiseaux; prestesse, grâce, fraîcheur et velouté des fleurs, poli des métaux, éclat des pierres les plus précieuses, elle a tout réuni sur ces petits favoris. Ils ne se trouvent que dans les contrées les plus chaudes de l'Amérique. C'est là qu'on les voit, au lever du soleil, voltiger en grand nombre sur les Heurs, comme des papillons, et avec un bourdonnement semblable à celui que produit le vol des insectes. C'est dans le sein des fleurs qu'ils trouvent leur nourriture; ils en pompent les sucs, de

même que font les abeilles, et leur langue est disposée, à cet effet, comme une petite trompe, assez longue pour pénétrer dans le calice qui renferme ces sucs. Lorsqu'ils vont recueillant cette douce substance, qui semble si convenable à lein-s petits corps jolis et délicats, ils ont l'air de caresser les fleurs et ne se posent point sur elles. Leurs ailes se meuvent avec une extrême rapidité, en faisant refléter toutes leurs vives couleurs, qui se confondent et qu'il est difficile de distinguer dans ce mouvement. Les Indiens, frappés de ré<lat et du feu que rend le plumage de ces oiseaii.x, leur avaient do une le nom de rayons oucIk veux clusoleil.

Il Les colibris et les oiseaux-mouches attachent leur nid à une petite branche d'oranger, de citronnier ou de grenadier; quelquefois même ils le suspendent à une simple feuille. Lorsqu'il s'agit de le construire, le mâle et la femelle se partagent la besogTje; le mâle va chercher les matériaux, et la femelle les disposée! les met en oeuvre. Ces matériaux consistent en brins de coton, en un duvet soyeux recueilli sur les fleurs, et en une mousse très fine. Cette dernière sert à recouvrir l'extérieur du nid, et y est appliquée au moyen d'une espèce de gomme. Le coton et le duvet soyeux garnissent l'intérieur. La femelle dépose ordinairement dans ce nid deux oeufs, qui sont gros comme des pois; elle les couve ensuite jusqu'à ce qu'ils soient éclos, et ne s'absente du nid que le temps nécessaire pour aller prendre sa nourriture. Pendant son absence, le mâle la remplace, de manière que lès œufs ne sont jamais abandonnés. Lorsque les petits viennent au jour, ils sont de la grosseur d'une grosse mouche, et le plumage dont ils se couvrent d'abord est loin d'avoir l'éclat qu'il doit acquérir plus tard.

— "Mon bon Génie, dit Emilie, est ce qu'il ne serait pas possible d'apprivoiser de ces jolis oiseaux, comme on apprivoise des serins ou des mésanges? — Cela est au moins bien difficile, répondis-je, car ces petits êtres ont grand besoin de leur liberté, et on a vainement tenté plusieurs fois d'en élever en cage. Les personnes qui l'on essayé les nourrissaient, soit avec du miel, soit avec une pâtée très fine composée de biscuit, de vin d'Espagne et de sucre, dont ils prenaient la substance en passant la langue dessus. Mais ceux qu'on a conservés ainsi le plus long-temps n'ont vécu que quelques mois. Un voyageur, nommé Montdidier, raconte qu'ayant enlevé un nid de colibris dans lequel étaient deux petits, il le plaça dans une cage sur sa i"enêtre, et que bientôt il vit venir le père et la mère qui apportaient à leurs enfants la nourriture accoutumée. Peu-h-peu tous les quatre s'habituèrent à la demeure du voyageur et s'apprivoisèrent avec lui. Ils voltigeaient dans sa chambre, connaissaient sa voix, et venaient se percher sur sa ti'lc ou sur SCS doigts quand il les appelait. l'eutétre ceux-

ci eussent-ils vécu long-temps dans cet état, qui n'était pas précisément la captivité, mais au bout de six mois, un accident leur donn.i la mort; ils furent la proie des rats. — Oh! quel dommage! s'écria Emilie; vt que ce monsieur Montdidiei- dut avoir de cbagriu ! — Assurément, il dut regretter beaucoup d'aussi jolis petits botes. — Pauvres colibris! Mais dites-nous, je vous prie, mon bon Génie, est-ce qu'on ne tire aucun parti du charmant plumage de ces oiseaux? — Au contraire, ma chère enfant, on fait entrer de ces petites plumes dans la composition de < ertaines tleurs artificielles, auxquelles elles donnent beaucoup d'éclat. Mais j'ai vu quelque chose de mieux; j'ai vu, un jour de déguisement , sur la tête d'une jeune personne de mes amies, fille d'un célèbre naturaliste, un chapeau fait tout entier de plumes de colibris appliquées les unes sur les autres, à-peu-près comme des écailles de poisson. — Par exemple! cela devait faire un bien joli chapeau ! Mais comment se procurer tant de plumes de colibris?— Ilélas! ma chère enfant, ces charmants oiseaux que vous admirez tant, seraient quelquefois bien plus heureux d'être moins beaux, tant il est vrai que la beauté n'est pas toujours un avantage. Les habitants des lieux où ils vivent leur font une chasse cruelle, précisément à cause de ce brillant plumage. Pour s'emparer de ces oiseaux, ils se servent d'un filet de gaze disposé comme celui avec lequel on prend les papillons; mais il faut encore user de ruse pour réussir à cette chasse, qui se fait ordinairement dans un jardin. Quoique l'oiseau se laisse approcher de très près, il n'en est pas moins sur ses gardes, tandis qu'il suce les fleurs, il a toujours l'œil aux aguets afin de voir tout ce qui se passe autour de lui, et aussitôt que quelque chose l'offusque, il jette un cri et disparaît. Pour le tromper, on construit une petite niche très basse, avec les plantes et les arbrisseaux voisins du lieu où les fleurs sont en abondance, et on s'y tient caché de manière à n'être pas aperçu et à pouvoir envelopper lestement, avec le filet, l'oiseau qui vient voltiger sur ces fleurs. Quelquefois on fait avec des feuillages frais une petite hutte ambulante qu'on transporte dans les lieux oîi l'on voit un plus

grand nombre de ces oiseaux »

Mes dernières paroles venaient d'attrister l'milie, qui regardait avec un air d'intérêt et de compassion les jolis oiseaux-mouches, lorsqu'on nous avertit qu'il était l'heure de fermer les galeries du cabinet, et par conséquent de nous retirer.

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