‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 68 sur 136 · LA PETITE PRÉCIEL'SE RIDICULE · texte numérisé non relu

LA PETITE PRÉCIEL'SE RIDICULE

Anetle était la fille d'un brave et simple militaire retire! du service, qui passait sa vie dans une petite mjison située au milieu des montagnes, à une grande

distance de la capitale. Anette avait eu le mallieur de perdre sa mère tort jeune, et c'était même la douleur causée par cette perte qui avait déterminé son père à s'éloigner du monde et à vivre dans une retraite solitaire. (Quoique modeste, la fortune de ce digne lionnne, qui se nommait Kaimond, lui avait permis, en faisant un petit sacrifice d'aigent et un grand sacrifice de cœur, d'envoyer sa fille passer quelques années dans une pension de Paris, pour y recevoir l'éducation convenable à une jeune personne bien née. Cependant il ne tarda pas à s'apercevoir, par la correspondance d'Anette, qu'une fâcheuse disposition qu'il avait remarquée en elle des sa plus tendre enfance, se développait d'une manière inquiétante. Anette était précieuse, affectée, et sur-tout pleine de prétention. La tournure de ses lettres devenait de plus en plus maniérée; elle cherchait sans cesse des expressions poétiques quelle employait à tors et à travers, de la façon la plus ridicule du monde; elle parlait, sans savoir ce qu'elle voulait dire, du clair de lune, de la voie lactée, de l'Aurore aux doigts de roses, delà paix des champs, du murmure des ruisseaux, et du feuillage des sapins agités par les autans. Tout cela faisait un galimathias d'après lequel on aurait pu croire qu'Anette perdait insensiblement la raison. Un beau jour, elle s'avisa de signer sa lettre Anna, en disant à son père qu'elle ne voulait plus s'appeler Anette, paixe que c'était un nom de femnie-de-chambre. C'était pourtant celui qu'avait porté sa mère, et en lisant cette phrase, le bon M. P.aiuiond laissa tomber deux grosses larmes sur la lettre. Enfin, il commença sérieusement à croire que sa fille devenait folle, lorsque celle-ci se mit à lui parler de son château, de sa terre, etc. Pour le coup, il prit immédiatement le parti d'écrire pour rappeler Anette, non point dans le château, mais dans la simple et modeste maison paternelle.

Anette arriva, après un vovage de trois jours et deux nuits. A peine eut-elle embrassé légèrement son père, qu'elle se jeta sur un fauteuil, en faisant vingl mines en un instant, a Ah! véritablement. Papa, c'esl affreux, c'est une horreur de voyager en diligence! Il y a pour en mourir; tout le corps de votre pauvre Anna n'est que meurtri.ssures. — Bon! ma chère enfant, sois tranquille, il n'y paraîtra pas demain; une bonne nuit va réparer tout cela. Et d'ailleurs, est-ce que le plaisir de revoir ton père?... — Ah! oui, oti, mon bon père, dit Anette en étendant langoureusement les bras sans se lever de son fauteuil ; et puis, il est SI doux de se retrouver dans la demeure de ses ancêtres ! Mon cœur a battu quand j'ai aperçu de loin le château. »

Un ami de M. Raiinond qui était venu lui faireune visite, se trouvait en cet instant dans le salon. 11 ^vait

ouvert de grands veux en voyant arriver Anette, vêtue comme pour aller au bal. Au mot ancêtres, il avait souri, et au mot citàteau, il ne put retenir un éclat de rire. Anette le regarda en se mordant les lèvres, et ne se sentit pas le moindre penchant pour lui. Cet ami était un bon et honnête fermier, maire du village voisin, et qui venait inviter M. Raimond à diner chez lui le surlendemain, parce qu'il y avait une grande fête au village, à l'occasion de je ne sais quel événement. M. Raiinond, qui n'eiit point accepte cette invitation pour lui seul, avait pensé que ce serait une partie de plaisir agréable pour sa fille, qu'il attendait; il venait de consentir à aller à la fête, et il était convenu que le bon maire enverrait sa carriole les chercher tous les deux.

Anette, quoique se plaignant beaucoup de la fatigue, ne voulut point se coucher de bonne heure, mais elle s'étendit nonchalamment sur un canapé, et se mit à vanter en termes pompeux les charmes de la capitale, les belles manières du grand inonde, toutes choses qu'elle connaissait comme peut les connaître une petite pensionnaire de treize ans. l.e bon père écoutait sans presque répondre. Le plaisir de revoir sa fille était bien troublé par le chagrin de la trouver si ridicule; mais il n'aurait pas voulu l'affliger, dans ce jour de réunion, par des observations sévères. Il obtint enfin qu'elle allât se coucher. Le lendemain, il était levé de bonne heure et bien impatient de la revoir. Mais elle ne se leva qu'à onze heures, et le pauvre père avait attendu tout ce temps pour déjeuner. Anette parut enfin avec un air languissant, et vint dire bonjour à son père en faisant une petite voix flutée et mielleuse. Toutes ces manières étaient d'autant plus drôles, qu'elles s'alliaient assez comiquement avec la constitution vigoureuse et la figure fraîche et rebondie d'Anette. Elle mangea, au re^te, d'un appétit qui ne contrastait pas moins avec ses prétentions délicates.

Après le déjeuner, son père voulut lui faire voir toute la maison. Anette fit de grandes phrases sur l'aspect pittoresque des montagnes; mais elle ne voulut point entrer dans l'étable, parce qu'elle trouva que l'odeur la suffoquait, et elle traversa la basse-cour en marchant sur la pointe du pied, de peur de rencontrer quelque brin de fumier qui aurait altéré la pureté de ses souliers de prunelle. Vingt fois, malgré toute sa bonté, M. Raimond fut sur le point d; nifester l'impatience que lui causaient ces ries; mais il se borna seulement k faire qy(eiqiies légères observations qui ne pouvaient pas liesser trop fortement Anette. Le moment vint enfin oiiîa patience lui échappa. Ce fut quand il annonça à sa làle qu'ils iraient le lendemain diner chez le maire, u (^à^it tr'ecria-l-eile; chez ce paysan qui était hier ici et qui nîT'

H au nez d'une façon si impertinente! — Ce paysan, dit M. Ilaimond, est mon ami, et je ne suppose pas ^tfil ait eu l'intention d'offenser ma fille. — iMais, mon père, y pensez-vous? et nous convient-il d'aller familièrement diner chez, des gens de cette sorte? — En vérité, ma chère enfant, vous m'aflligez beaucoup, et je commence à craindre pour votre bon sens. Vous vous abusez étrangement sur ce que je suis et sur ce que vous êtes, si vous croyez que la famille d'im bon fermier, maire de cette commune, ne vaille pas bien la vôtre. J'ai l'honneur d'être officier, et vous portez un chapeau, mais mon père était cultivateur et votre grand'mère portait un bonnet. Elle aurait de la peine à vous reconnailie pour sa petite fille, aux manières que vous prenez, et je vous avertis qu'elle ne trouverait pas que ce fiÀt là le moyen de faire honneur à la famille. " A ce discours, Anette se mit à sanglotter; son père reprit un ton plus doux , et tacha de la consoler. Toutefois elle n'osa plus faire d'objection au projet du lendemain. •

Ainsi qu'il avait été convenu, la carriole du maire vint chercher M. Raimond et sa fille. Celle-ci avait fait une grande toilette et monta dans le modeste char avec un air de résignation et de dédain. On arrive enfin chez l'honnête magistrat qui fit à ses hôtes un cordial accueil. Il avait réuni chez lui une partie des notables habitants du lieu. En entrant dans cette société, Anette se sentit un peu embarrassée de sa belle parure, qui faisait ouvrir de grands yeux aux jeune; filles. Aucune n'osait l'approcher, et elle était seule dans un coin, portant sans cesse h son nez un mouchoir parfumé, dont l'odeur forte faisait faire la grimace à celles qui étaient le moins éloignées.

On se mit à table, et Anette qui trouva que les serviettes n'étaient pas assez fines, ne quitta point ses «'ants. A côté d'elle était une jeune paysanne de quatorze ans, qui paraissait moins éblouie que les autres de la mise d'Anette, et à qui sa présence n'imposait nullement. Elle lui adressa la parole d'une voix douce et en termes distingués. Anette la regardait avec étonnement,etcependantlui répondait par monosyllabes, avec un ton de supériorité et des manières où perçait le dédain. Elle avait entendu que cette jeune fille se nommait Eudoxie, et elle mettait une sorte d'affectation à prononcer ce nom, qu'elle était mortifiée de trouver plus brillant que le sien. Malgré tous les efforts d'Eudoxie, la conversation ne put se soutenir, tant Anette y mit peu de grâce et de bonne volonté. Après le diner, on se rendit à la fête. T>e fils du maire offrit son bras à Anette, qui crut sans doute lui faire un grand honneur en l'acceptant, tandis qu'il eût donné beaucoup pour être dispensé de cette tâche.

Toute la commune était réunie; il y avait grand monde et grande joie sur la place du village; mais vous ne saurez ce qui s'y |iassa, mes chers lecteurs, qu'en lisant mon numéro de dimanche prochain.

LITHOGllAPHIE.

,Ie pense que mes lecteurs compiendront le sujet du des in lithographie que je leur envoie aujourd'hui, sans que je me donne beaucoup de peine pour le leur exfiliqiier. Il est Ibrt agréable d'avoir un cerisier à sa .lispo^ition, sur-tout dans la vallée de Montmorency dont les cerises ont une réputation qu'elles justifient bien par leur goilit exquis, par leur gross(;ur et par leur beauté. Néanmoms, quand pareille chose arrive, il est bon d'être prévenu que ce fruit, quelque salutaire qu'il soit, ne peut, pas plus qu'un autre, être mange impunément avec excès.

Cette observation me conduit à raconter qu'allant

voir, il y a quelques jours, mon ami le docteur B ,

je le trouvai occupé à préparer une potion pour un petit domestique qu'il aime beaucoup et qui se nomme Philipe. Ce jeune garçon, quelque temps avant, avait entendu son maître parler de l'avantage que procure aux pauvres gens le retour de la saison des

cerises et des groseilles. «La cerise, disait M. B ,

est un fruit qui, par sa douceur mêlée d'une légère acidité, étanche notre soif, tempère l'agitation du sang dans les chaleurs de l'été, et prévient la putridité à laquelle nos humeurs sont disposées à cette époque de l'année. On ne saurait trop admirer la prévoyance du Créateur qui envoie ces fruits dans la saison des chaleurs, et qui permet à l'ouvrier de rafraîchir son sang allumé parle travail, pour un prix modique, tandis qu'il ne pourrait se )>rocurer les boissons du riche."

Philipe, qui professe une grande admiration pour la science de son maître, ne crut pas pouvoir donner une meilleure preuve de la confiance qu'elle lui inspirait, i[ue de manger tant et tant de cerises et de groseilles qu'il s'est donné une maladie qu'on appelle dissenterle. Il ne voulait pas d'abord en parler, et continuait de manger des fruits rouges en grande abondance. A l'observation que quelqu'un lui en fit, il répondit que II c'était un don précieux de la Providence, et que son maître l'avait dit. u Enfin les douleurs vives iju'il éprouvait l'ayant forcé de se confier au docteur, celui-ci s'occupa de le guérir, et lui recommanda de se rappeler que, si la Providence a créé des choses utiles, c'est à l'homme à ne pas en changer la destination, en les rendant nuisibles par l'abus qu'il en peut faire.

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— On m'a adressé diverses (jucstions, auxquelles je répondrai dans mon prochain numéro. L'espace me manque aujourd'hui.

iMiniMEBiE DE JULES DIDOT AÎNÉ, impbimeuu dv boi , rue du l'oia-di-I.odi

Dimanche, 3 JriLLET iS^J

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ir ANNEE. N® ÏO.

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