LE BAOBAB
Ce n'est pas une des moindres merveilles de la création que cette immense variété déformes, d'organisation et de dimensions qui existe dans les différents ordres d'animaux. Quelle prodigieuse quantité de nuances intermédiaires, depuis la souris jusqu'à l'éléphant, parmi les quadrupèdes; depuis l'oiseau-mouche jusqu'à l'autruche, parmi les oiseaux; depuis le goujon jusqu'à la baleine, parmi les habitants des eaux; depuis le ver jusqu'au boa, parmi les créatures rempantes. Cette prodigieuse variété d'êtres que présente le règne animal, et devant laquelle le génie borné de l'homme demeure confondu, se retrouve d'une manière non moins étonnante dans les végétaux. Certes, il y a loin de la petite herbe des champs au chêne et au sapin; et cependant il s'en faut que ces arbres soient les plus grands et les plus gros qui croissent sur la terre. Il en existe un, auquel on a donné le nom de Baobab et qui acquiert une taille et des dimensions bien autrement gigantesques. Dans les climats où il nait, on en voit communément dont le tronc a de vingt-cinq à trente pieds de diamètre, c'est-à-dire de 73 à go pieds de circonférence. Un voyageur, nommé Golberry, a observé, dans une vallée près du Cap-Vert en Afrique, un de ces arbres
qui avait trente-quatre pieds de diamètre et cent deux de circonférence. Il aurait fallu vingt hommes pour l'embrasser, et on a calculé que, pour être parvenu à ce point d'accroissement, il devait avoir déjà vécu plus de trois mille cinq cents ans.
Le Baobab est l'arbre le plus utile et le plus salutaire de tous ceux qui croissent au Sénégal. Ses feuilles contiennent un suc gornmeux qui a une légère acidité. Les nègres les dessèchent et les réduisent en une poudre qu'ils appellent Lalo. Us conservent cette poudre dans des petits sachets de coton, et l'emploient journellement, en en mettant deux ou trois pincées dans les mets dont ils se nourrissent. Il parait qu'elle a des propriétés salutaires, entre autres, celle de modérer l'excès de la transpiration, ce qui est un grand bienfait dans ce climat brûlant. Le Baobab porte un fruit composé d'une grosse capsule ovale, alongée, velue, et partagée en dix loges dans lesquelles sont renfery niées les graines. On mange la chair qui envelopnfe, ces graines, soit seule, soit dans du lait. Ce fruit, qpi parait être une nourriture très saine, est un objet fle. commerce. On le porte dans la partie méridionah et orientale de l'Afrique; les Maures ou Arabes le font^ passer dans le pays de Maroc, d'où il se répand en Egypte et sur toute la côte orientale de la Méditerrannée.
La coque, ou écorce du fruit, est employée par les nègres à faire un excellent savon, en mêlant la lessive de ses cendres avec de l'huile de palmier, ou avec de l'huile qu'on retire de certaines punaises des bois.
Voilà donc un arbre qui n'est pas moins précieux par les services qu'il rend, qu'étonnant par sa prodigieuse stature. Il faut compter, au nombre de ces services, l'ombrage qu'il procure contre le soleil dévorant des contrées où il nait. Les nèfjres font encore, de ce monstrueux arbre, un usage bien singulier et dont je ne dois pas omettre de parler. Ils agrandissent les cavités des troncs qui sont déjà creux, et y pratiquent des espèces de chambres, ou plutôt des cavernes, où ils suspendent les corps des individus morts, auxquels ils ne veulent pas accorder les honneurs de la sépulture. Ces corps s'y dessèchent parfaitement et y deviennent de véritables momies, sans qu'il soit besoin de leur faire subir aucune préparation. Ce sont ordinairement ceux de certains jongleurs ou de poètes musiciens, appelés Guéoiih, qui font métier de divertir les rois nègres dans leur cour, et de diriger les fêtes et les danses du pays. Les autres nègres leur refusent la sépulture, parce qu'ils les regardent comme des sorciers. Le tronc d'un Baobab devient leur dernier asyle, après les avoir protégés de son ombrage et nourris de ses fruits.
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