DE LA PETITE PRÉCIEUSE UIDICULE
Je vous disais donc, mes chers lecteurs, qu'il y avait grande joie sur la place du village. On y dansait. Jeunes filles et jeunes garçons y allaient de tout leur cœur, et le ménétrier, monté sur un tonneau, appuyait fort de l'archet et criait les figures d'une voix vigoureuse. Anette, en voyant la tournure de ce bal, fit un mouvemen "épaules et un balancement de tète qui exprimaient une pitié profonde. Elle se plaça, avec la société de M. le maire, sur un des bancs d'honneur qui avaient été préparés. Dans le trajet de la ferme au village, le fils du maire l'avait invitée, par politesse, à danser avec lui la piemière contredanse. Il vint donc lui offrir la main pour prendre place, et Anette ne put s'y refuser. Tous les regards étaient tournés vers elle. Sa présence intimidait les uns, et ses manières apprêtées et langoureuses faisaient rire les autres. « Hegarde donc, regarde donc, se disaientils entre-eux ; est-ce que toutes les demoiselles font de ces mines-là, à la ville? (!ela doit être bien drolc à voir, quand il y en a beaucoup. — Oh! non, je ne crois pas, disait un autre; mais vois-tu, c'est à la comédie qu'on fait comme cela. — Eh bien, cela doit être bien amusant pendant un petit moment. — Vois
donc comme elle penche sa tête et comme elle traîne ses pieds; on dirait déjà qu'elle n'en peut plus. »
Tandis qu'Anette donnait lieu à de semblables discours, un des rubans de ses souliers se dénoua. Comme elle éprouvait quelque difficulté pour le rattacher, elle fut obligée d'ôter un de ses gants. C'était son tour de figurer; elle n'eût pas le temps de le remettre et ne put éviter de faire la grande chaîne sans gants , et de toucher les mains des quinze autres personnes de la contredanse. Quelques unes de ces mains étaient un peu rudes. Anette retirait vivement la sienne, coumie si on l'eût écorchée, et faisait une mine de dégoût on ne peut plus impolie et désobligeante. A peine la contredanse fut-elle finie, qu'Anette affectant de tenir ses doigts écartés, comme si elle eût touché les choses du monde les plus malpropres, ne songea plus qu'à trouver un moyen de se laver les mains. Elle aperçut au pied d'un arbre, derrière le ménétrier, un tonneau auquel était un robinet. Pensant que c'était de l'eau qu'il contenait, elle y courut et tourna le robinet précipitamment. Aussitôt des flots de vin s'échappent et jaillissent sur sa robe. Elle veut bien vite refermer le robinet, mais il était dur, elle n'en peut venir à bout, et en un instant elle est couverte de taches de vin depuis les pieds jusqu'à la tête.
Je laisse à penser les éclats de rire qui partirent de tous côtés. On peut se figurer aussi la contenance de la pauvre Anette, au milieu de la foule qui se groupa en un iastant autour d'elle. Moitié réellement, moitié par affectation, elle se trouva mal et on l'emporta.
En reprenant ses sens, Anette se vit dans une petite maison, fort simple, mais très propre et parfaitement bien tenue, et elle reconnut autour d'elle, son père, la jeune Eudoxie, avec qui elle avait dîné, et la mère de cette dernière. «Bon Dieu! dit-elle; quel accident, mon Père! Mais aussi quelle chose dégoûtante qu'un tonneau de vin au milieu d'un bal! Qui aurait soupçonné cela? Je ne sais en vérité que devenir, et comment nous pourrons faire pour retourner au château Ah! Dieu! cette odeur de vin m'étourdit.— Rassurez-vous, Mademoiselle, dit Eudoxie; vous allez avoir d'autres vêtements. Je ne suis pas beaucoup plus grande que vous, et une robe que je portais il y a deux ans, ira je pense parfaiteraeut à votre taille. — Quoi ! s'écria Anette avec l'accent de la fierté la plus dé|ilac<'e; une robe de paysanne! — Oh ! non. Mademoiselle,, reprit Exdoxie; je ne me permettrais pas de vous l'offrir. C'est une robe comme les vôtres. " A ces mots, Anette regarda Eudoxie de la tête auï pieds avec un profond étonnement, et Eudoxie rougissait, et son joli visage exprimait tout àla-fois une bonté touchante et la plus gra<.'ieusc modestie. La curiosité d'Anelte était excitée au plus haut point. Elle examine les vêtements qui lui sont offerts.
C'étaient une robe de iiiousseline Jes IiiJis, taillée avec une élégante simplicité, une coleiette biotlée de très bon {^oîit, un joli chapeau de paille d'Italie, et des bas de coton à jour d'une fjrande finesse. " (^uoi ! dit-elle, vous avez porté tout cela, Eud Mademoiselle Eudoxie? — Oui, Mademoiselle, et je m'estime heureuse d'avoir conservé ces bagatelles dans notre retraite actuelle, puisqu'elles me procurent aujourd'hui le plaisir de vous tirer d'embarras. — Mais ne p<^urrais-je savoir comment? — Ah! ceci est le secret de ma mère, u
M. Raimond n'était pas moins surpris que sa fille, mais il éprouvait, de plus qu'elle, un profond intérêt pour Eudoxie et pour sa mère, et il était préoccupe par une vague pensée, par un vague soupçon. » Madame, dit-il enfin, veuillez excuser mon indiscrétion. Autant que j'en puis juger vous n'avez pas toujours vécu dans la condition où je vous vois maintenant. Si la chose est possible, de grâce, confiez à ma foi le secret de votre vie; j'ai plus d'intérêt que vous ne pens'ez peut-être, à vous en prier. — Monsieur, répondit la mère d'Eudoxie, qu'on nommait madame Evrard, je n'en rougis point, et n'ai aucune raison pour vous en faire un mystère. Je suis la veuve d'un lieutenant-colonel, mort au champ d'honneur dans la campagne de Russie. Il m'avait laissé une petite fortune que j'ai conservée assez long-temps. Dieu rn*?rci, pour donner à ma fille une éducation telle que je la désirais. Helas ! tout ce que je possédais a été per<lu en un jour, il y a environ deux ans, par la faillite du banquier auquel j'avais confié mes fonds. Les faibles débris que j'ai pu sauver de ce naufrage étaient de beaucoup insuffisants pour vivre sans travailler, même dans l'état le plus modeste, n Ma fille, « dis-je à mon Eudoxie, nous ne pouvons plus rester "à la ville. Te sens-tu le courage d'aller au village "faire valoir une petite métairie? Là, nous aurons " du moins le nécessaire; nous travaillerons nous-mê- "mes; te sens-tu la force de te faire simple villa- "geoise?» Mon Eudoxie m'embrassa toute joyeuse, et m'assura qu'elle serait heureuse par-tout oi'i elle me verrait contente. Nous vînmes donc nous établir dans cette petite maison, comme de simples paysannes, j'achetai deux vaches, que mon Eudoxie trait ellemême tous les jours. Elle s'est accoutumée sans peine à toutes les occupations rurales, et sa résignation et sa simplicité m'ont fait éprouver souvent un mélange de satisfaction et de regrets, dont je ne saurais vous donner une idée. Les travaux domestiques ne nous ont pas empêchées de perfectionner son éducation. iNous avons là une petite bibliothèque bien choisie, • t tous les soirs Eudoxie me fait une lecture, instructive pour elle, et pour moi pleine de charmes. Quoiqu'on ignore dans le village ce que je viens de vous
conter, on a pour Eudoxie une sorte de vénératioa tendre; elle inspire un doux intérêt, et chacun lui parle avec respect et émotion, comme si l'on connaissait sa destinée. Sa candeur, sa bonté toute simple, jointes à la supériorité que lui donne son éducation ont un charme qui séduit tout le monde. On la consulte, on l'écoute, on l'aime. Je puis le dire devant elle. Monsieur, car elle est incapable d'en concevoir une sotte vanité, mon Eudoxie fait le bonheur, la consolation de sa mère, et sa jirésence est regardée dans le village comme un bienfait. )i
Tandis que madame Evrard parlait, Eudoxie avait les yeux baissés, M. Raimond était attentif, et Anette rouge de surprise et d'émotion regardait tour-à-tour son père, madame Evrard , Eudoxie, et sentait battre son cœur. A peine madame Evrard eut-elle achevé, qu'Eudoxie tomba à genoux devant elle et pressa sa main contre ses lèvres. Anette pénétrée d'admiration, agitée de sentiments encore inconnus, s'élance dans les bras de son père; " Mon Père, mon Père, s'écriet-elle; oh! je viens de comprendre combien peu je Vaux. Permettez qu'Eudoxie devienne mou amie, nia compagne, et moi je deviendrai meilleure, et vous n'aurez plus de moi que de la satisfaction, n Puis se retournant vers Eudoxie : " Vous voulez bien, n'est-ce pas, vous voulez bien devenir mon amie? J'ai besoin
de vous, de vos conseils et de votre exemple n
Anette n'était pas reconnaissable en ce moment, son visage avait une expression et son accent une énergie toutes nouvelles. Eudoxie l'embrassa tendrement, et M. Raimond prit les deux jeunes filles par la main : iiOui, mes enfants, dit-il, vous serez amies, je l'espère; mais maintenant laissez-moi parler. Tenez, madame Evrard, connaissez-vous cette écriture?— Grand Dieu! s'écrie madame Evrard en prenant un papier que lui présente M. Raimond, grand Dieu! c'est celle de mon mari! » Le pa|)ier portait ces mots : Confié à la foi d'un frère d'armes . pour être remis à ma famille. "Dieu soit loué! reprit M. Raimond, il y a assez long-temps que je vous cherche. Sur le champ de bataille, un officier mourant, que je ne connaissais point, m'appela, me remit un paquet dont ce papier était l'enveloppe, et expira avant d'avoir pu me dire son nom. Ce paquet contenait trente mille francs en billets de banque. J'ai fait valoir la somme; il y a aujourd'hui 45,000 francs. Je désespérais de trouver ceux à qui je devais remettre ce dépôt. Dieu soit loué! ce jour est un des plus beaux de ma vie. u
Qu'on se représente la joie de madame Evrard retrouvant une fortune pour sa fille. Celle-ci moins sensible à ce bonheur qu'au souvenir de son père, baisa avec respect les caractères tracés sur le papier. M. Raimond eut de la peine à arrêter l'expression de la reconnaissance dont il était l'objet , et Anette éprouvait
une ivresse qu'elle n'avait jamais connue. On devine le reste de cette histoire. Eudoxie ne quitta pas sans quelque regret son petit costume villageois, sa petite métairie, les deux bonnes vaches, et sur-tout ce»- bons habitants auxquels elle était si chère. Elle lem- promit au moins de venir tous les ans passer quelque temps au milieu d'eux, et de reprendre son habit de paysanne pour le jour de la f-^te du village. Anette se lia avec elle d'une étroite amitié, et fit de constants efforts pour s'en rendre digne en bannissant toute affectât ion, toute prétention. Elle parvint enfin à faire la joie de son père, comme Eudoxie celle de madame Evrard.
CORRESPONDANCE
On répond si bien et d'une ma' '-.r-; si ainiable à mes questions, que j'aurais très rL».rvaise grâce "'a ne pas répondre moi-même avec empressement^ celles qu'on m'adresse. Mes jeunes correspondants comprendront toutefois que je ne puis y répondre par la voie de cejournal, qu'autant que le sujet de leurs questions est de nature à intéresser ou à instruire, au moins un certain nombre de mes lecteurs; qu'autant, sur-tout, que ces questions sont raisonnables et sensées.
Ainsi, par exemple, on m'a demandé s'il avait jamais réellement existé des fées. Assurément, mes jeunes lecteurs ont trop de bon sens pour que je ne les fisse pas rire, si j'entreprenais de prouver sérieusement que les fées sont des êtres fabuleux, et que leur existence est une fiction inventée pour servir de base à des contes merveilleux. Ils ont pu lire avec plaisir de ces contes, et profiter sagement des leçons qui pouvaient y être présentées sous une forme attrayante, mais ils n'ont certainement jamais eu la pensée que de semblables récits pussent être vrais. Ils savent tous que Dieu seul connait l'avenir, que Dieu seul commande à la nature, que Dieu seul est tout-puissant. Je ne crois donc pas devoir m'arrêter plus long-temps sur un pareil sujet.
Une de mes jeunes abonnées m'a demandé l'explication des mots Montjoyert Saint Denysl qu'elle a lus dans une ode composée à l'occasion du sacre du Roi. Cette question exige une réponse plus précise, et voici celle que j'y puis faire.
Montjoyi' et Saint Denys! était le cri de guerre de nos anciens guerriers français. Il date, à ce qu'il parait, du règne de Clovis, et de la victoire que ce monarque remporta sur le roi Dandat, qui était venu d'Allemagne, envaliir le territoire des Francs. Ceuxci poursuivirent les soldats de Dandat jusqu'auprès du lieu où était une tour appelée la lourde Motitjoye,
et on prétend que c'est depuis lors, et à cause de cette circonstance, que ce mot fut adopté comme cri de guerre. On y ajouta le nom du patron de la France, et on en composa ce cri de Montjoye et Saint Denysl qui servait de ralliement à nos anciens guerriers, qui les excitait dans les batailles, et qui fut, dit-on, écrit sur l'oriflamme.
NOUVELLES
Le 24 juin dernier,jourdela Saint Jean, trois maisons, faisant partie du village d'Issy, près Paris, ont été réduites en cendres. Le feu a été occasionné par fimprudence de jeunes enfants qui s'amusaient à tirer quelques pièces d'artifice, en les jetant en l'air. Les flamèclies sont tombées sur le toit de ces maisons couvertes en chaume, et il n'en a pas fallu davantage pour enflammer la paille et faire éclater l'incendie. Ainsi voil.î, par l'étourderie ou peut-être par la désobéissance de quelques enfants, plusieurs familles réduites à la dernière extrémité.
— Martial S a été voir une représentation de
Jocko. Il a trouvé que c'était une chose si admirable de laire le singe, qu'il n'a plus eu, jusqu'à avant hier, d'autre occupation que de grimper sur les murs, sur les arbres, et de s'exercer à sauter de branche en brandie. Comme il n'était ni asspz fort, ni asspz Viabile, et que d'ailleurs cela lui faisait perdre tout son temps, on le lui a défendu vingt fols. Martial n'a tenu compte de la défense, et avant hier, en faisant ses gentillesses sur un grand maronnier, il est tombé d'une hauteur de quinze pieds et s'est cassé une jambe.
— J'ai appris, avec un plaisir infini, que le jeune Adolphe, qui avait coutume de dire h tout propos: Ma parole d'honneur! a pris la résolution de se corriger de cette habitude, depuis qu'il a lu l'histoire de Gaston. Il ne lui est arrivé qu'une seule fois depuis, de dire: Ma parole , et il n'a pas achevé.
— Mademoiselle Cornélie s'est fait prier, l'autre jour, pendant un quart -d'heure, pour réciter une fable devant la société réunie chez sa mère. Elle l'a récitée enfin assez bien ; mais chacun a dû trouver pourtant que cela ne valait pas la peine de se le faire demander plusieurs fois, et d'y attacher tant d'importance. Quand des personnes graves font à une jeune personne l'honneur de s'occuper d'elle et de vouloir bien l'écouter, ce qu'elle a de mieux à faire est de déférer à leurs demandes avec politesse, bonne grâce et modestie. Elle ne peut ignorer que des étrangers ne prêtent l'oreille à ses essais que par complaisance et elle doit s'en montrer reconnaissante.
Imprimerie de JULES DIDOT AÎNÉ, imprimeur du roi, riio ilu Poiu-dc-Lodi
Dimanche, loJriLLETiSi
l* prix de l'abonnemei- «st, pour Paris, de 22 frauci par an, et de 12 francs ] six mois. Pour les déparie meols, de 34 francs par au et j3 francs pour six mois