COURAGE ET PRESENCE D'ESPRIT
On vient de me faire connaître un fort bon livre,
publié il y a quelques années, par madame de M ,
sous le titre de l'Amie de tous les Enfants. Je crois devoir l'indiquer à mes jeunes lecteurs comme pouvant leur offrir une récréation utile, et je ne résiste même pas au désir de lui emprunter aujourd'hui l'anecdote suivante que j'ai lue avec beaucoup de plaisir:
«M. Durand, habile chirurgien d'une petite ville de la Champagne, était resté veuf avec une fille unique, et partageait son temps entre les études qu'exigeait son état, et les soins qu'il donnait à l'éducation de Felicie. Cette enfant familiarisée de bonne heure avec les occupations de son père, l'avait vu souvent inquiet d'une opération difficile, et plus d'une fois aussi elle avait partagi; »« ]"-•'«, luisque ses (.uuuaissances et ses talents rendaient un père à ses enfants, ou conservaient un fils à sa mère.
« Il est naturel de se plaire à parler de ce qui occupe. M. Durand, cependant, ménageait ses descriptions de minière à ne point exalter inutilement la sensibilité de sa fille, et toujours, à la peinture d'un être souffrant, il ajoutait celle des moyens de le soulager; car, secourir ses semblables, disait le bon chirurgien, voilà toujours le but auquel doivent tendre nos efforts, sans que l'âge, le sexe, ni la délicatesse de la santé doivent jamais servir de prétexte pour nous en dispenser.
• « Pénétrée de ce principe, la jeune Félicie n'avait pas douze ans, qu'elle prenait déjà une part active à tous les accidents qui arrivaient autour d'elle. On ne la voyait pas, comme bien d'autres enfants, s'enfuir à 1 aspect du sang qui coulait d'une coupure, se mettre à pleurer si quelqu'un se blessait sous ses yeux, ou s asseoir toute tremblante devant une personne qui se trouvait mal, en répétant qu'elle n'en pouvait plus elle-même, et ne cherchant à attirer l'attention que sur elle. Félicie songeait, avant tout, au malade ou à l'affligé; aussi était-elle toujours appelée lorsque quelqu'un faisait une chute ou se brûlait, parce qu'on
savait qu'elle emploierait ce qui était convenable pour arrêter le sang et calmer les douleurs; qu'adroite et agile elle ne s'effrayerait pas, et que, jouissant de l'avantage que donne la présence d'esprit, elle rassurerait tout le monde autour d'elle, et saisirait sans hésiter les plus sûrs moyens de soulagement. Rientôt la réputation de Félicie s'étendit dans tout le voisinage. Plus d'une fois il arriva qu'en l'absence de son père elle avait prévu et préparé tout ce qui était nécessaire pour une opération délicate, en sorte que lorsqu'il arrivait, il trouvait déjà une partie de la besogne faite, et sur-tout, ce qui était l'essentiel, le malade consolé et rassuré par l'aimable petite fille.
Il A l'époque dont je vous parle, mes chers amis, notre Roi ne nous était pas rendu, et la France, envahie par des troupes étrangères, offrait l'image de la désolation. M. Durand demeurait dans une jolie petite maison assez isolée, où l'on vint le chercher pour secourir des soldats français blessés à quelques lieues de là. M. Durand savait que l'ennemi n'était pas loin. Inquiet de ce qui pourrait arriver en son absence, et bien décidé à l'abréger le plus possible, il défendit à Félicie de quitter sa maison, sous aucun prétexte, avant son retour. Il était parti depuis le matin; déjà le jour baissait; la petite fille, seule avec une servante, était assise auprès du feu, occupée à faire de la charpie, quand une violente rumeur et le bruit de quelques armes à feu annoncèrent la présence de l'ennemi. La servante, extrêmement effrayée, propose à l'enfant de Se sauver dans les champs en franchissant la haie du jardin ; mais Félicie se rappelle
la défense de son père Pendant qu'elle hésite, que
la servante la presse, on enfonce avec violence la porte de la maison, et la cour se remplit de Cosaques. Les Cosaques étaient des troupes au service de la Russie, et dont le costume et la rudesse se ressentaient de l'éloignement des contrées qu'ils habitent. On les redoutait en France plus que tonte autre troupe ennemie, parce qu'ils avaient moins de discipline et des mœurs plus sauvages. Aussi, au nom de Cosaques, la servante s'enfuit; la petite fille pâlit, et sentit son cœur battre bien fort; mais après avoir adressé à Dieu une courte prière, elle se décide à rester à son poste, et s'avance courageusement jusque dans la cour. Dans cet instant, le chef des Cosaques y entrait, porté par ses soldats ; il avait reçu une blessure au bras, une autre à la tête: il était couvert de poussière et de sang. Un sabre et deux pistolets pendaient à sa ceinture, et celui de ses bras qui n'était pas blessé soutenait encore une énorme lance, dont le fer aigu atteignait au premier étage. Les Cosaques n'apercevant dans cette maison qu'une petite fille pâle et délicate (Félicie ne paraissait pas avoir plus de dix ans), lui font signe d'appeler quelqu'un; et un Russe qui
se trouvait savoir un peu de français, lui expliqug qu'ils cherchent principalement du secours pour leur chef. Je suis seule ici, répond-elle timidement, mais si vous voulez porter MojîSi'eur dans cette salle, je puis bien le secourir. En même temps, elle ouvre une chambre au rez-de-chausse'e : on y étend le blessé sur un canapé. Félicie, qui se ranime peu-à-peu et sent renaître son courage, lui établit un oreiller sous la tête, court chercher du linge, de l'eau tiède, le prie bien poliment de la laisser faire, et se met en devoir de panser son bras. Ces hommes rudes et sauvages, groupés autour d'elle, louaient son intelligence, son sang-froid. La spirituelle enfant s'aperçoit qu'elle intéresse; elle redouble de soins, d'attentions. En peu de minutes, le bras du Cosaque est lavé, bandé; un mouchoir, qu'elle lui passe autour du cou et qu'elle sait arranger avec adresse, soutient le bras du malade qui est déjà bien moins douloureux. Le blessé exprime en mauvais français sa satisfaction; ses compagnons applaudissent, et le petit médecin s'enhardit jusqu'à oser demander pour salaire qu'on respecte l'habitation de son père, et qu'on ne touche ni à son linge, ni à son argent. L'officier qui commandait la troupe lui promit formellement que tout serait préservé, si elle réussissait aussi bien à diminuer les douleurs de sa tête que celles de son bras. Rassemblant toute sa présence d'esprit, la petite fille se rappelle les moyens qu'emploie son père pour arrêter les hémorragies, et avec une eau spiritueuse dont elle connaît l'effet , elle commence à débarbouiller la figure impe-. • îu blessé.
Il Quiconque a vu de près Messieurs les Cosaques sait que, sans aucun accident et dans leur plus belle toilette, leur figure est plus que suffisante pour faire jeter les hauts cris à un enfant ordinaire. Il faut avouer que le courage de notre Félicie fut près de l'abandonner, lorsqu'en lavant les sourcils épais de l'étranger, elle le vit fixer sur elle deux yeux noirs et perçants, et considéra cette figure menaçante et cette
énorme barbe qui tombait jusque sur sa poitrine
Cependant, Félicie songe à son père, dont elle peut préserver la propriété, peut-être sauver la vie; elle raisonne sa frayeur, elle ne voit plus dans le Cosaque qu'un homme qui souffre et qu'elle peut soulager, et bientôt elle parvient à mettre avec succès un premier appareil sur la plaie. Dans cet instant, où, montée sur un tabouret ( car nous avons dit qu'elle était fort petite), elle attachait la dernière bande de toile, son
nom est répété par une voix émue Un homme
écarte la foule, il appelle, il demande sa fille, s'élance vers elle et la serre dans ses bras Monsieur le Cosaque, dit bien vite la petite Félicie, en se retournant
de son côté, voici mon père, auquel vous m'avez bien promis qu'on ne ferait aucun mal, et que je vais prier d'achever de vous guérir.
11 Le bon chirurgien, en effet, lui donna ses soins, et sa maison fut préservée des horreurs de la guerre. Sa Félicie, depuis ce moment, lui devint encore plus chère, et c'était avec une sorte d'orgueil qu'il racontait sa courageuse conduite dans cette occasion. Si au lieu de conserver sa tête, disait-il, de se rendre agréable et utile à ces Messieurs, elle eût crié, elle les eût gênés, impatientés, ils l'auraient maltraitée, ma maison serainpillée, et je ne posséderais plus rien! »
LITHOGRAPHIE
Les Auvergnats, comme tous les peuples montagnards, sont en général de bonnes gens, honnêtes, sobres et hospitaliers. Ils sont pauvres, mais ils ont
Feu de besoins. L'air vif et pur des montagnes, et habitude de gravir des lieux escarpés, développent leurs forces et rendent leurs corps sains et robustes. Leurs goûts sont simples et leurs mœurs douces , quoique leurs manières aient quelque chose de rude et d'un peu sauvage qui est en harmonie avec l'âpreté de la contrée qu'ils habitent. Il n'est pas d'hommes qui soient plus attachés que les montagnards à leur pays natal, et les Auvergnats sont loin de faire exception à cette règle. Ils aiment leurs rochers, leurs forêts, les restes imposants de leurs volcans éteints, et l'aspect gracieux de leurs vallons qui contraste avec cette nature sévère. Ils aiment leurs vaches paisibles et Ipiirc clîpf rc= alovfoc, Antit le îaît est employé par eux à faire d'excellents fromages, qu'ils offrent de bon cœur à l'étranger attiré par la curiosité dans leur pittoresque et intéressante contrée.
De même que les montagnards de la Savoie, lorsqu'ils descendent dans la plaine, c'est pour v venir lever sur les habitants des villes un impôt volontaire, soit par leur travail, soit en chantant les chansons de leur pays. Quelquefois les enfants s'y rendent seuls, et la nécessité leur apprend à se tirer d'affaire. D'autres fois leurs père et mère les accompagnent, et on voit des familles auvergnates voyager ensemble de ville en ville, comme celle que représente la lithographie jointe aujourd'hui à ce Journal. Tandis que la mère s'occupe des soins que réclame son dernier né, le père joue de la vielle et les autres enfants dansent en chantant la chanson nationale dont je ne me rappelle que ces mots :
En revenant d'Auvergna , D'Auvergna mon pays ; Passant par la Limagna, D'ia Limafjnc à Paris ; Jouant di la muselta , Chantant la chansonnetta , Dansant la tnonta{;narda, Chantant la raontagnarda , Gai coco!
IHPRIMEKIE DE JVULS DIDOT AÎNÉ, IMPBIMEUR 00
DiMAîicuE, 7 Aorr iSaS,
Le prix de l'abonnemeni est, pour Paris, de 22 francs par an , et de 12 francs pour six mois. Pour les départements, de 24 francs par an, et i3 francs pour six mois.
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Bureau de l'aboDoeineni chez T.ODis Colas, libraire rue Daupbine , n** 3^; e chez les principaux librairtet directeurs des postes de déparlenienis-
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