‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 89 sur 136 · LE CONTEUR · texte numérisé non relu

LE CONTEUR

M. de Saint-Flour, capitaine de vaisseau et excellent marin , avait habité long-temps les grandes Indes où il avait fait sa foitune. L'honneur le plus intact et la bravoure la mieux reconnue avaient fait parvenir sa réputation jusqu'en France, et une dernière action où il s'était rendu maître d'une frégate anglaise avait donné lieu à une fête, en signe de réjouissance, au château de Saint-Flour ; c'était là qu'habitait sa famille, composée d'une sœur aînée, non mariée et d'un frère resté veuf, père de deux garçons, nommés Jules et Georges.

Le capitaine se flattait de se réunir dans peu d'années à des objets qui lui étaient si chers, lorsqu'un vaisseau arrivant d'Europe, lui apprit la mort subite de son frère : aussitôt il prit son parti, de vendre ses possessions indiennes, de réaliser sa fortune et de passer en Europe, afin de s'y fixer près de sa soeur et de ses neveux, dont il prévoyait que l'éducation exigerait sa surveillance.

Arrivé eu France et débarqué a Brest, notre marin éprouvait un vif désir de connaître le caractère de ces deux jeunes gens, et de pouvoir juger, sans être connu d'eux, de l'éducation qu'ils recevaient de leur tante, car elle était alors leur unique institutiice; et malgré l'empiessement de leur oncle, plus de deux ans s'étaient écoulés avant qu'il pût leur rendre le père qu'ils avaient perdu.

Le hasard servit les désirs du capitaine. Conmie il

montait en diligence pour se rendre à L x, petite

ville près de laquelle était situé le château de Saint- Flour, il vit monter et s'asseoir près de lui un gros campagnard, bon vivant, gai, bavard, qui, h peine établi dans la voiture, après avoir salué la compagnie, trouva moyen de lui apprendre qu'il était Maître Adam, jardinier de M"° de Saint-Flour, et envoyé par elle à la ville, pour y faire des commissions, dont il tenait la liste dans sa main. Le capitaine, de qui le nom de sa sœur avait éveillé l'attention , jeta les yeux sur ce papier, et y ayant lu le titre de livres convenables pour des jeunes gens, il saisit cette occasion de demander au bonhomme quelques détails sur MM. de Saint-Flour. » Ah ! pardine, répondit-il, je suis en état de vous en donner ; je les ai vus naître. Duquel voulez-vous que je vous parle?.... de celui qui dit toujours la vérité? C'est ainsi que nous le distinguons de son frère ; c'est M. Georges. — Comment ! s'écria le capitaine avec inquiétude; est-ce que Jules serait un menteur? — Oh ! fi donc! répliqua le jardinier, je ne dis pas cela : certainement que M. Jules dit la vérité, mais.... il dit tant de belles choses avec elle, que, voyez -vous, pour des gens comme nous, ce n'est pas aisé à distinguer.... Oh! ça d'abord, il a un esprit d'ange; la chose que vous avez vue sous vos yeux étant avec lui, il va la r;^contcr de manière que vous ne la reconnaîtrez plus. Avec cela, c'est qu'il fait confondre de rire tout le monde. Mademoiselle n'a pas assez d'oreilles pour l'entendre; tandis que 'M. Georges, ce n'est pas la même chose. Avec lui, quand c'est non, c'est non. Il ne sait pas du tout broder, comme ditMademoisellc,et il ne sera jamais rt'nu.?a;!f comm^-son frère. — Morbleu! mille bombes! s'écria le marin avec une vivacité qui fit sauter Maître Adam d'un demi-pied en arrière; quelle confiance, quelle estime inspirerait donc un homme amusant dans la société, s'il l'était aux dépens de la vérité! Par la sainte barbe ! je ne voudrais pas d'un menteur pour mousse sur mon vaisseau. — C'est dr6lc,dit le jardinier en se rapprochant un peu, on dirait qdc vous êtes marin, comme un oncle de nos jeunes gens qu'ils attendent au premier jour. Oh! quelle belle histoire M. Jules raconte de cet oncle-là! — Vraiment? dit le capitaine (adouci involontairement, par l'idée que la prise de la frégate .mglaise était connue de son neveu); il

parle de son oncle? — Oh' ce qu'il en raconte est bien long, et superbe. D'abord cet oncle est amiral.— Amiral!.... vous voulez dire capitaine....— Non, non, j'en suis sur, amiral. Et il commandait une flotte, et il a gagné une bataille navale.... — C'est faux! c'est faux! s'écria avec véhémence M. de Saint-Flour. — Eh ! ne vous fâchez pas ; moi , je n'en sais rien , reprit tout effrayé le pauvre jardinier; quand ce n'est pas M. Geor. ges qui me dit quelque chose, voyez-vous, moi, je ne réponds de rien. Mais, par exemple, si c'était lui, vous avez beau crier bien fort, je ne vous céderais pas, voyez-vous.')

Tout en causant ainsi on arriva, et le capitaine se vit dans la nécessité de se confier à Maître Adam qui , selon son désir, le reçut chez lui et l'y tint caché, jusqu'au moment où il jugerait à propos de se montrer à sa famille.

Le bon oncle passa une mauvaise nuit. Une franchise exacte était à ses yeux la première de toutes les vertus, et la base du véiitable honneur. Si le fils de mon frère, se disait-il, a la funeste habitude d'altérer la vérité, je le méprise, je l'abandonne, je le désavoue !... Mais si cette habitude d'exagération venait d'un vice de son éducation.... si ma sœur, plus coupable que lui, en paraissant s'amuser de la facilité de son esprit, lui donnait un travers, un ridicule, et que son cœur ne fût point gâté!... Dans cette espérance, et après beaucoup de réflexions, le capitaine se décida à charger Maître Adam de remettre à ses neveux une lettre qui portait pour suscription : A Monsieur de Saint-Flour, celui qui dit toujours ta vérité. Il Un monsieur m'a remis cette lettre pour vous, » dit le jardinier, tandis que l'oncle caché derrière d'énormes caisses d'orangers, les observait sans être vu; «mais je ne sais auquel des deux elle est adressée. » Jules la prit avec empressement, rougit beaucoup; puis la donnant à son frère : « A coup sur, dit-il, c'est toi qu'elle désigne. — Ce qu'il v a de plus clair, dit Georges avec colère, c'est que cette adresse est une insulte pour l'un de nous, et que tous deux nous de- .vons la rejeter.» ]Mais Jules avait rompu le cachet: cette lettre leur apprenait le retour de leur oncle. Décidé à emmener avec lui celui des deux dont la réputation honorait le nom de Saint-Flour, il devait laisser l'autre, et sans regrets; car il ne déguisait pas l'horreur que lui inspirait l'habitude d'altérer la vente, même sans intention sérieuse et seulement comme amusement. Consternés à cette lecture, les deux enfants, unis par la plus tendre amitié, furent frappés de l'idée d'une séparation prochaine, et fondirent en larmes. Tout-à-coup Georges essuyant les siennes : « Pourquoi nous affliger? dit-il ; qui nous force à reconnaître une désignation aussi vague, et qui ne peut être qu'une plaisanterie? Quant à moi, je nierai tou-

jours qu'elle puisse me roncerner. — Non, non, mon frère, dit Jules en l'embrassant, c'est bien de toi qu'il est question. Qui ne connaît ta parfaite exactitude dans tous tes récits, et ton inviolable respect pour la vérité? Mon oncle est riche, il veut ton bonheur, et ton noble caractère doit recevoir sa récompense. Quant à moi, j'ai m-';;jté cette terrible distinction que la voix publique établit entre nous deux ; mais cette leçon ne sera pas perdue, et par la suite j'espère prouver à mon oncle que je m'appelle aussi Saint- Flour. — Oui, vous êtes tous deux les dignes fils du meilleur des frères, s'écria le capitaine en s'élançant vers eux et les serrant contre son cœur; vous ne serez pas séparés, chers enfants! Je me fixe auprès de vous; car s'il est doux pour moi de jouir des qualités de Georges le Véridique, il n'est pas moins précieux pour mon cœur de seconder les bonnes résolutions de Jules le Conteur, et de bien graver dans son ame ce principe, qu'entre la réputation d'un homme d'esprit et celle d'un homme franc et loyal , s'il fallait choisir et acheter l'une aux dépends de l'autre, il ne serait pas permis d'hésiter. *'.

L'IiSNOCENCE ET LE REPENTIR (i).

On dit que la Vertu, dans son palais, un jour,

Voulut réunir sa famille.

Dès le matin paraît l'Innocence, sa fille. Qu'accompagnent de loin le Respect et l'Amour.

De ses simples grâces ornée,

De roses blanches couronnée ,

Et tenant un lys à la main , Elle entre... Quel œil pur! quel front calme et serein !

En la voyant aussi parfaite,

La Vertu tendrement sourit.

Et tout le palais retentit

De chants de triomphe et de fête.

Le soir, arrive un inconnu, Pâle, qui lève au ciel une paupière humide. Et s'avance, d'un pas incertain et timide, Comme s'il redoutait de n'être pas reçu. Sur ses traits est empreinte une douleur amère. « Ah ! c'est le Repentir si long-temps attendu, »

Dit avec douceur la Vertu ; " Ne le rebutez pas, je suis aussi sa mère. »

LITHOGRAPHIE

Tous mes lecteurs savent assurément ce que c'est qu'une basse-cour, et que sa population se compose

(i) Ceue jolie petite allégorie m'a été communiquée, comme extraite d'un recueil que je ne connais point.

de poules, poulets, dindons, canards, oies, pigeons , et quadrupèdes domestiques. Ils se sont plus d'une fois sans doute intéresse's à une poule mère, environniée de ses jeunes poussins, les appelant, veillant sur eux avec tendresse, et les protégeant au besoin avec ce courage que le sentiment maternel sait inspirer à l'être le plus faible. S'il leur est aussi arrivé d'assister au spectacle amusant qu'offre la distribution des aliments à ce peuple volatile, ils n'ont pas besoin que je leur explique longuement le sujet du dessin litbographié joint aujourd'hui à mon journal. Cette jeune fille entourée des paisibles animaux dont elle pread soin, et auxquels elle distribue la nourriture en souriant de leur empressement et de leur familiarité, me rappelle quelques jolis vers de Delille; c'est ce poëte qui va décrire le tableau :

Ija corbeille à la main, la jeune ménagère A peine a reparu; la nation légère.

Du sommet de ses tours , du penchant de ses toits, En tourbillons bruyants descend toute à-la-fois: La foiUe avide en cercle autour d'elle se presse; D'autres toujours chassés, et revenant sans cesse. Assiègent la corbeille, et jusque dans la main. Parasites hardis, viennent ravir le grain.

C'est aujourd'hui, si je ne me trompe, le jcr de proposer une question. J'ai envie cette fois de laisser à mes jeunes correspondants plus de latitude et le choix du sujet qu'ils voudront traiter en m'écrivant. Je vais donc me borner à leur demander de vouloir bien me raconter :

O que chacun d'eux a vu ou appris de plus intéressant, depuis trois semaines?

Je ne détermine aucun objet, aucune forme pour cette petite narration ; chacun me parlera de ce qui l'aura le plus frappé, et comme il l'entendra.

J'attendrai les réponses jusqu'au dimanche 18 septembre prochain; mais je dois faire observer à quelques uns de mes correspondants, de qui les dernières lettres me sont parvenues trop tard, que l'exactitude est une qualité fort utile à acquérir. Il est plusieurs de ces lettres qui auraient mérité d'être mentionnées ; mais j'ai cru devoir garder le silence à leur sujet , parce que c'est manquer à une des conditions d'un concours que de ne pas arriver à temps. Peut-être ne serait-ce pas un avis inutile à donner à mes petits retardataires, que de leur dire : Le moyeu de n'être pas en retard dans ce qu'on a à faire, est de ne pas attendre le dernier moment pour l'entreprendre.

Les premières questions que je ferai après celle-ci , seront pour le prix annuel que je dois donner, en même temps qu'un prix de semestre, au mois de novemjjre prochain.

NOUVELLES

L'espace m'a manqué, dans mon dernier numéro, pour faire connaître les noms des élevés qui ont remporté les prix principaux au concours général des collèges royaux de Paris et de Versailles. La distribution des prix a eu lieu le 16 de ce mois, et a été présidée par Mgr l'évêque d'Herniopolis, ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.

Le premier prix de discours latin (prix d'honneur j a été obtenu par le jeune Carette, eleve du collège royal d'Henri IV.

Le premier prix de philosophie a été obtenu par le jeune de Boureuille, élève du collège royal de Versailles.

— Le bon Génie a reçu de nouvelles offrandes pour les incendiés de Salins. Quelques unes sont accompagnées de lettres fort touchantes, qu'il regrette de ne pouvoir faire connaître toutes. 11 ne résiste pas au désir de publier au moins celle qu'on va lire :

" J...., prt's Versailles, le 21 août

" Mon bon Génie , c'est aujourd'hui la fête de notre village. Ma petite sœur et mes petits cousins, qui n'ont que cinq et six ans, ont reçu de l'argent pour acheter des joujoux; mais ayant entendu lire la lettre sur l'incendie de Salins, que renfermait votre dernier numéro, ils m'ont remis chacun les deux tiers des petites sommes qu'ils avaient à leur disposition , en me priant de vous les envoyer pour les pauvres incendiés. Mon frère, élève du collège de Louis-le-Grand , et moi, nous y joignons notre offrande, et nous saisissons cette occasion de vous dire, mon bon Génie.... etc. Il Votre affectionnée abonnée. " N.... M "

CHARADE

Le taureau, le bouc, le bélier

Sont tous armés de mon premier.

Neuf fois sur le Parnasse on comptait mon dernier. Aux vallons d'Helvétie on entend mon entier.

(Ceux de mes jeunes lecteurs qui voudront s'amuser à deviner cette charade et à m'en donner l'explication, pourront me l'adresser avec leur réponse h la question que j'ai faite aujourd'hui.)

AVIS. — Ceux de nos souscripteurs de qui l'abonnement date du i" septembre 182/1 pour un an, ou du 1" mars 1825 pour six mois, et expire par conséquent à la fin d'août courant, sont invités à le faire renouveler avant le dimanche, 4 septi'iiibre prochain, afin de ne pas éprouver d'interruption dans l'envoi du Journal.

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ilii l'otii-dc-I.odi

Le prix de rabonncnicn est, pour Taris, de îifrauc par an , el de 12 francs pou six mois. Pour les dc])5rlc menis, de 24 fr-incs par an et i3 franrs pour six mois.

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