‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 91 sur 136 · LA JECNE CHATELAINE ET LA PETITE ROSIÈRE · texte numérisé non relu

LA JECNE CHATELAINE ET LA PETITE ROSIÈRE

Herminie de Belfont était, à l'âge de treize ans, une jeune personne qui aurait pu passer pour accomplie, si elle n'avait eu un défaut malheureux, dont l'effet ordinaire est de chagriner les personnes qui vous aiment et de vous faire mal juger de celles qui ne vous connaissent pas bien. Herminie était bonne, sensible, compatissante et bienfaisante; elle joignait à ces attachantes qualités, de l'instruction et des talents embellis par une heureuse modestie; mais il y avait, dans le caractère de cette jeune fille, une inégalité qui affligeait souvent ses parents, et qui avait plus d'une fois donné aux étrangers une très fausse idée de ses dispositions et de ses sentiments. Tantôt gaie et pleine d'un charmant abandon , tantôt sérieuse et susceptible; aujourd'hui confiante et pleine de bienveillance, demain pensive et réservée; un jour plaisantant avec grâce et répandant la joie dans la maison, un autre, silencieuse et disposée à prendre de l'humeur sans aucune raison; il était impossible de jamais prévoir ce quelle serait le lendemain, et quand on l'abordait le malin, il était rare qu'on la trouvât dans la même disposition que la veille. Comme tout le monde l'aimait dans la maison, parce qu'elle était vraiment très bonne, tout le monde s'affligeait de cette inégalité d'humeur, et il y avait des jours oii un étranger qui serait arrivé aurait cru, en voyant tous les visages graves et sérieux, que quelque événement fâcheux avait eu lieu dans la famille. C'était tout simplement qn'Ilerminie s'était levée de mauvaise humeur, et que cela attristait tout ce qui l'entourait. Je n'ai pas besoin de dire que sa mère lui avait souvent fait de sages et douces observations à ce sujet. La bonne Herminie était convenue de ses torts, se les était reprochés, avait mainte fois fait des excuses aux domestiques même, de les avoir affligés; mais elle ne s'était point corrigée, peut-être parce que l'indulgence, à laquelle elle avait d'ailleurs tant de droits, faisait supporter par chacun son défaut sans se plaindre.

Le château de lielfont, qu'habitait Herminie avec ses parents, pendant une grande partie de l'année, était situé près d'un joli village qui portait le même nom, et dont la population se compo.sait en général de gens paisibles et laborieux. M. et M"" de Belfont, qui faisaient beaucoup de bien dans le pays, y jouissaient de l'affection et de la reconnaissance de tous les habitants; et le jour oii ils revenaient dans leur terre élnil, tous les ans, unjour de fête pour le vilhigc.

Les plus malheureux , les plus pauvres ëtaient ceux qui se réjouissaient le plus, parce qu'Us savaient bien que les secours ne se feraient pas long-temps attendre pour eux. Ce jour-là, Herminie était toujours gaie, et c'était peut-être le seul de l'année ou l'on eût pu prédire d'avance dans quelle disposition elle serait.

Herminie venait d'avoir treize ans, lorsqu'au printemps dernier elle arriva à Belfont avec son père et sa mère; et cette fois elle y venait plus joyeuse encore que de coutume, l'esprit préoccupé d'un projet conçu depuis Un mois. Herminie avait lu récenmient un joli petit drame de M°" de Genlis, intitulé la Rosière de Salency, et elle avait eu aussitôt l'idée d'établir, dans le village de Belfont, l'usage d'y couronner une rosière tous les ans. Mais elle voulait que cette rosière fut très jeune; qu'elle n'eiit pas plus de douze ans, et qu'elle fût désignée par le choix même des jeunes filles du village.

Herminie avait calculé qu'avec ses petites épargnes, elle pouvait chaque année faire la dépense d'un trousseau complet pour celle qui obtiendrait la couronne de roses; et avant fait paît de ce projet il ses parents, elle avait obtenu leur approbation. Elle arrivait donc à Belfont avec le trousseau et la couronne destinés à la future rosière.

Je n'ai pas besoin de dire que ce fut une grande joie lorsque les intentions aimables et bienveillantes de Mademoiselle de Belfont furent connues dans le village. M. de Belfont, voulant seconder les vues de sa fiUe, se concerta avec le maire et le curé pour la cérémonie du couronnement. Il fut décidé que toutes les jeimes filles âgées de moins de douze ans se réuniraient au presbytère, poiu- procéder librement à l'élection de la rosière, qu'ensuite elle serait conduite au château de Belfont pour y recevoir la couronne et les présents d'Herminie, et que celle-ci la reconduirait à l'église, où on célébrerait une messe solennelle pour sanctifier cette fête de l'innocence et de la vertu.

On croit peut-être qu'une grande agitation, qu'une grande rivalité régnèrent parmi les jeimes filles que leur âge appelait à cette petite assemblée électorale. Point du tout. 11 y avait, dans le village, une petite personne de onze ans , fille de parents très pauvres , qui l'avaient cependant élevée aussi bien que leur positio.i pouvait le permettre. Cette enfant était douée L.U meilleur naturel. Toujours également bonne, douce, complaisante, serviable, on ne vovait jamais aucun nuage d'humeur troubler laimable sérénité de son visage. Si quelquefois elle éprouvait de petits rJiagrins, dont il était difficile qu'elle fût exempte dans la condition où elle était née; jamais du moins aliène les faisait supporter aux autres, jamais elle n'accueillait moins bien ses jeunes compagnes, jamais elle ne troublait ici:i> \ov.\ par sa tristesse. ja!r.ai<= tUe

ne se montrait moins enij)ressée de rendre service et de sacrifier ses propres goûts au plaisir des autres. Telle on l'avait rue une fois, telle on était siir de la trouver toujours. Aussi ses jeunes amies comptaient sur elle avec une entière confiance. On savait, en outre, combien elle était pieuse, bonne fille, sage et laborieuse, en sorte qu'il n'y avait sur son compte qu'une seule voix dans tout le village. Chacun l'aimait, l'estimait, et toutes ses compagnes se la proposaient entre elles pour modèle. Claudine était le nom de cette aimable enfant, et ce nom répété à demi-voix par cinquante petites bouches rassemblées dans la cour du presbytère, y formait un léger murmure qui présageait assez le résultat de l'élection. Il n'était pas une seule des compagnes de Claudine qui n'eût pensé sur-le-champ à lui donner sa voix. Lorsque M. le Cure parut pour recueillir les suffrages, il se plaça à une petite table sur laquelle étaient des morceaux de papier, et après avoir adressé à la jeune assemblée un petit discours bien paternel, il se disposait à écrire les noms que chacune viendrait lui dicter, lorsque tout-à-coup le petit murmure recommence, puis augmente de manière qu'on distingue mieux le nom de Claudine, et enfin ce nom est prononcé par une acclamation générale, avec des battements de mains etdes sauts de joie. Claudine, toute confuse, se voit alors entourée de ses compagnes, et ne peut échapper ni à leurs félicitations, ni à leurs embrassements, ni à la bruyante e-xpression de leur contentement. M. le Curé eut toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu de ce tumulte, et à rétablir l'ordre et le silence. Cependant il y parvint, et après avoir proclamé le choix unanime de la Rosière, il adressa de douces exhortations à Claudine et à ses compagnes. 11 désigna ensuite deux jeunes filles parmi les plus sages pour marcher à coté de la Rosière. Toutes étaient vêtues de leurs plus beaux habits. M. le Curé et M. le Maire voulurent bien se mettre à la tête de ce joli troupeau: les pères, mères, frères et sœurs de nos jeunes filles se mirent à la suite, et on se rendit ainsi en masse au château de Celfont.

Herminie impatiente et joyeuse attendait sur la terrasse avec son père et sa mère, ainsi que tous les gens du château. En voyant arris-er le cortège, elle poussa un cri de joie. Les deux jeunes filles qui conduisaient la Rosière la présentèrent à Herminie. Celle-ci posa en rougissant la couronne de roses sur la tête de Claudine, l'embrassa avec grâce, et lui offrit le trousseau contenu dans une jolie corbeille. Claudine était si émue qu'elle ne savait que dire pour remercier Herminie. Mais Herminie la tira d'embarras, en lui adressant elle-même, avec beaucoup d'aisance, des paroles très aimables. M. et M°" de Belfont voulurent aussi cmbrasserîa Rosièreet lui parler. Pendant

ce temps Herminie su mêla a toutes les jeunes filles, et adressa à plusieurs d'entre elles quelques questions sur Claudine. Elle apprit alors comment l'élection avait e'té faite, et elle entendit un concert de louanges diverses qui finissaient toujours par ces mots ; u Et puis elle est toujours aussi bonne, toujours la même; comme vous l'avez vue aujourd'hui , comme ça vous la verrez demain. Et c'est pourquoi nous l'aimons toutes coname une sœur. "

En entendant répéter tant de fois le même éloge, Herminie devint pensive et distraite. Elle chercha cependant à surmonter ce trouble. Elle vint prendre la main de la Rosière pour se rendre à l'éylise avec tout le cortège. La Rosière fut placée sur un fauteuil à l'entrée du chœur, et près d'elle, sur des tabourets, Herminie avec les deux jeunes filles désignées par M. le Curé. Pendant la messe, Herminie et Claudine offrirent un touchant spectacle. Claudine pénétrée d'émotion ne détourna les yeux de temps en temps que pour jeter un regard sur sa jeune bienfaitrice, en invoquant pour elle les bénédictions du ciel. Herminie demeura à genoux presque tout le temps de la messe, dans un profond recueillement et priant avec ferveur. Une seule fois elle se tourna vers Claudine pour lui dire à voix basse : " Priez dieu qu'il me corrige d'un défaut qui afflige mon père et ma mère. »

Après la messe, la Rosière fut reconduite chez ses parents, auxquels M. et M"'" de Belfont firent en secret quelques libéralités. Puis, le reste Je la jouruee se passa en fêtes dans le village.

Le lendemain, Claudine, accompagnée de son père et de sa mère, vint au chcâteau de Belfont faire une visite de reconnaissance. Herminie avait le visage fatigué, comme si elle n'avait pas dormi de la nuit; mais son regard exprimait une douce sérénité. Elle accueillit Claudine avec une bonté touchante : " Mademoiselle, dit Claudine d'une voix tremblante, comment pourrai-je vous remercier jamais de vos bienfaits?— Rassurez-vous, Claudine, répondit Herminie, vous êtes déjà plus que quitte, et je vous dois moi-même plus que je ne pourrai jamais foire pour vous. —Vous voulez plaisanter, mademoiselle. — Oh ! non, non, je ne plaisante point. Vous avez sans doute de moi une bien haute idée. Eh bien , apprenez que si vous nr'aviez eue hier pour concurrente, vous n'en auriez pas moins obtenu la couronne de roses. Cette qualité charmante, cette douce égalité d'humeur, que toutes vos compagnes louent en vous, et qui vous fait chérir de tout ce qui vous connaît, je ne l'ai point, moi qui vous parle; et si j'étais à votre place, je ne serais pas aimée comme vous. J'avais, j'ai peut-être encore le défaut contraire; mais du

moins, je crois maintenant que je m en corrigerai. Oui, ajouta-t-elle en se tournant vers M. et M"" de Belfont, oui, mon bon père, ma bonne mère, j'ai demandé hier à Dieu cette grâce, Claudine l'a aussi demandée pour moi, et il me semble déjà que Dieu a entendu nos prières. C'est moi qui vous remercie, Claudine. »

M. et JM™ de Belfont, tendrement émus, embrassèrent Herminie et la jeune Rosière, qu'on invita à passer la journée au château.

Voilà tout ce que j'ai appris de cet événement. Quoique j'ignore ce qui s'est passé depuis, du moins il est permis d'espérer qu'il a eu d'heureuses consé- (jnences pour la jeune llerminieet pour la petite Rosière.

VARIÉTÉS

Une de mes jeunes abonnées vient de me communiquer quelques détails qui m'ont paru bien intéressants, sur la conduite touchante d'un enfant de onze ans, à l'égard de son frère, qui n'en a que neuf. Ma jeune correspondante me dit qu'elle s'est trouvée dernièrement à la campagne avec ces deux enfants, et que c'est là qu'elle a entendu raconter le fait dont elle metransmetlerécit. Jevaisia laisser parlerelle-même:

i( Le plus jeune de ces enfants, qui a neuf ans, est infirme, difforme, et la perte d'un œil ajoute encore à son malheur qui le rend un objet de compassion pour tous ceux qui le voient, et de douleur pour ses parents. Tous deux étaient, il y a un an, dans la même [)ension. Le pauvre petit s'y voyait l'objet des moqueries de plusieurs méchants camarades. Son frère soutenait sans cesse des batailles pour lui, et le défendait avec une chaleur incroyable. Dans tous leurs jeux, craignant que sa faiblesse ne l'empêchât de s'amuser comme les autres, ce bon frère aine le portait toujours sur son dos ou dans ses bras. Mais comme il n'avait que deux ans de plus que lui, cela le fatigua beaucoup, et les inquiétudes qu'il éprouvait pour son frère ne contribuèrent pas peu à le faire tomber dans une maladie de langueur qui alarma vivement ses parents. Ceux-ci furent obligés de séparer les deux frères, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine; mais le pauvre enfant se serait tué de fatigue, si on les eût laissés plus long-ten;j)s ensemble. A présent, les tendres soins qu'il donne à son jeune frère, quand ils se revoient, ont quelque chose de bien louchant. Je les ai vus tous deux. A table, l'ainé ne mange rien que son frère ne soit servi; il cherche tous les jeux qui peuvent l'anuiser, et il aime mieux se passer déjouer avec les enfants de son âge, que de voir son frère triste ou tout seul. La faiblesse et les infirmités de l'un, l'amitié et le dévouement de l'autre présentent le tableau le plus attendrissant qu'on puisse voir; et je vous assure, mon bon Génie, que les larmes viennent aux yeux quand on regarde ces deux frères.

« Adieu, mon bon Génie, je suis votre affectionnée petite abonnée, «Juliette D "

DE ,)ru:s DIDOT AINI'

,1,1 l',.i,l-<lc-l.(.(li.

Le prix de rabonnemcul esl. pour Paris, de 22 francs paran, ei de 12 fraocs pour six mois. Pour les deparamems, de 24 francs par an Cl |3 francs pour six mois

Itureao de rabonneineiit, cliez Locis Colas, libraire, rue Dauphine , n" 3î; et chez les principaux libraires 01 direcleurs des postes des déparlements.

Page 1