‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 92 sur 136 · DU BON EMPLOI DU TEMPS · texte numérisé non relu

DU BON EMPLOI DU TEMPS

11 est pour rhomnie un bien plus précicu.'î que toutes les richesses, un bien qui lui échappe à chaque instant et qu'il doit mettre tous ses soins à employer utilement, car ce qu'il en a perdu une fois, il ne saurait plus le retrouver; ce bien, c'est le temps. Le temps, disait le sage Franklin, est l'étoffe dont la vie est faite. Il en faut mettre à profit tous les morceaux. Lorsqu'on est bien jeune et qu'on voit devant soi un long avenir, on croit perdre peu de chose en perdant une journée, une semaine, un mois, une année même. Les enfants, a dit ce même Franklin, croient que vingt ans et vingt francs ne doivent jamais finir. Il est vrai qu'à cet âge on tient aussi peu au temps qu'à l'argent, parce qu'on ne connaît guère plus la valeur de l'un que celle de l'autre; mais arrive le moment où on regrette d'avoir dissipé des années, des mois, des semaines, des jours, comme celui qui voit son trésor tari gémit de n'y avoir pas puisé avec économie, pour n'en faire qu'un utile emploi.

Vous êtes, mes enfants, à cette première époque de la vie où le temps doit être consacré par vous à développer votre intelligence, à former votre esprit, à acquérir des connaissances, à perfectionner vos bonnes dispositions, à combattre vos mauvais pen-

chants, à favoriser le développement de vos forces physiques, à consolider votre constitution et votre santé. C'est à ces diverses choses que doivent être emplovés tous vos moments, afin que vous recueilliez plus tard les fruits que vous aurez semés pendant votre enfance et votre adolescence. Quand je m'exprime ainsi, U faut bien nous entendre : je ne prétends point que toutes vos heures soient consacrées au travail, mais je dis que celles même qui seront données au repos et à la récréation peuvent être employées d'une manière utile; je pense que de vos jeux même, vous pouvez retirer quelques avantages durables. Ce que je condamne absolument, c'est l'oisiveté, c'est la nonchalance, c'est le défaut d'activité, c'est cet état dans lequel l'esprit ni le corps n'agissent, où l'on dort, pour ainsi dire, tout éveillé, sans travailler et sans s'amuser. Cet état, mes enfants, est le pire de tous, et quant à moi, je le considère comme une véritable et très dangereuse maladie.

Pour que toutes les heures de votre trava votre repos et de vos récréations soient emplq«]^o€ la manière la plus profitable, il est essentiel soient divisées pour chacune de ces destinatiilas'îivec ordre, avec régularité et unifoimément pourTOgsTe! jours; car il n'est pas de meilleur moyen de ne perdre d'e temps, que de savoir précisément ce qu'on:

doit faire à chaque moment. A ce^égard , mes enfants , je ne puis vous donner aucun conseil, car celui qui conviendrait à l'un, ne conviendrait pas à l'autre, à cause des différences, d'âge, de force et de position qui existent entre vous. Mais vos parents ou vos instituteurs sont là, pourvous diriger et distribuer votre temps, et ce que vous avez à faire, cest de vous conformer avec docilité h leurs sages directions, et de faire avec zèle tout ce qui vous est indiqué par eux.

Il est pourtant un avis qui peut vous être donné et qui vous conviendra à tous. Si vous voulez parvenir à employer le mieux possible votre temps, rendez vous compte à vous-mêmes chaque soir de l'emploi que vous aurez fait de la journée. Vous reconnaîtrez alors si vous avez mis tous vos moments à profit ou si vous en avez perdu, et selon ce que vous apprendra cet examen, vous pourrez prendre la résolution de faire mieux le lendemain. Cet avis, ce n'est pas moi qui vous le donne, c'est un sage fameux, nommé Pythagoi-e, qui prescrivait à ses disciples de rentrer toijs les jours, pendant quelques instants, en euxmêmes et de se faire ces questions : « Quel est l'emploi que j'ai fait de ma journée? qu'ai-je fait à propos? ciu'ai-je fait à contre-temps? qu'ai-je appris d'utile? quel bien ai-je fait? quel bien aurais-je pu faire? quelles fautes ai-je commises? comment aurais-je pu les éviter? ,> Il leur disait tout cela en très beaux vers, qu'on appelait vers dorés, et dont quelques-uns ont été traduits d ■ la manière suivante:

Quand l'heure du sommeil vient fermer ta paupière, Sur le jour qui n'est plus porte un rejjard se'vére; Sur le bien , sur le mal, iulerrojje Ion co'ur; Sois toi-même ton juj^e et ton aecusaleur. Le repentir du mal te rendra l'innocence; Le souvenir du bien sfera ta récompense.

Quoique mon autorité soit bien peu de chose k côté de celle de Pythagore, j'espère cependant que l'affection sincère que je vous porte lui donnera quelque poids auprès de vous. Je vais donc me résumer en vous proposant moi-même trois préceptes fénéraux, avec lesquels je pense que vous pourrez employer de la manière la plus profitable pour vous les années de votre jeunesse:

I", Suivre ponctuellement la distribution établie parles personnes qui vous dirigent, entre les heures de la journée, pour vos prières, pour vos différents travaux, pour vos jeux, pour votre repos.

2", Vous occuper exclusivement, dans chaque moment, de l'objet auquel il est consacré; c'est-à-dire, être tout entier et mettre toute votre attention a la chose que vous faites.

^", Vous rendre comj)te, chaque soir, comme le recommande Pythagore, de l'emploi de votre journée, et prendre une bonne résolution pour le lendemain.

Je ne sais, mes chers enfants, si vous sentirez, comme je le souhaite pour vous, toute l'importance de ces trois préceptes. Je voudrais que vous fussiez bien convaincus des avantages que vous devez retirer, dans un âge plus avancé, du bon emploi que vous aurez fait de votre temps au moment où je vous parle. Il me serait aisé de vous citer un bien grand nombre d'exemples pour vous prouver que les hommes qui occupent un rang distingué dans l'histoire doivent, en grande partie, la réputation et la supériorité qu'ils ont acquises, soit en savoir, soit en puissance, au bon emploi qu'ils ont su faire de leur temps; je me bornerai à vous rappeler quelques-uns de ces exemples les plus frappants.

L'illustre précepteur d'Alexandre-le-CJrand, .Vristote, aussitôt qu'il commença à étudier, ne tarda pas à surpasser tous ceux qui travaillaient avec lui, parce qu'il ne perdait pas de temps, et qu'il était tout entier appliqué à ce qu'il faisait. On ne l'appelait que YEsprit ou YlntcUic/cnce. Lorsqu'il voyageait dans la Grèce, il s'informait de toute chose, et écrivait tout ce qu'il avait appris, afin qu'aucune de ses démarches ne fiât perdue pour son instruction.

Cicéron, qui mérita le nom de père de la patrie, quoique chargé des affaires de l'état et de celles de particuliers, sut trouver au milieu des orages, des occupations et des vicissitudes de la vie, le temps de s'instruire de toutes les doctrines des philosophes de la Grèce, et de composer des ouvrages nombreux et variés sur presque tous les sujets qui intéressent l'homme.

L'empereur Auguste, qui dès son bas âge s'était montré fort studieux, ne voulait pas que le temps même de ses repas fiât perdu pour son instruction, et il exigeait, pendant qu'il était h table, qu'on l'entretînt de matières d'érudition. C'était dans son bain qu'il composait des vers; et quelquefois, il y préparait ce qu'il avait à dire au sénat ou au peuple.

Vespasien, lorsqu'il fut parvenu à l'empire, avait ainsi réglé l'emploi de son temps : Il se levait de bonne heure; il lisait ses lettres et parcourait les mémoires qui lui (kaient adressés; il recevait ses amis et s'habillait en conversant avec eux; il expédiait ensuite les affaires urgentes, puis se promenait et se reposait quelque temps. Il allait au bain avant de se mettre à table, et pendant le repas, il s'entretenait de matières utiles, foisant ainsi lour-à-tour succéder un repos bien employé à de nombreuses occupations.

Un autre empereur, Julien, avait fait un si bon emploi de son temps, «[u'il put dire, lorsqu'il se vit blessé mortellement à l'âge de ?.2 ans : «Ma vie a été courte, mais mes jours ont été pleins. »

Alfred-lc-Grand, l'un des meilleurs rois de l'An- Hetcrrc. avait divis.: lis ^4 heures du jour en trois

parties e'eales. L'une était consacrée aux affaires du royaume; l'autre, à l'ëtude et aux exercices de pieté; la troisième aux repas, aux exercices du corps, aux délassements et au sommeil. Comme on ne connaissait pas encore les horloges, il se servait, pour mesurer le temps, de six cierges qui bridaient chacun pendant quatre heures à l'entrée de son palais, et on l'avertissait quand il y en avait un de consumé. Ce fut au movcn de cette économie de son temps, qu'il de- • vint un des hommes les plus savants du siècle où il vécut.

Notre Henri IV offre le modèle de la vie la plus active et la mieux employée. Son ministre et son ami, le vertueux Sullv. ne se montra pas moins économe de son temps que des deniers de l'état , et il avait établi un ordre et une règle invariables dans la distribution de ses nombreuses occupations.

Je pourrais citer encore, dans notre histoire, les Catinat, les Vauban, les Montesquieu, les Buffon, et une foule d'autres; mais je me contenterai de raconter, en terminant, une petite anecdote dont l'illustre d'Aguesseau est le personnage, et qui prouve ce qu'on peut avec de l'économie en fait de temps.

D'Aguesseau , qui était en toute chose très ponctuel, se rendait ordinairement à table aussitôt qu'on l'avertissait que le diner était servi. !Mais il remarqua que sa femme le faisait attendre chaque fois pendant dix à douze minutes. 11 prit alors le parti de consacrer ce temps, chaque jour, à un travail auquel il ne touchait dans aucun autre moment. I-ors donc qu'on l'avertissait pour diner, il tirait sa montre, travaillait dix minutes à son ouvrage, et arrivait juste à temps pour se mettre à table avec sa femme. Au bout de peu d'années cet ouvrage forma quatre volumes in-4°.

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