‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 93 sur 136 · LE PETIT LAPIN BLANC · texte numérisé non relu

LE PETIT LAPIN BLANC

C'était la fête de Louise; les visites et les cadeaux lui arrivaient par minute; la sonnette ne cessait d'être en mouvement, et le valei-de-chambre, à force d'annoncer, semblait en avoir déjà la voix un peu moins claire.

Louise avait sept ans, et quoique sa petite raison lût plus avancée que ses années, elle se voyait traitée en enfant par le choix des cadeaux. C'étaient des bonbons, des poupées, des petits chats de carton. Elle lecevait tout cela avec plus de politesse que de joie. Un vieil ami de la famille, en lui donnant un dé d'or, fut le seul qui trouva moyen de la flatter; elle vit tout à-la-fois dans ce présent un éloge, une rtcompense et un conseil.

Ce vieil ami était très riche; mais comme il avait beaucoup d'ordre, afin de pouvoir secourir un plus

grand nombre de pauvres, cho^e qu'il cachait soigneusement, il passait pour avare. Aussi la mère de Louise, en voyant un dé d'or, au lieu d'un dé d'ivoire, pensa qu'il fallait que Louise eiit une assez grande place dans le cœur du vieil ami.

Cependant les visites s'arrêtèrent; la journée avançait vers sa fin; Louise était devenue toute triste; sa mère lui demanda comment un jour de fête, on pouvait n'être pas joveuse. a Ma nourrice n'est pas venue, répondit Louise, et, comme elle ne peut pas m'oublier, il faut donc qu'elle soit malade. " Elle achevait à peine, que la nourrice était déjà dans le salon; elle apportait un petit lapin, un lapin tout blanc, auquel on avait mis en collier un joli ruban bleu.

Louise se crut déjà nue petite fermière. « Voilà un commencement de basse-cour, disait-elle; je le soignerai, il grandira: l'année prochaine on m'en donnera d'autres: j ai de grands projets. A la bonne heure! voilà des cadeaux utiles, des cadeaux que l'on peut aimer. »

Le lendemain on se lève presqu'avec le jour: on court au lapin; le lapin est étendu et ne bouge pas: il vit encore, mais une de ses petites pattes est cassée. Oh! que ce chagrin est vif pour Louise! d'autant plut vif que c'était le premier. A ses pleurs, son frère, a peu près du même âge, vient à elle: lui aussi le voila bien affligé, c- Pauvre lapin ! il souffre, il faut le faire tuer pour qu'il ne souffre plus. — Le tuer, mon frère '. tu es bien méchant. — C'est par bonté, ma sœur. — Je ne suis pas bonne à ta manière; je le guérirai ei. la souffrance passée, la vie lui restera. — Mais il boitera; est-ce que tu crois pouvoir lui donner des béquilles?— Ses béquilles seront mes bras: je le porterai toujours; et, s'il ne peut pas me suivre, il n'en sera pas moins avec moi. »

La dispute continua; on porta le différend au tubunal qui, dans les familles, doit juger en dernier ressort, c'est-à-dire, à la mère; elle était précisément avec le vieil ami qui, profitant de la circonstance, se constitua juge suppléant.

On reconnut que la pitié était chez le frère et la sœur la cause de leur querelle: mais elle parut mieux entendue , plus éclairée chez Louise que chez son frère: elle gagna son procès; il lui fut permis de soigner le lapin.

Elle le soigna si bien que le lapin fut bientôt guéri : il put même marcher; il boitait un peu, mais Louise trouvait que cela lui donnait delà grâce. Le lapin ne la quittait pas: on aurait dit que cet animal, dont l'intelligence et la sensibilité ne sont pas très développées, était comme sorti de sa nature, afin d'être capable de reconnaissance.

Louise atteignit sa seizième année; le lapin était très vieux; il n'en fut que plus soigné, plus caressé.

Mais à cette époque Louise et toute sa famille éprouvèrent un vif chagrin: le vieil ami mourut; on le pleura comme un parent. Ses dernières volontés, lorsqu'elles furent rendues publiques, apprirent à Louise qu'elle était he'ritière de vingt mille livres de rente, à la seule condition de secourir, tant qu'elle vivrait, les pauvres ouvriers qui se casseraient une jambe. C'était moins un ordre que donnait le vieil ami, qu'un moyen indiqué à Louise pour qu'elle pût exercer utilement son bon cœur.

Louise n'y manqua jamais; elle se fit une grande réputation de bienfaisance; ce qui, bien plus encore que ses vingt mille livres de rente, lui procura un brillant mariage. Toute sa vie se ressentit des soins donnés au lapin. Tant il est vrai que le bien qu'on fait, même aux animaux, porte toujours bonheur!

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