LE PETIT MARCHAND FORAIN
Le père Antoine était un excellent homme, aimé de tous ceux qui le connaissaient, et sa profession de marchand forain l'avait fait connaître de beaucoup de monde. Quand on le voyait arriver avec sa balle sur le dos, un gros bâton noueux à la main, et son large chapeau de cuir, ou l'accueillait toujours avec empressement, et l'on était bien aise de faire quelques marchés avec lui, parce qu'il ne trompait jamais personne. Le père Antoine était sobre en voyage; il songeait à sa femme, à ses enfants, dépensait peu pour lui, et gardait beaucoup pour eux. Aussi, quand sa balle était vide et sa tournée achevée, il rajiportait toujours de l'aisance au logis. Mais un hiver où le froid avait été excessif et les pluies abondantes, ses courses l'avaient fatigué plus que de coutume, et à son retour il était tomb(; malade. Sa femme veillait auprès de lui. Ses deux petites hllcs , dont la plus âgée n'avait pas dix ans, son fils, Paul, qui en comptait treize, donnaient aussi à leur père tous les soins de leur âge. Mais le bon Antoine ne se rétablissait pas, et ses économies commençaient à s'épuiser. Il laissait souvent
échapper des plaintes, et s'affligeait, en voyant le retour du printemps, de ne pouvoir se mettre en route pour aller voir 'ses vieilles pratiques, et remplir un peu sa bourse. Un jour qu'il exprimait ses regrets plus vivement qu'à l'ordinaire, il vit entrer dans sa chambre Paul, un bâton à la main, sa grosse casquette sur la tête, et la balle sur les épaules. Sa figure ordinairement calme et tranquille était singulièrement animée, et son petit air raisonnable avait fait place à une grande exaltation. A peine avait-il paru, qu'il s'écria: n Papa Antoine, je viens de faire tout le tour « du grand pré. Votre balle n'est pas lourde, et je suis Il bien assez fort pour la porter. Si vous voulez me le «permettre, j'irai à la foire à votre place. J'ai fait une « fois ce vovage avec vous, je sais bien le chemin, et «je retrouverai vos pratiques. Je leur vendrai vos «indiennes, votre mousseline. Pendant ce temps-là, « vous vous rétablirez, et moi je ferai vos affaires. » Il prononça ces paroles avec vivacité; on voyait sur sa physionomie la joie qu'il éprouvait de sa propre résolution, jointe à la crainte qu'elle ne fût pas approuvée. Le père Antoine e'tait tout ému, ainsi que sa femme; les larmes leur tombaient des yeux, pendant que Paul attendait gravement une décision, et que les deux petites filles riaient de voir leur frère portant si fièrement la grosse balle de leur père. Jamais le bon marchand forain n'eût consenti à laisser partir son fils, seul, sans expérience, et si jeune encore, pour un semblable voyage. Mais il se rappela que son voisin, marchand comme lui, allait commencer sa tournée, et qu'il pourrait lui confier Paul, qui ferait ainsi son apprentissage du seul état que son père pût lui donner. Il fut donc décidé que Paul se mettrait en route dans deux jours , sous les auspices du voisin, qui devait l'accompagner jusqu'à la ville prochaine; mais il devait revenir seul, et c'était la partie de son voyage à laquelle il songeait avec le plus de plaisir.
Le père Antoine donna à son fils toutes les instructions nécessaires; il lui écrivit sur un petit livre le prix de ses marchandises , pour qu'il ne se trompât .pas. On lui donna une balle moins lourde que celle avec laquelle il avait fait le tour du grand prés ; sa mère lui fit une petite blouse bien chaude; et bientôt il eut tout-à-fait l'air d'un marchand forain.
Le moment du départ arriva, et après avoir embrassé son père, sa mère et ses soeurs, il se mit hardiment en route. Il se retourna plus d'une fois pour faire des signes d'adieu à son père qui, placé à la fenêtre de sa chambre, le suivait des yeux sur le chemin. Mais enfin il perdit de vue la maison paternelle, et commença à songer sérieusement à ses nouvelles affaires. Dans chaque village où il s'arrêtait, il demandait la maison des pratiques dont son père lui avait soigneusement indiqué les noms sur son itiné-
raire, et il était si gentil avec son petit costume, il avait l'air si intelligent, que tout le monde voulait lui acheter quelque chose. Enfin, lorsqu'il arriva à la foire qui était le but de son voyage, il avait déjà vendu une partie de sa pacotille. Le reste fut bientôt placé. Paul charma toutes les personnes auxquelles il eut à faire. Il avait un ton poli qui prévenait en sa faveur, et l'on ne pouvait manquer de s'intéresser à un si jeune enfant qui montrait tant d'intelligence. Aussi quelques-unes des plus anciennes connaissances de sou père se plurent à le loger chez elles, et à lui faire faire de bons marchés qui rendirent son voyage très lucratif. Paul, enchanté, regardait son petit trésor avec un sentiment de joie bien vif et bien doux. Il sentait d'avance le plaisir qu'il aurait à le remettre entre les mains de son père; et il était heureux aussi de penser que désormais on compterait sur lui, et qu'il allait être un homme utile dans sa famille. Plus d une fois il remercia Dieu de son bonheur, car il se rappelait que sa mère lui avait dit en partant: «La " providence veillera sur toi et ne t'abandonnera pas.-j Paul songea enfin au retour. Son compagnon, avant de le quitter, lui remit de nouvelles marchandises pour qu'il pût faire encore quelques marchés, si l'occasion s'en présentait; et notre petit marchand forain seul, mais bien heureux et bien content, reprit la route de la maison paternelle. Ce jour-là, il marcha plus long-temps que de coutume, et le soleil commençait à baisser, lorsqu'il entendit , dans un chemin de traverse, quelques plaintes semblables à celles d'un homme qui implorait des secours. Un mouvement d'humanité le porta à se diriger vers le lieu d'où partaient ces plaintes. Il trouva un vieillard vêtu de beaux habits, mais infirme, et dont la béquille s'était cassée. Il attendait là, depuis fort long-temps, que quelqu'un vînt à passer pour l'aider à continuer sa route. Paul était trop bon pour n'être pas secourable; il aimait trop son père, déjà avancé en âge, pour n'avoir pas un respect naturel pour la vieillesse. Chargé comme il l'était, il n'eût pu prêter aucun appui au malheureux vieillard. Il prit donc le parti de cacher sa balle dans un buisson touffu, et offrant le secours de son épaule à son nouveau compagnon, il parvint, non sans peine et sans fatigue de part et d'autre, à le reconduire jusqu'à la ville. Ils arrivèrent ainsi dans une grande et belle maison où l'on attendait le vieillard avec inquiétude : mais à peine Paul l'eùt-il vu entre les bras de sa famille, qu'il s'échappa rapidement sans qu'on s'en aperçût, et retourna au lieu où il avait déposé son fardeau. Hélas! ses recherches furent inutiles. La balle n'y était plus, et son trésor, qu'elle contenait, avait disparu avec elle. Qu'on juge de la douleur du pauvre Paul.' Toutes ses espérances, tout le fruit de son voyage, détruits eu un instant! Il
pleura abondamment. Mais il songea bientôt à se tirer de ce mauvais pas. Un seul parti lui restait à prendre. C'était de retourner chez celui qu'il avait secouru, et d'implorer sou appui à son tour. Il reprit donc tristement le chemin de la ville, et arriva tout confus au milieu de cette famille qu'il retrouva dans la joie où il l'avait laissée. Il raconta son histoire qui toucha vivement tous ceux qui l'entendaient. On le rassura, on lui promit qu'il retrouverait son argent et ses marchandises, et on le fit coucher dans une belle chambre où il trouva un lit excellent.
Le lendemain, il était tard quand il se leva. Le bon vieillard le prit par la main et lui dit : u Viens, « mon enfant, tu vas voir qu'il te reste encore quelque Il chose, et que le bien qu'on fait dans ce monde n'est «jamais perdu." En disant ces mots, il le fit sortir avec lui, et le conduisit dans une boutique leniplie d'indiennes, de mousselines, d'étoffes de toute espèce. C'était un fonds qu'il venait d'acheter; et il ajouta: «Tout ceci, mon enfant, est à toi. Tu m'as rendu un « grand service, tu es un bon fils, tu seras un honnête «homme. Je suis heureux de pouvoir contribuer à «ton bonheur. Vas chercher ton père, ta mère et tes «sœurs, venez tous vous établir ici; vous trouverez «toujours en moi un protecteur et un ami.» Et il l'embrassa avec effusion. Paul était immobile de surprise et de reconnaissance. Il se jeta aux genoux de son bienfaiteur; et après l'avoir remercié par ses larmes plus que par ses paroles, il demanda la permission de partir aussitôt pour annoncer plus vite à sa famille ce bonheur inattendu.
Paul aurait voulu aller aussi vite que le vent. Il avait trouvé des forces nouvelles, il ne marchait pas, il courait, et il arriva dès le lendemain. Quel mo;Tient pour son père et sa mère, quand ils le revirent! Mais leur joie ne saurait s'exprimer lorsqu'il leur fit avec feu le récit de ses aventures. Le père Antoine le seri-ait dans ses bras; sa mère ne cessait de l'embrasser. Ils étaient plus fiers encore de sa bonne action, que contents de la fortune qui leur arrivait. L'un et l'autre lui donnaient à chaque instant le nom le plus doux qu'un enfant puisse entendre, celui de bon fils. Le père Antoine était rétabli. Ils partirent tous pour aller rendre grâce à leur bienfaiteur, et l'on mit pour enseigne à la boutique: Au petit marchand forain.