‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 103 sur 169 · DIEU ÎS'A RIEN FAIT EN VAIN · texte numérisé non relu

DIEU ÎS'A RIEN FAIT EN VAIN

Par une matinée du mois de novembre, M. de Simiane et son jeune fils Henry se promenaient sur les bords de la Juine. Curieux, mobile, un peu bavard et grand questionneur, Henry changeait il chaque instant de conversation : « Ah! comme les arbres sont capricieux, Papa! ils étaient tous verts au printemps; en voilà de jaunes, de rouges et de bruns; les vieux saules ont seuls conservé leur pâle verdure. Vois, vois ces pauvres platanes! comme ils sont dépouillés! leurs branches noires et nues semblent grelotter de froid. Ah! cela sent l'hiver. Je voudrais, moi, voir toujours le printemps. Mon Papa, dis-moi donc à quoi sert la saison du froid, des vents, des pluies, du ciel gris et des feuilles mortes? — -Je te ferai lire, lui répondit son père, un charmant conte de Berquin sur ce sujet, intitulé: les Quatre Saisons, n

Hexry: 11 Ah! je l'ai lu; je m'en souviens un peu: l'hiver, je crois, sert à faire des boules de neige. Mais bast! j'aime encore mieux cueillir des bouquets de

violettes A propos, j'ai faim. Papa; n'est-il pas

temps (le manger la poire que tu as mise dans ta poche pour mon second déjeuner?" Le père : » Oui, la voilà, n

Hexrt: h Oh! qu'elle est belle! comment nommet-on cette espèce de poire? n

Le pèhe : 11 C'est une poire de Saint-Germain. " Hexry : H Elle est délicieuse. »

Le père: h C'est du fruit de la saison, mon cher Henry; si nous étions encore au printemps, il n'y aurait ni poires, ni pommes, ni raisin. Quand viendra le temps des boules de neige, le Bon-Chrétien d'hiver te consolera peut-être des bouquets de violettes. 1)

IIexry: "La rivière est bien haute!.... Mon Papa, les débordements, les inondations, les tempêtes, les volcans, à quoi tout cela sert-il?»

Le père : « A quoi te servirait d'en connaître la nécessité? »

Henry : " Papa, ce n'est pas répondre. Puisque Dieu

n'a rien fait en vain, il a eu ses motifs. D'ailleurs

ma curiosité est aussi dans les desseins de la Providence. »

Le père, souriant : » Alors il faut te répondre: Eh bien donc, mon cher enfant. Dieu ne m'a point dit ses desseins, ni à personne que je sache; mais l'admirable enchaînement de causes et d'effets qui frappe nos yeux dans l'univers, doit nous persuader que tout a son but, dans les décrets de la Providence. Un phénomène que nous n'expliquons pas et dont Futilité

ne nous est point connue, prouve seulement que l'intelligence de l'homme est bornée. Connais-tu les motifs de toutes mes actions?" Henry : « Non, mon Papa, n

Le père: « Cependant, chaque fois que tu me vois faire ou dire quelque chose que tu ne comprends pas, tu ne me regardes point comme un insensé, n

Henry: nNon, parce que je ne suis qu'un enfant, et que je ne sais pas tout. »

Le père: u Et moi, mon pauvre ami, je ne suis qu'un homme, c'est-à-dire, devant Dieu, un atome qui ne sait rien. Tu verras plus tard, en étudiant la géographie, que le débordement du Nil fertilise l'Egypte; et tu diras, comme moi: Les tempêtes, les volcans ont sans doute aussi leur but que j'ignore. Dieu laisse l'homme étudier, apprendre, découvrir; mais il n'a pas promis de lui tout expliquer. Dieu se montre. Dieu se révèle à notre intelligence, dans le monde qui nous environne, parla perfection, le nombre, l'éclat et la magnificence de ses œuvres; dans le fond de notre cœur, par la voix de la conscience, par les germes de la vertu, qu'il a semés au-dedans de nous, et qu'il confie à notre libre arbitre. Découvrir Dieu, l'aimer, le prier, tâcher de lui plaire, espérer en lui: voilà l'histoire du cœur humain, dans tous les temps et chez tous les peuples; car avant d'être une science, la Religion est un sentiment. »

Henry: k Ah! Papa! j'aime bien Dieu!.... Vois, vois les belles vaches qui paissent de l'autre côté de l'eau; il fait pousser du gazon pour elles, et leur donne de

bon lait pour nous Bon! voici le petit bois qui

conduit à la fontaine...... Eh bien! eh bien! que font

donc ces hommes là? ils retournent toute la prairie. Les peiqiliers sont abattus; des tas de terre, de plâtras et d'immondices couvrent la pelouse; une vilaine tourbe noire remplace les jolies gazons verts où j'ai cueilli tant de marguerites et de paquerelles l'été dernier! A qui donc cette prairie? peut-on gâter ce beau tapis velouté? quel dommage! Et la fontaine, la belle fontaine! la voilà toute obstruée de gros tas de pierres et de sable. Le propriétaire est donc fou? détruire un si joli pré! abattre ces beaux arbres, qui formaient une si jolie salle de verdure!.... u

Le père: 11 Henry, ce pré que tu regrettes appartient à ton oncle, qui veut en faire un jardin. En retournant le sol, en le couvrant de terres rapportées, il le fertilise; les pierres que tu vois sont destinées à bâtir unejolie maisonnette; au lieu de foiu, à l'avenir il recueillera des fruits, des légumes et des fleurs. Mon cher Henry, ne jugeons pas trop vite : les démolitions sont un fort bon engrais dans les terrains tourbeux; les cendres volcaniques doublent la f(;condilé des campagnes de Naples et de la Sicile; la pouzzolane, autre i)roduit des volcans, donne un ciment parfait

en usage dans toute l'Italie Ton oncle est un

propriétaire intelligent , et Dieu sait gouverner le monde. »

Page 1