‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 112 sur 169 · L'AUBERGISTE DU SOLEIL D'OR · texte numérisé non relu

L'AUBERGISTE DU SOLEIL D'OR

Il ne faut jamais désespérer des situations les plus malheureuses, car Dieu n'abandonne pas ses enfants. Cette consolante vérité va se trouver développée dans une petite histoire qui a au moins le mérite d'être parfaitement vraie. Le héros de ce récit est tout simplement le propriétaire de l'auberge du Soleil d'Or, dans un joli village où relayent les diligences, sur la route deCaen. Voici ce que je tiens de sa propre bouche. George (c'était son nom), désobéissant comme le sont quelquefois les enfants de six ans, avait quitté la boutique de ses parents, et s'était aventuré jusque sur le pont de Rouen, ville qu'ils habitaient. Là, il s'amusait à jeter des cailloux dans l'eau, lorsqu'un faiseur de tours vint à passer, avec ses gobelets, ses tréteaux, ses tapis, enfin tout le bagage qui fixe ordinairement l'attention des passants oisifs, et qui les dispose d'avance à l'admiration. Le petit George ne manqua pas de le suivre, attiré par l'or faux et les vieux rubans qui ornaient la coiffure et la veste de l'escamoteur. Celui-ci, de son côté, avait remarqué la force et la fraîcheur de l'enfant; il venait d'en perdre un à-peu-près du même âge, et il pensa que George pourrait le remplacer dans les différents exercices qu'il lui avait appris. S'étant donc bien assuré que George était seul et loin de ses parents, il l'affubla, tout en jouant, des petites bottines, de la veste argentée et de la toque à plumes du fils qu'il avait perdu; et ainsi déguisé, il l'emmena à une mauvaise auberge où il couchait. La nuit venue, George dépaysé demanda en vain ses parents. Tout en pleurant, il s'endormit; et le lendemain de grand matin, avant qu'il (ut bien éveillé, l'homme aux tours et tout sou bagage, y compris le pauvre George, étaient en route |iour

une autre ville. Qu'on se figure la désolation des malheureux parents, lorsqu'ils ne virent plus reparaître leur enfant, et que toutes les recherches qu'ils firent pendant plusieurs mois ne leur apportèrent aucun éclaircissement sur son sort. Ils finirent par le pleurer comme mort. « Encore, disait la pauvre mère, je voudrais bien être siïre qu'il le fût; ce serait un Ange parmi les Anges; et il prierait pour son père et pour moi! Mais qui sait ce qu'il est devenu? Qui me répondra qu'il n'est pas tombé en de mauvaises mains , qu'on n'en fera pas un mauvais sujet? Oh ! ciel ! ne vaudrait-il pas mieux pleurer sa mort! n La bonne mère avait raison, et sans une protection spéciale du ciel, il est certain que le petit George courait de grands risques de devenir un coquin.

Nous ne le suivrons pas dans tous les dé])artements où le traîna à sa suite l'homme qui l'avait dérobé, et qui l'obligeait à faire des tours pour gagner de l'argent. Heureusement la Providence avait doué George d'un bon cœur et d'un sens droit. Aussitôt qu'il fut sorti de la première enfance, il se rappela avoir entendu dire que son maître l'avait trouvé et qu'il ne lui appartenait pas, et jamais il ne perdit de vue l'espoir de quitter cet homme brutal qui l'accablait de fatigues et de mauvais traitements. Plusieurs années se passèrent avant qu'il pût exécuter ce dessein. Enfin, comme son maître et lui revenaient de la Bretagne et traversaient la Normandie, ils s'arrêtèrent un jour à l'auberge du Solfil (fOr, dont l'hôtesse était une excellente femme. Touchée de l'air triste du petit George, elle le questionna et apprit de lui la vérité. L'enfant, alors âgé de douze ans, la supplia d'une manière si pressante de l'aider à échapper à son ravisseur, qu'elle V consentit. George fut caché dans une grande armoir^^et Rose, la fille de la bonne hôtesse, lui apportaWà manger. Pendant deux jours, le faiseur de tours chercha l'enfant; il parcourut tous les environs, ne se doutant pas que George fût si près de lui; et il finit par croire qu'il s'était noyé dans une rivière qui coulait m-ès de là. Lorsqu'il fut parti, la protectrice de Geor^ joignit à son premier bienfait celui de le garder chez elle. Il avait de l'intelligence, il apprit à servir les voyageurs, à soigner les écuries; il devint un grand et beau garçon, et, ce qui vaut mieux, sa probité était extrême. Je ne parle pas de sa reconnaissance pour sa bienfaitrice et pour Rose qui avait grandi avec lui; il eût cent fois donné sa vie pour elles. La bonne dame était veuve; elle avançait en âge; voyant que les deux jeunes gens se convenaient et que George était en état de conduire la maison, elle leur annonça qu'elle voulait les marier et servir de mère au pauvre enfant qui avait été enlevé à la sienne; car toutes les recherches faites pour découvrir ses parents étaient demeurées sans succès.

Le mariage ayant été fixé au mois suivant, notre jeune homme partit, pour aller faire à Rouen différentes emplettes nécessaires à la maison. Il n'était jamais retourné dans cette ville, l'homme qui l'avait enlevé n'ayant eu garde de le conduire dans des lieux qu'il aurait pu reconnaître. Précisément, pour entrer dans la ville, il avait à traverser le pont. Comme il marchait lentement, et rêvant à sa nouvelle fortune, il leva machinalement les yeux. L'aspect de ces lieux, et sur-tout celui d'une petite maison en briques, dans laquelle il voyait briller la flamme rougeâtre d'une forge, le frappa. i(Dieu! se dit-il, c'est sur un pont

que j'ai été enlevé La lueur de cette forge Il me

semble que, dans mon enfance, elle éclairait la figure de mes parents » Indécis, tremblant, n'osant

se livrera une si frêle espérance, il approche, il entre, il questionne: deux bons vieillards, propriétaires de la forge, versent des larmes au souvenir de leur fils perdu et si long-temps pleuré. Enfin on s'explique; on rapproche les temps, les circonstances, et Ijientôt il est prouvé que l'heureux George reçoit la bénédiction de ses parents.

Impatient d'apprendre à Rose et à sa mère à quel point la Providence l'avait protégé, il se hâta de retourner vers elles, et son mariage fut conclu. Ses vieux parents, tant qu'ils vécurent, allèrent le voir tous les ans au Soleil cfOr, où il est encore aujourd'hui époux heureux et propriétaire fort achalandé d'une excellente auberge, que je recommande à tous ceux qui passeront par Tibouville. * *.

LE ROLGE-GORGE.

Parabole ilu docteur Krummaciter.

Dans le fort de l'hiver, un rouge-gorge se présenta à la fenêtre d'un bon laboureur, comme pour demander l'hospitalité. Le laboureur, répondant à la confiance du petit animal, ouvrit la fenêtre et le reçut avec honte. Le ronge gorge passa tout l'hiver dans la maison, ramassant les miettes de pain, becquetant les débris qui tombaient de la table; et les enfants l'aimaient beaucoup. Mais, au printemps, lorsque les haies se couvrirent de feuilles, le laboureur ouvrit la fenêtre, et son petit hôte s'envola dans le bois voisin , où il bâtit son nid et chanta sa joyeuse chanson.

L'hiver revint, et le rouge-gorge revint aussi; mais cette fois il amena sa compagne avec lui. Les deux petits oiseaux entrèrent avec confiance, et ils regardaient tout autour d'eux sans s'effaroucher. Le laboureur et ses enfants se réjouirent beaucoup de les voir, et les enfants disaient: Ces petits oiseaux nous regardent comme s'ils avaient quelque chose à nous dire.

S'ils pouvaient parler, répondit le père, ils vous diraient: La confiance fait naître la confiance, et la bienveillance appelle l'amitié.

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