‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 115 sur 169 · DES JOUJOUX ET DE LEUR IMPORTANCE · texte numérisé non relu

DES JOUJOUX ET DE LEUR IMPORTANCE

Si jamais Ton poussait l'amour des méthodes et des classifications jusque dans la boutiqued'un marchand de joujoux, il est certain que la grande famille des poupées et la classe intéressante des pantins se trouveraient en première ligne; que Ton verrait figurer en tète de cette classification la Poupée qui parle (1), la poupée qui marche, la poupée qui ouvre et ferme les veux à volonté, celle dont les jambes et les bras sont articulés, et mille autres petits automates plus ou moins parfaits. jNIais il ne s'agit point ici de toutes ces merveilles; ce sont au contraire les joujou.\ les plus communs et les plus ordinaires qui ont droit à notre attention, parce que ce sont ceux-là seulement qui font le bonheur du plus grand nombre de nos enfants, et par suite aussi le bien-être des artisans laborieux et intelligents qui les fabriquent.

C'est en Allemagne qu'il faut aller chercher les grandes manufactures de tous ces petits objets qui nous arrivent périodiquement en France, vers l'é-

(1) A l'exposition des produits de l'Industrie française, en 183.3, il y avait des poupées qui prononçaieiit assez distinctement Papa et Maman , (juand on leur touchait la main.

poque actuelle. Cest dans la forêt Noire, dans le petit pays de Sonnenberg, dans les environs de Nuremberg, dÛlm, de Stuttgart, qu'il faut visiter, au milieu de la campagne, des bois ou des montagnes, ces ateliers de peintres, de sculpteurs, de mouleurs et de modeleurs en carton , d'oii sortent cette infinité de petites figures, d'animaux sculptés en bois blanc, de poupées articulées, ces chevaux et ces poupards de carton , ces petits villages à toits rouges, ces. petites musiques, ces pantins de bois, ces tambours, trompettes et autres instruments bruyants qui vont bientôt retentir de toutes parts. C'est là, et sur-tout en hiver au milieu des neiges, que l'on trouve des familles entières occupées à la confection de tous ces joujoux, si justement nommés youjotir d'Allemagne. Ces contrées sont, en effet, les seules où l'on ait pu parvenir à livrer ces petits objets à un prix aussi modique; et la raison, c'est que le travail y est divisé à l'infini , qu'il est tel individu qui n'a fait pendant toute sa vie que des bras et des jambes de poupées, que tel n'a exercé d'autre métier que d'en mouler ou d"en peindre la tête; c'est que toute la famille travaille, que les ma- ^ tières premières ont peu de valeur, que la grande/.;; habitude de fabriquer toujours le même objet faitiv; que l'on parvient à l'exécuter beaucoup mieux e\\^ beaucoup plus vite. Mais je m'aperçois que je deviens '^

un peu trop sérieux ; encore un peu , et j'allais parler

des manufactures anglaises Je reviens bien vite à

mes pantins.

On a peine à concevoir comment il est possible de donner certains de ces objets à si bas prix : ainsi, par exemple, on fait à Sonnenberf; de petites Dûtes dont on donne soixante dix douzaines pour 4 francs, des petits oiseaux peints qui ne servent qu'à emballer les autres joujoux, et une foule de petits riens divers qui, réunis, assortis et rassemblés par groupes ou par collections, produisent tout l'effet que l'on a droit d'en attendre. On exporte annuellement seize mille quintaux de ces jouets d'enfants, dont la valeur est estimée .1 25o,ooo francs.

L'eau, il faut l'avouer, est un puissant auxiliaire pour ces bonnes gens de la montagne. Le plus léger filet, le plus faible ruisseau est aussitôt utilisé pour faire marcher une roue, un tour, une scie, ou tout autre mécanique; et tout cela est si simple, si ingénieux, que Ton est étonné de voir les résultats de la mécanique la plus savante ainsi devinés par le modeste habitant de la maison de bois dans laquelle on se trouve. Un voyageur entre un jour dans l'habitation d'un montagnard tyrolien; il n'y trouve qu'un enfant au berceau; frappé du balancement uniforme de ce petit lit, il en cherche la cause, et découvre bientôt une corde qui traversait le mur et allait s'attacher à l'arbre d'une roue qu'un ruisseau voisin faisait tourner. Les ruisseaux sont les véritables serviteurs de ceux qui habitent leurs bords.

Il se fait à Paris même un grand nombre de joujoux, mais ils ont une physionomie particulière; ils sont peut-être mieux faits, mais ils sont plus chers. Les ménages et les sabres de ferblanc , les soldats et les services d'étain, entre autres, se fabriquent dans le quartier Saint-Martin et dans tous les passages qui le traversent. C'est là sur-tout que l'on procède en grand à l'habillement des poupées élégantes; c'est là que l'on fabrique les gibernes, et les saberdaches, et tous les objets en peau teinte; enfin les ouvrages de carton ne se font nulle part avec autant de perfection et de propreté, que dans ces rues sales et populeuses. C'est comme les jolis rubans de Saint-Étienne, qui sortent de la ville la plus noire, la plus enfumée et la plus boueuse de France.

Les joujoux d'émail nous arrivent à Paris de la Montagne noire, en Languedoc; et c'est encore sous la hutte du pauvre qu'ils se fabriquent par milliers.

Les billes de marbre se taillent dans les moulins de Steinbach, et celles d'agathe dans ceux d'Oberstein , en Palatinat.

(^uant aux ouvrages en os et en ivoire, ils sortent des environs d'Ulm et de Dieppe; et souvent l'indus-

trie de plusieurs pays se réunit pour donner naissaïuc h l'objet de la plus faible valeur.

Qui ne connaît point, par exemple, ces jolis chapelets qui sont contenus dans un baril d'ivoire de la grosseur d'une très petite noisette? qui n'a point admiré leur délicatesse et l'adresse extrême qu'ils ont exigée? Mais qui a jamais songé à toutes les circonstances, à tous les arts, et aux différents genres d'industrie qui sont rassemblés sous un si petit volume?

D'où vient l'ivoire de ce petit vasi? Je vous l'ai déjà dit, il a été porte par un éléj)hant d'Afrique ou d'Asie, il a fait partie de l'une de ces défenses pour lesquelles le nègre affronte les plus grands dangers, et il a été travaillé à Dieppe. De quoi sont ces grains colorés? D'émail; or, l'émail est un verre opaque dans lequel il entre de l'étain, et qui est coloré avec de l'or, s'il est rouge, avec du cuivre, s'il est vert, avec du cobalt, s'il est bleu. Où ont-ils été faits? A Venise, peut-être. Quel est ce petit fil d'argent qui les traverse et les enchaîne? Ce n'est point de l'argent, c'est du laiton simplement argenté; or, dans ce fil, il y a trois métaux qui proviennent de trois contrées éloignées. Mais enfin, où a-t-on rassemblé tous ces produits divers pour en composer ce chapelet mycroscopique A Nevers.

Vous le voyez, mes chers enfants, les quatre parties du monde ont été mises à contribution, et plus de cent personnes de nations et d'états différents, ont été occupées , directement ou indirectement, à la confection de ce petit bijou. Il en est de même de beaucoup d'autres. C'est sous ce point de vue que je voulais fixer votre attention sur les joujoux que vous allez recevoir; persuadé que vous y attacherez encore plus de prix, quand vous saurez qu'ils ont contribué à procurer le bonheur et l'aisance à plusieurs millier^ de pauvres familles.

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