LES DANGERS DE L'ÉMULATION
De l'émulation à l'envie la pente est si glissante, qu'il faut souvent interroger son cœur, pour s'arrêter h point sur ce terrain fertile et dangereux. Mais un bon père sait lire ce qui se passe dans l'âuie de ses enfants, et dès qu'il voit paraître le triste sentiment de la jalousie , il se hâte de le combattre et de l'étouffer, comme le plus cruel ennemi du bonheur.
Jules et Gustave habitaient, avec leurs parents, le château de Bellerive. Laborieux, spirituel et sensible, Jules répondait de son mieux aux tendres soins de son père, qui s'occupait avec ardeur de son éducation. Cependant, il faut l'avouer, Jules avait un peu négligé son écriture; tandis que son cousin Gustave, qui avait un excellent maître, écrivait dans la perfection.
Un jour qu'il y avait nombreuse compagnie dans
le salon de Bellerive, madame de Sainte-Luce, mère de Gustave, fit admirer aux dames un recueil de maximes, copiées sur vélin par son fds; puis, comme pour offrir à Jules une occasion de briller à son tour, elle le pria de montrer aussi son écriture. Le pauvre Jules rougit, s'excusa; mais sur un signe de son père, il alla chercher son cahier de ver.sions, et montrant avec douleur son griffonage, il rendit, par l'effet du contraste, le triomphe de Gustave plus complet.
Dès qu'il fut seul avec son père, Jules se plaignit de sa tante: " C'est un tour qu'elle m'a joué, dit-il, pour exalter Monsieur Gustave. Elle savait bien qu'il écrivait mieux que moi. Le beau mérite, que de peindre l'écriture! c'est le talent des gens médiocres. Au reste, nous verrons. Je sais que Gustave copie à la sépia, pour l'album de madame de Bellerive, une lithographie de Villeneuve; j'en ai aussi une épreuve dans mon carton; je vais la copier à l'aquarelle; j'aurai mon tour. Nous verrons. Monsieur l'écrivain, qui de nous deux saura mieux gouverner son pinceau. J'ai d'excellent papier, des couleurs anglaises de Newman , et je me souviens des conseils de M. Ciceri. Oh! je ris d'avance, en songeant à la mine de Gustave: son pauvre dessin, sa triste sépia ne fera pas fortune. »
Monsieur de Valcourt vit bien que son fils était piqué: n Fais ton aquarelle, Jules, lui dit-il; mels-y tous tes soins, surpasse toi, mon fils, cela te sera plus glorieux et plus difficile que de surpasser ton cousin qui n'est pas très expert au lavis. Tu l'humilieras, tu le feras rougir à son tour, et peut-être alors tu ne l'appelleras plus 7l/o)W(Vur Gustave, n
Jules comprit son père et rougit. <i Je ne veux point humilier mon cousin, reprit-il; il m'a fait de la peine, il est vrai ; mais ce n'est pas sa faute. J'ai tort de lui en vouloir; je veux aimer Gustave comme autrefois... Je ne ferai point l'aquarelle. — Embrasse-moi, mon fils, s'écria M. de Valcourt, en essuyant une larme; va, le danger est passé; fais ton dessin maintenant, fais-le pour moi; nous ne le montrerons à personne, mais chaque fois que je le verrai, ce dessin me dira: Jules dessine bien, et ce qui vaut mieux, Jules est modeste, il a bon cœur, il sait triompher de l'envie."
LITHOGRAPHIE