‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 135 sur 169 · LE VOYAGE DAINS LE LIT · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DAINS LE LIT

J'étais, l'automne dernier, à la campagne chez ma belle sœur, femme aussi recommandable par son esprit que par son dévouement à ses enfants. Assis sous un berceau de chèvrefeuille qui entourait la fenêtre de l'appartement oii elle soignait sa fille Léonie, convalescente d'une longue maladie, j'entendais leur conversation; et je ne puis résister au désir de transcrire ici ce qu'alors je m'amusai à tracer, en les écoutant, sur mon agenda.

Le médecin avait défendu que Léonie prit aucune nourriture, avant que les médicaments qu'il avait ordonnés n'eussent fait leur effet, c'est-à-dire avant sept heures du soir, et il n'en était que six. La petite fille, usant du double privilège que lui donnaient la maladie et l'excessive tendresse de sa mère, commença, d'un ton pleureur, à réclamer ainsi contre l'ordonnance du docteur:

LÉONiK : Qu'est-ce que cela lui fait, à lui qui court et qui mange tant qu'il veut?... Il lui est bien égal que

je sois étendue dans mon lit sans remuer, et sans pouvoir seulement manger ma soupe!

La mi-re: Tu sais, mon enfant, que je ne cède jamais sur ce que je trouve important pour ton Lien, et que les arrêts du médecin sont sans appel.

LÉoNiE, toujours grognant: que vais-je donc devenir? comment faire pour arriver plus vite à sept heures du soir?

La mère: Prendre ton parti, et au lieu de peser sur chaque minute, ce qui la rend plus longue et plus lourde, te distraire et employer le tenips, afin qu'il passe plus rapidement.

Léoxie: Cela est bien aisé à dire; mais quand on ne peut pas remuer!...

La mère : Eh bien, pour suppléer au mouvement, n'avous-nons pas l'imagination , et ne peiit-on par la pensée faire le tour du monde? Au lieu d'un voyage de si long cours, essayons seulement de parcourir cette chambre. Je suis sûre que nous y trouverons bientôt de quoi donner carrière à notre imagination. Et tiens! sans sortir même du lit sur lequel tu es couchée, amusons-nous à lui rendre sa forme primitive, à remettre chacun des objets qui le composent dans son état naturel; nous verrons ce que cela produira. D'abord, le bois de lit est du merisier; avant d'être abattu et de passer par les mains du tourneur et du menuisier, cer arbre dominait sans doute quelque haie d'aubépine; il était lui-même couvert de jolies fleurs blanches, au printemps

LÉONIE : Oh ! oui et de petites cerises noires dans

l'été Je vois d'ici mou frère grimper sur l'arbre

pour les cueillir et les jeter dans mon tablier; et j'entends Maman s'écrier que je vais me faiie mal, si j'en mange trop.

La mère : C'est cela précisément. Puisque nous voici transportées en pleine campagne, tâchons d'animer notre paysage: pour cela, il suffira de ressusciter tous les animaux qui ont contribué à te coucher si mollement. Par exemple, le crin qui remplit ton sommier, appartenait peut-être à quelques uns de ces jolis poulains qui galopaient si lestement dans les herbages de ton oncle, en Normandie.

Lèome: Oh! je les vois encore! Il y en avait de blancs comme la neige, et d'autres noirs comme l'ébène. Je leur tendais un morceau de pain, et ils venaient le manger dans ma main.

La mère : Ces nobles animaux , si utiles pendant leur vie, le sont encore après leur mort; car leur crin sert à plusieurs usages, et entre autres, il remplit les coussins de nos fauteuils, de nos canapés, et les sommiers de nos lits. Passons maintenant aux oies, dont le duvet compose l'oreiller sur lequel tu appuies ta tête

LÉONIE : Oh! c'est vrai, Maman; je ne pensais pas

à cela, quand je les dédaignais à cause de leur air stupide.

La mère : J'espère que tu n'as pas été aussi ingrate envers les troupeaux de brebis, dont la laine remplit tes matelas et a servi ;i faire cette bonne couverture.

Léoxie: Pour cela non. Maman; vous savez que j'avais même choisi parmi elles une compagne, qui jouait avec moi et me suivait dans la prairie. Ma pauvre Bébé!... Croyez-vous que je la retrouve?

La mère: Cela peut être, mais je doute que tu la reconnaisses, et qu'elle se souvienne de toi. Elle serif grandie, et elle a peut-être fait un petit agneau pour lequel elle aura oublié tous ses jeux d'autrefois et toutes ses anciennes affections. Mais continuons l'examen de ton lit : Puisque nous replaçons chacune des choses inanimées qui le composent, dans son état primitif, il faut qu'en vertu de la métamorphose, la toile de tes draps et de tes matelas se change en un champ de lin et de chanvre.

LÉONIE : Oh ! je vois d'ici la pièce de lin ; c'est celle qui appartenait au père Simon; elle était toute parsemée de fleurs d'un bleu pale, qui ressemblaient à une broderie sur un beau fond vert. Je me rappelle la femme du père Simon, qui chantait en faisant tourner son rouet; et vraiment je crois que je sais

encore sa chanson Mais, Maman, notre vovage se

borne à la Normandie; où irons-nous replanter, s'il vous plait, le coton dont est foite la percale de mes rideaux?

L.\ mère: En effet, ceci nous fera faire une course de plus longue haleine; car il nous faudra aller jusques dans nos colonies pour y retrouver l'arbre qui produit le coton. Mais nous pouvons remettre à un autre moment l'examen de cet arbre; et comme, pour un si long trajet, il est bon de prendre des forces, je t'avertis que sept heures viennent de sonner, et que l'instant si désiré de ton souper est arrivé.

LÉONIE: Quoi déjà!... Eh bien. Maman, avant de me mettre à manger, je veux encore prendre le temps de remercier Dieu d'avoir fait servir tant d'animaux, de plantes et de travaux des hommes, pour le bien-être et les jouissances d'une petite fille comme moi.

La mère : C'est bien, mon cnfiint; j'aime à t'cntendre exprimer une reconnaissance si naturelle.

LÉONIE; Oh! Maman, encore un instant Ne se-

rais-je pas bien plus ingrate, si avant tout, je ne remerciais pas la Providence de m'avoir donné une mère si bonne, si bonne, qu'elle sait, non seulement guérir les maux de mon corps, mais aussi me distraire, me consoler, et chasser loin de moi l'impatience et lennuil

RÉPONSES DU BON GÉNIE

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