LES BONS CAMARADES
Je vais raconter tout simplement un fait qui m'a été communiqué depuis peu. Je pense qu'un tel récit n'a pas besoin d'ornements, et que tous mes lecteurs y saisiront avec intérêt la leçon touchante de bienf:iisance et de délicatesse qu'il renferme.
Deux jeunes gens, que je ne puis nommer, puisqu'ils ne sont connus que d'un seul de leurs camarailes qui n'a point trahi leur secret , avaient été placés dans une institution à Paris, et y faisaient leur études avec succès. Ces deux élèves appartiennent, à ce qu'il pai'ait, à des parents distingués par leur mérite et par leur rang dans la société. Ils étaient déjà parvenus à une classe avancée, lorsque leur famille éprouva des revers soudains, qui la mirent dans l'inqjossibililéde continuer le paiement de la pension. Nos jein:es gens se virent donc sur le point d'interrompre leurs études et de perdre le fruit de tout ce qu'ils avaient ac(|uis jusqu'à ce moment. Raisonnables, laborieux, animés l'un et l'autre de sentiments nobles et élevés, brûlant du désir de se montier dignes de leurs paleiits en se distinguant dans une'carrière honorable, ils sentirent profondément le malheur qui menaçait de les frapper, et la ruine de leur famille fut pour eux une double calamité, u Si du moins, se disaientils, notre éducation était achevée, nous serions en mesure de remédie! à ce désastre , et de faire recueillir à nos parents le fruit des sacrifices qu'ils ont faits pour nous; mais le mal arrive avant que le remède soit l)réparé. Si jeunes, et avec une éducation incomplète, (le quoi serons-nous capables?'
Telles étaient les réflexions qui les désolaient. Un de leurs camarades, nommé Alexis, estimé et chéri de tous les élèves, à cause de ses excellentes qualités, de sçs piineipes d'honneur, de fianchise et de di'li-
catesse, avait remarqué depuis quelques jours la tristesse des deux jeunes gens, et surpris plusieurs fois des larmes dans leurs yeux. Il trouva le moyen de les rejoindre seuls, dans un coin du jardin, pendant une récréation. » 3Ies amis, leur dit-il, je me suis aperçu que vous avez du chagrin; si c'est un secret, je ne vous en demande point la confidence; mais si vous pensiez que je pusse vous être bon à quelque chose, je viens vous offrir mes services et mon dévouement. )i
Touchés de cette démarche délicate, les deux jeunes gens se regardèrent un instant, comme pour se consulter ; puis, l'un d'eux s'adressant à Alexis et lui tendant la main: h Quand on est atteint par le malheur, dit-il, on aurait tort de repousser un ami généreux. Tu ne peux rien pour nous, Alexis, si ce n'est de partager notre peine et de nous donner quelques consolations." Alexis, pour toute réponse, serra la main de ses deux camarades, qui lui confièrent alors toute leur position. Tandis qu'ils parlaient, Alexis réfléchissait; et lorsqu'ils eurent achevé leur confidence, il leur dit: «Mes amis, je vous en prie, ne faites part à personne autre de ce que je viens d'apprendre. Je vais m'occuper de vous , et j'espère trouver un remède au malheur qui vous menace. Retrouvonsnous ici, après demain à la même heure, -i
Pendant le reste du jour et la journée suivante, nos écoliers firent mille conjectures sur les projets que pouvait avoir Alexis. Ils s'affligeaient toujours, mais cependant, quoiqu'il ne se fut pas expliqué, son assurance semblait leur avoir rendu un peu d'espoir. Chacun fut exact au rendez-vous, et voici le discours que tint Alexis à ses deux camarades : « Mes amis, vous ne nous quitterez point, vous achèverez avec nous vos études. Sans vous nommer, sans que qui que ce soit puisse soupçonner qu'il s'agit de vous, j'ai fait part, à chacun de nos camarades en particulier, de la position fâcheuse ou se trouvent deux d'entre eux. Je les y ai tous trouvés sensibles, et je n'ai pas eu besoin de les presser pour y remédier; ils m'ont proposé d'eux-mêmes une cotisation pour payer le prix de vos pensions, l'ius de quatre-vingts se sont engagés, pour des petites sommes dont j'ai ici la note. Cela ne suffisait pas; j'ai été trouver notre digne régenl; je lui ai montré celte liste; il m'a embrassé en pleurant. «Mon cher Alexis, m'a-t-il dit, si tu m'avais parlé «d'abord, tu n'aurais pas eu besoin de cette cotisa- « tion; mais je serais bien fâché qu'elle n'eût pas eu "lieu, elle fait trop d'honneur à mes chers enfants. ■ Je recevrai donc ce qu'elle produira, et j'y veux " contribuer pour le reste du prix des deux pensions. "Je ne le demande point le nom de ceux que cela «concerne; sois leur trésorier, reçois l'argent, v«tci «ma part; charge-toi de le leur remettre; et je ne
"recevrai le total que de la main de leurs parents, « afin que la délicatesse de tout le monde soit parfai- « tenient à couvert, n C'est ainsi que m'a parlé cet excellent homme. Aussitôt, mes amis, que vous aurez l'agrément do vos parents pour accepter, je pourrai remettre entre vos mains le montant d'un quartier, p
A ces mots, les deux jeunes gens demeurèrent un moment muets de surprise et d'hésitation. Puis, se jetant dans les bras d'Alexis: «Oh! oui, oui, s'écrierent-ils, nos parents nous permettront d'accepter; ils le permettront à la condition que nous allons y mettre. Ce don sera une dette que nous aurons contractée; aussitôt que nous recueillerons quelques fruits de notre éducation, les premiers seront par nous consacrés à assurer le même bienfait à deux enfants qui se trouveraient dans une position semblable à la nôtre. C'est ainsi que nous rembourserons ce qu'on va nous prêter; dis à nos camarades qu'ils auront fait deux bonnes actions de plus qu'ils ne crovaient. — Voyez, dit Alexis, comme il aurait été dommage que vous n'eussiez pas complète votre éducation! »
Les trois amis s'embrassèrent de nouveau. Deux jours après, on eut l'autorisation d'accepter l'offre généreuse, à la condition dont j'ai parlé. Depuis lors, zVlexis reçoit, tous les trois mois, le montant de la cotisation, y compris la part de l'instituteur, et il remet le tout aux deux élèves qui le portent à leurs parents. Voilà déjà neuf mois que cela dure. Ce petit arrangement n'a point été ébruité, et personne n'a pu s'en apercevoir au dehors, si ce n'est peut-être le marchand de pain d'épice du Champ-de-Mars et la marchande de fruits et de gâteaux, voisine du collège, qui ont vendu un peu moins à nos écoliers. Quant aux deux jeunes gens, tout le monde ignore encore quels ils sont; il n'est pas même possible de les reconnaître, ni à leur bonne conduite, ni à leur manière d'être parmi leurs condiciples; car la pensée d'avoir contribué à une bonne action, dispose, autant que la reconnaissance, à faire le bien, et la délicatesse qui accompagne un bienfait, efface les nuances qui feraient distinguer le bienfaiteur de l'obligé.