MODESTIE; ASSURANCE; TIMIDITÉ; HARDIESSE
Il n'est presque pas une bonne qualité, mes enfants, qui ne soit voisine d'un défaut. Les vertus même ont besoin d'être en compagnie les unes avec les autres, de s'entre-aider, de se diriger mutuellement, afin de ne pas tomber dans des excès qui les dénaturent.
Ainsi, par exemple, vous savez très bien ce que c'est que la modestie, puisque vous m'avez écrit sur ce sujet de fort jolies choses, dont vous avez sans doute puisé l'inspiration dans vos propres cœurs. Eh bien, la mudestie toute seule, livrée à elle-même, sans guide, sans soutien, ne manque guère de devenir timidité. Ce n'est pas encore là im grand mal, car un peu de timidité ne messied pas, sur-tout à votre âge. Mais si cette disposition est poussée trop loin, si elle se change en une défiance absolue de soi-même, elle est alors un véritable défaut, un malheur réel. L'enfant qui se défie trop de lui-même, perd la moitié de ses movens, et le découragement s'empare de ses facultés. S'il conserve cette disposition en devenant homme, les inconvénients en seront alors bien plus graves encore, car il sera nécessairement dominé jiar quiconque voudra abuser de cette faiblesse de son caractère. C<s fâcheuses conséquences, pourtant, ne seront provenues que d'une bonne qualité, mais d'une boniu; qualité dénaturée, égarée dans un excès.
Que faut-il donc pour que la modestie conserve foute sa grâce, toute son amabilité, tous ses avantages? Il faut qu'elle soit soutenue et modérée par cette noble assurance que chacun doit trouver dans le sentiment de sa propre dignité. Elle nous em|)éche alors de nous glorifier mal-à-propos, de trop présumer de nousmêmes, de tirer vanité d'aucun de nos avantages; mais elle ne va pas jusqu'à nous abaisser sans raison , jusqu'à paralyser notre langa{;c et nos actions, jusqu'à ne pas nous permettre d'avoir une opinion ni d'entreprendic la moindre ( liose, enfin jusipi'ii céder, <ii
(loiiil (le nos intérêts ou de noire bon sens, aux avis ou aux volontés de tout le monde.
Celte réunion de la modestie et de l'assuiance, forme une qualité charmante, pleine de grâce et de dignité, qu'on appelle cri\si/ra«ce 7no(k-sti-, et qui concilie parfaitement tout ce qu'on doit aux autres avec ce qu'on se doit h soi-même.
Mais maintenant , ôtons la modestif et laissons Vasf^uraiwe toute seule. Que va-t-il arriver? Uassiirancc n'étant plus retenue, n'étant plus modérée par sa compagne nécessaire, va tomber à son tour dans un autre excès, et bientôt elle ne méritera plus que le nom de hardiesse. Voilà donc encore une qualité estimable transformée en un défaut, pour ne s'être pas tenue dans de justes bornes. Or, ce défaut là, si vous l'avez jamais rencontré sur votre chemin, vous avez dii remarquer tout ce qu'il a de choquant et de désagréable. Bien entendu que je me sers ici du mot hardiesse dans le sens où il équivaut à impudence. Je ne parle pas de cette hardiesse qui fait affronter un péril ou entreprendre ime noble tache; c'est là le courage: je parle de cette hardiesse qui vous fait ne douter de rien, vous mettre en avant sans réserve, trancher, critiquer, sans égard pour les personnes ni pour les choses. C'est là un défaut bien plus h redouter encore que l'excès de la timidité; car avec celui-ci on ne nuit qu'à soi-même, tandis qu'avec la hardiesse on se rend insupportable aux autres qui, par conséquent, l'excusent beaucoup moins que la timidité.
Quoi qu'il en soit, mes enfants, il est bon de chercher à se garantir de ces deux excès. Les jeunes gens sur-tout ont besoin de ne pas s'abandonner à une timidité excessive qui leur nuirait beaucoup dans toute leur carrière. Les jeunes filles , particulièrement, doivent se garder d'une assurance qui ressemblerait à la hardiesse, car c'en serait assez pour effacer tous les charmes dont la Nature aurait pu les douer.
Je sais plusieurs histoires dans lesquelles on trouve la preuve des vérités que je viens de dire. Je vous les raconterai successivement, et je vais commencer aujourd'hui.