ÉTUDES D'APRÈS NATURE
PA^;LI^•E : Mon Dieu ! Papa , que cela doit être aiuusant d'écrire, de faire de beaux contes, de jolies comédies, comme celles de Berquin! Apprenez-moi, je vous en prie, à composer un livre; cela me plaira davantage que de jouer des sonates, qui ne disent rien, ou de me noircir les doigts, à croiser des hachures pendant des heures entières, pour faire tourner une malheureuse tète, qui souvent reste plate, malgré tout mon travail. Je ne serai jamais peintre, je le sens bien: c'est trop long, trop difficile! Quand je deviendrais bonne musicienne, il y en a tant, que je serais perdue dans la foule : je voudrais être auteur.
M. d'Aubeteriie: En vérité, ma fille! et tu penses donc qu'il est plus facile d'être auteur, que peintre ou musicien?
Pauline : Oh ! certainement! Quand je lis les fables de Fénélon, par exemple, c'est si simple, si naturel! on voit bien que ca n'a pas coûte de peine à écrire: ça coule tout seul; c'est comme si l'on causait.
M. d'Aubeterhe : Fénélon ! Tu n'es pas malheureuse dans le choix de tes modèles; Fénélon ! ma chère Pauline, c'est un privilégié de la Nature : Dieu donne rarement de tels hommes à la terre. Doué d'une âme tendre et d'une riche imagination, le jeune Salignac avait mieux encore pour devenir un grand écrivain, car il avait le génie de la vertu. Et cependant Fénélon travailla toute sa vie. Ce style si noble et si pur, si doux et si facile, qui charme l'âge mur et l'enfance, il le devait à l'étude assidue des grands écrivains de l'antiquité. Homère, Sophocle, Virgile étaient pour lui plus familiers que ses contes et ses fahles ne le sont pour toi. Crois-moi, ma Pauline, l'art d'écrire a de grandes difficultés; la Nature est si belle, si riche dans ses formes, dans ses couleurs, si admirable dans son ensemble et dans ses détails, qu'il faut être un enfant comme toi, pour ne jias s'effrayer d'avance du téméraire projet de la peindre.
Pauline: Aussi, Papa, j'aime mieux raconter par écrit que de peindre, parce que c'est moins dilficile.
M. d'Aubeterre : Mais raconter, écrire, c'est peindre, mon enfant.
Pacline : Oui j'entends, vousTOulex dire qnc, pour bien raconter, il faut montrer les choses, comme le ferait un tableau fidèle. Mais convenez du moins que c'est beaucoup plus aisé.
M. d'Aubeterre : Je ne conviens pas de cela.
Pauline: Ah! Papa! par exemple! j'aurais plutôt fait dix contes qu'un seul tableau.
M. d'Aubeterre : Je ne parle point du temps, je parle de la difficulté. Tu crois qu'il est facile de peindre par la parole : eh bien ! décris-moi le tête que tu dessinais hier; nous comparerons ensuite ton dessin à ta description.
Pauline : Ah ! Papa ! Je suis sine !... Comment ! vous croyez?... Mais ça ne se compare pas!
M. d'Aubeterre: Prends une plume, et ne te vantes pas d'avance.
Pauline : C'est cent fois plus facile; je n'ai pas besoin même de plume, et je vais vous dire tout de suite...
M. d'Aubeterre: Ah! tu préfères improviser; courage, ma petite inspirée, voyons ton Apollon du Belvéder !
Pauline :Nevousmoquez pas demoi; vous allez voir.
M. d'Aubeterre : J'écoute
Pauline: Hum! hum! La tête de l'Apollon du Belvéder est... une tête...
M. d'Aubeterre : Voilà d'abord une première vérité.
Pauline: Ah! Papa, il ne faut point m'interrompre, cela me trouble.
M. d'Aubeterre: Continue.
Pauline: Est une tête... superbe... qui a... un beau front, avec de beaux cheveux, et puis des yeux... très beaux, un beau nez droit, une bouche superbe et un... tout... un ensemble., enfin une tête superbe, pleine de noblesse et de majesté.
M. d'.\ubeterre: Es-tu contente du portrait?
Pauline: Enfin, c'est plus facile et plutôt fait que mon dessin d'hier.
M. d'Aubeterre : Ton dessin d'hier n'est pas bon , mais il donne du moins une idée du modèle, tandis que ta description , avec ses trois superbes , ses quatre beaux, son et puis, son enfin, cette tête qui est une tête et qui a une tête, tout cela en dépit de la noblesse et de la majesté qui couronnent l'œuvre, n'a pas le sens commun. Ajoute que ton portrait ne convient pas plus à l'Apollon qu'à la l'émis, au Jupiter, à VAniinoits ou à la Minerve, qui tous ont de beaux fronts, de Jjeaux yeux, des nez droits et de belles bouches.
Pauline: Ah! mon Papa, comme vous me critiquez sévèrement!
M. d'Aubeterre : Cela t'afflige, Pauline; je vois
rouler des larmes dans tes yeux. Juges des chagrins qui menacent une femme auteur! Si la critique d'un père te blesse, comment pourrais-tu supporter les sévères jugements du public?
Pauline: Vous pensez donc, Papa, qu'il est inutile qu'une femme écrive bien ?
M. d'Aubeterre: Au contraire; les femmes en général ont plus de facilité que les hommes à écrire. Le goût, la grâce semblent chez elles un don de la Nature; quand elles y joignent l'étude de la langue et des bons modèles, elles acquièrent bientôt un style élégant, pur, facile et plein de charme.
Pauline: Mais quand on écrit bien, pourquoi ne pas employer son talent à faire des livres?
M. d'Aubeterre: Les femmes ont d'autres devoirs. Au reste, à te dire vrai, j'ai voulu punir un peu ta présomption, en te demandant, pourton coup d'essai, une description beaucoup trop difficile. Je vais te lire, pour te raccommoder avec la littérature enfantine, trois descriptions d'une soirée de juillet, dont les auteurs sont des enfants: j'emprunte à miss Edgeworth ces trois petits tableaux.
li Les nuages, du côté du couchant, sont brillants, par la lueur du soleU qui est cqucIw. Du côté de l'Orient, on voit un brouillard épais. La fumée qui pendant le jour était amoncelée, est à présent étendue, et se mêle avec le brouillard tout autour de nous. On entend peu de différents bruits, mais on les entend mieux que pendant la journée. Ceux qui sont éloignés s'entendent presque aussi bien que ceux qui sont près de nous. Il y a un brouillard rouge autour de la lune. i> (jBetf)', jeune fille de i '| ans.)
il Les nuages du couchant sont couleur de rose, à cause du soleil qui est couché; la lune parait rouge au travers du brouillard. La fumée et le brouillard font paraître sombre ce qui est éloigné, mais on voit mieux ce qui est rapproché. C'est la lueur de la lune qui fait voir ce qui est près de nous. La lune est très brillante: elle luit sur la maison et sur les fenêtres. Tout ce qui est éloigné fait du bruit: ce qui est près de nous est tranquille. "(Crtro/Z/îe, jeune fille de 1 1 ans.
u Le soleil s'est couché derrière la colline, et les nuages de 1 Occident sont teints de sa lumière. Le brouillard se mêle avec la fumée qui s'élève des tas de mauvaises herbes que quelque pauvre homme fait brûler. La lune guigne [i) au travers du brouillard et, de temps en temps, elle revient en arrière, et elle retourne dans son bosquet de nuages. Le peu de bruit qu'on entend, on l'entend très bien, très bien. » yHeniy, petit garçon de 9 à lo ans.)
Pauline: Cela vaut beaucoup mieux que ma tête d'Apollon.
(i) Vieux mot, qui signifiait regarder a la dérobée ^
M. d'Audeterre: Quand nous irons promener ensemble, je t'engage à remarquer les objets intéressants qui se présenteront à tes regards, et à les décrire au retour. Ensuite, tu me soumettras ton travail, et je te ferai part de mes conseils. Ces exercices te donneront l'habitude d'observer avec soin, et de décrire avec fidélité le résultat de tes observations.
Pauline : Je vais me faire un cahier d'études d'après Nature, et dans quelque temps, j'aurai, je l'espère, un gros album à vous montrer.