L'ENFANT DU POËTE
A quoi penses-tu donc, Gustave? il est temps de rentrer au château, disait à son frère le jeune prince Léopold. Pourquoi rester ainsi les yeux fixés sur ce petit garçon, qui dort au pied d'un chêne? ne l'as-tii point assez regardé? qu'a-t-il de si extraordinaire? — Je ne le voyais plus, je t'assure, répond Gustave; mais je songeais au conte arabe qu'hier notre gouverneur nous raconta pour nous endormir.
LÉopoLD : Quel rapport trouves-tu donc entre ce conte et cet enfant?
Gustave: Aucun jusqu'ici; mais si notre gouverneur voulait nous le permettre, nous pourrions en trouver un très divertissant.
Léopold: Ah! je devine: tu voudrais... L'excellente idée! vite à l'exécution! Laisse-moi haranguer notre gouverneur; je sais le moyen de le prendre, et d'obtenir de lui ce que nous desirons: Monsieur Peters! monsieiu' Peters!
Le GOUVERNErn : Monseigneur, je suis à vos ordres. Léopold: Mon bon monsieur Peters, nous avons une grâce à vous demander.
Le gouverneur : Vous savez bien, mon Prince, que si la chose est compatible avec mes devoirs et les ordres de son Altesse...
Léopold: Compatible, très compatible, monsieur Peters! il s'agit de réaliser ce soir votre beau conte d'hier; vous savez, le Dormeur éveillé..., ce pauvre diable qui croit rêver encore en s'éveillant au milieu d'un palais.
Le gouverneur: Je ne vois point comment, avec la meilleure volonté possible, je...
Léopold : lUen n'est plus facile. Vous voyez ce petit garçon qui dort d'un si bon somme: permettez-nous de le faire transporter au château, tout doucement, tout doucement.
Le gouverneur ; Mais ses parents , qui ne le verront point revenir et (pii le chcrclicront dans la forêt, sc-
.ont d'une inquiétude affreuse. Voudriez-vous, pour satisfaire une vaine fantaisie, plonger dans la douleur toute une pauvre famille?
LiopoLD: Xon certainement, monsieur Peters; mais vous pouvez détacher un de nos jjens, qui galopera vers le village, s'informera des parents de l'enfant, et les aura bien vite rassurés.
l.E goiverkedr: Mais, mon Prince...
LÉopoLD, lui prenant les mains : Oh I mon bon monsieur Peters! faites partirMilmann.il y a peut-être déjà long-temps que ce jeune garçon dort là sur l'herbe; Je soleil baisse: sa pauvre mère s'inquiète. Quand nous réveillerions le petit donneur, il aurait beau courir à toutes jambes, il n'arriverait jamais aussi vite au village, que Milmann en un temps de galop.
Le Goi vehxevr : Quand vous voulez quelque chose, Monseigneur...
LÉOPOLD: Ohl vous consentez! que vous êtes bon, monsieur Peters ! aussi nous vous aimons bien. Voila votre beau conte qui va devenir une histoire!
Déjà Milmann a disparu. Le jeune dormeur, placé sur un des coussins de la calèche, arrive au château sans s'éveiller; on le place bien délicatement sur un riche sopha, dans un grand salon de parade qu'éclairent cent liougies.
Gustave et Léopold , cachés derrière un rideau , attendent impatiemment le moment de la surprise.
L'enfant s'éveille :
Quel dommage! dir-il; je révais de France et de ma mère. Ce vieux chêne m'a porté bonheur!... Ali ! c'est drôle: me voici dans un salon... un beau salon vraiment!... mais toujours le goût germanique; des ornements lourds et trop multipliés !... Ah ! voici une console d'assez bon goût: c'est Français, je parie! Mais où donc est mon père?... je le reconnais bien là; si je me trouve dans ce salon, c'est encore une de ses expériences. 11 maura fait porter ici pour me préparer une surprise à mon réveil. Il n'est pas loin : bientôt il va venir ; il va m'interroger et me demander compte de mes sensations; je crois l'entendre : Eh bien! Michel! eh bien, mon garçon! conte-moi ce que tu as éprouvé d'abord, en vovant, au lieu de la voûte du ciel, un plafond doré sur ta tête?... — Oh! Papa, je n'ai pas été très surpris : vous m'avez appris à ne m'étonner de rien. Pour de l'inquiétude... non, non, pas la moindre : vous et le bon Dieu faites ma confiance; par-tout je vous sens près de moi: ces deux protecteurs-là ne laissent guère arriver la crainte. — Eh bien! Michel, ce luxe, ces lumières, ces lambris dorés, ce changement subit de décoration, quel effet?... — Attendez, Papa... D'abord, je fus un peu contrarie de mon réveil, parce que je rêvais de France et de ma mère; ensuite, j'avoue que je suis difficile en palais: les vôtres', et ceux d'Italie, me reviennent toujours
comme objets de comparaison. Vous savez d'ailleurs que je suis monsieur Champêtre ; un beau ciel est plus beau qu'un plafond vernissé: le peintre, le dortur, quel que soit son talent, n'a pas la main sublime de celui qui promène les nuages. La mousse, le gazon, les fleurs n'envient rien aux plus brillants tapis, et quels riches lambris, quelles savantes peintures vaudraient jamais la feuille transparente aux rayons du soleil, le bruit, le frais, l'agité, le mvstérieux, le contour d'une forêt vivante? La vérité. Papa, c'est que ce grand salon m'a comme reporté dans les bois, par une sorte de regret, par... esprit de contradiction peut-être! Ces bougies me disent: Il est nuit; le beau clair de lune que tu perds! les beaux reflets nacrés sur la pelouse et sur les arbres! et ces millions d'étoiles! et cette riante voie lactée! et les douces paroles de mon père, sur Dieu, sur la Nature! et ces vovages de l'âme pendant la nuit! Nous aurions causé de ma mère qui est là-bas!... qui sans doute à cette heure songe à nous en contemplant les campagnes du ciel et les nuages qui courent... qui courent vers ceux qu'on aime, comme pourleurdire://ipe»w«if à vous...
Ici, Gustave et Léopold firent un mouvement derrière le rideau. Ce mouvement les fit découvrir. Michel fut droit à eux, et après les avoir salués poliment: Messieurs, leur demanda-t-il, suis-je ici chez vous? Où est mon père?
Léopold: Monsieur Michel, vous êtes ici chez le Prince héréditaire de ***; vous vovez en nous ses enfants. Quant à Monsieur votre père, il est sans inquiétude sur votre compte; nous l'avons envoyé prévenir.
Michel : Ce n'est donc pas lui qui m'a conduit ici?
Gu'^tave et Léopold rougissent et demeurent quelque temps sans répondre; enfin Gustave prend la parole: Non, ce n'est pas lui, car il faut bien vous l'apprendre. Vous paraissez d'ailleurs si bon enfant et si aimable, que vous ne vous fâcherez pas: c'est nous qui vous avons enlevé dans la forêt, pour jouir ici de votre surprise.
Michel, riant : Ah! vous avez lu, dans les Mille et une Nuits, le Donneur éveillé!
LÉOPOLD : Et vous aussi sans doute. Mais à dire vrai, la surprise a été pour nous. Dites-nous donc qui vous êtes, monsieur Michel , et quel est monsieur votre père?
Michel: Je suis le fils d'un poète qui voyage, et comme vous venez de l'entendre, un petit garçon sujet à parler tout seul.
Gustave: Mais combien donc le poète, votre père, a-t-il de palais, monsieur Michel?
Miguel, souriant : Eh! mais, une demi-douzaine au moins, pour son compte; sans parler de ceux de Palladio, Percier, Perrault, Eounard , etc., etc.
LÉOPOLD : Je n'ai jamais entendu parler de ces princes-là.
Michel : Ces princes-là sont des architectes. Les palais de mon père sont dans son portefeuille de dessins. Mon père est à-la-fois pocte, peintre, architecte. Je suis un petit Parisien né dans la rue de Verneud, au second, où ma mère nous attend. J'ai parcouru l'Italie; j'ai vu le palais Pitti, la villa Borghese, la villa Albani, etc., etc.; ce qui ne m'empêche pas de vous faire mon compliment sur le salon du prince, votre Papa.
Comme il disait ces paroles, Milmann entrait dans la cour du château, suivi du père de Michel, qui venait au galop chercher son fils.
Le Prince, instruit par M. Peters des événements de la soirée, reçut le poète français avec distinction; et obtint même du père et du fils qu'ils demeurassent quelques jours au chàleau. Michel y fut gai, naturel et poli; Gustave et Léopold admirèrent son instruction, son esprit, ses bonnes qualités; et ils convinrent franchement qu'après l'honneur d'être fils de prince, il n'y a rien de plus heureux que d'être le fils d'un homme de génie.
VARIÉTÉS
Une de mes jeunes correspondantes m'a adressé une petite relation du voyage qu'elle a fait en Suisse. Je vais en extraire la description d'un goitter de prix, auquel ma petite voyageuse a assisté, dans une campagne près de Genève.
ccP.ien n'est plus touchant, dit-elle, que ces réunions, et plus gai pour nos âges. Lorsqu'un enfant a bien travaillé toute l'année, et qu'il a remporté des prix, voilà comme il est célébré.
a J'ai vu cent petits garçons amenés dans des chariots couverts de feuillage, et autant de petites filles conduites par leurs mères. Les tables du goûter étaient placées sous de grands marroniers. On goûtait au son des trompettes et des petits tambours. On avait réuni tous les jeux possibles, et attaché aux arbres des écharpes, des toupies, des flèches, pour ceux qui arriveraient le plus vite au but. Les jeunes filles avaient des jeux de bagues. Ce qui m'a prodigieusement divertie, c'est une petite voiture toute en glaces et toute dorée, traînée par un âne. Nous nous y sommes entassées les unes sur les autres. Si nous avions eu des papillons, des paniers et des manchettes, nous aurions ressemblé à nos arrières grand'mères. Un ballon illuminé, qui se réfléchissait avec la lune dans le beau lac de Genève, et un feu d'artifice, ont terminé celte fête de famille. »
Vous allez au bal d'A/.élie, disait une mère à ses
filles; je compte que vous danserez de manière à vous
faire honneur. — Oh! répond Pauline, je danserai tout bonnement: pourvu que je m'amuse, je ne tiens pas à briller. — Tu as raison pour toi, ma fille; mais songe que, dans un bal d'enfants, tu peux faire honneur à ton maître, et lui procurer des écolièrcs dont il a besoin pour vivre. — Ah! oui, Maman! ma sœur, dansons de notre mieux; soignons nos pas; nous avons un très bon maître; il serait mal à nous de danser avec négligence.
— Mes jeunes amis m'ont quelquefois parlé, en ni'écrivant, de la délicatesse qui doit accompagner la bienfaisance. Je puis leur en offrir un exemple charmant, dans la lettre suivante, que Franklin écrivait à une personne à laquelle il envoyait dix louis:
0 Mon cher Monsieur, j'ai reçu votre lettre et le mémoire qui y était joint. Le tableau que vous me faites de votre situation m'afflige. Je vous envoie, ciinclus, un billet de dix louis. Je ne prétends pas vous donner cette somme, je ne fais que vous la prêter. I;Orsque vous retournerez dans votre patrie, avec une bonne réputation, vous ne pourrez manquer de prendre intérêt dans quelque affaire qui vous mettra en état de payer toutes vos dettes; dans ce cas, si vous rencontrez un honnête homme qui se trouve dans une détresse semblable à celle que vous éprouvez en ce moment, vous me paierez en lui prêtant cette somme, et vous lui enjoindrez d'acquitter sa dette par une semblable opération, dès qu'il sera en état de le faire, et qu'il en trouvera une occasion du même genre. J'espère que les dix louis passeront de la sorte par beaucoup de mains avant de tomber dans celles (Vun malhonnête homme qui veuille en arrêter la marche. C'est un artifice que j'emploie pour faire beaucoup de bien avec peu d'argent. Je ne suis pas assez riche pour en consacrer beaucoup à de bonnes oeuvres, et je suis obligé d'user d'adresse afin de faire le plus possible avec peu. C'est en vous offrant tous mes vœux pour le succès de votre mémoire, et pour votre prospérité future, quej'ai l'honneur d'être, etc. «
CHARADE
Une voyelle est mon premier; Un pronom Est mon second; Un article est mon dernier; Il faut pour me saisir un peu de mon entier. (Ceux de mes lecteurs qui voudront me donner l'explicafion de cette charade, pourront me l'adresser, en même temps que leurs réponses aux questions contenues dans le précédent numéro de ce Journal. Je m'attends à lire de jolies choses sur mon entier. )
iMpniMEBiE DE JULE? DIDOT AlNÉ, imprimeur du noi, ru.; du l'oiu-ae-Loai , u" G.
Dimanche, i8 mars iS
Le prix de l'abonnemeni en, pour Paris, de 2 2 francs liaran, elde 12 francs pour six mois. Pour les deparleoienis, de 24 francs parao, et i3 francs pour sij mois.
lir ANNÉE. N° 46.
Bureau de l'abonnement, cliei Loois Colas , libraire, rue Daupliine, n* 3l; et chej les principaux libraires et directeurs des postes des dépanemeats.
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