‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 16 sur 169 · LE BLESSÉ · texte numérisé non relu

LE BLESSÉ

Le sujet du dessin lithographie que je vous adresse aujourd'hui, mes chers lecteurs, est tiré d'une anec-

(l) Ce n'est pas sans quelque scrupule que j'imprime dans ce journal ce compliment gracieux que m'adiesse ma jeune coiresponilante; mais je me serais reproche' plus encore de retrancher de sa lettre une phrase si aimable et si bien tournée.

dote fort simple, mais touchante, que je vais vous conter.

Dans la campagne d'Espagne, en i8^.3, le colonel V commandait un des régiments français qui marchaient en Catalogne. Le colonel avait laissé sa famille, composée de sa femme et de trois enfants, dans un château qu'il possédait à quelques lieues de Toulouse. Pendant le commencement de la campagne, il avait donné très exactement de ses nouvelles; puis tout-à-coup on cessa d en recevoir, et déjà cinq

semaines s'étaient écoulées, sans que M"'" V fût

informée en aucune manière du sort de son mari. Elle était dans une grande inquiétude, car les journaux avaient parlii de plusieurs affaires, dans lesquelles il paraissait que le régiment de M. V devait

s'être trouvé; mais ils ne disaient pas un mot du colonel. Ses enfants, la sensible Amélie, le bon Paul et la petite Fanny, quoique bien jeune encore, partageaient et sentaient vivement toutes les craintes de leur mère. Sans cesse préoccupés de ces pensées , elles les suivaient jusque dans leurs promenades, dans leurs jeux, et, par je ne sais quel instinct, quel mouvement involontaire, ils dirigeaient continuellement leurs pas vers la grande grille du parc, comme s'ils eussent toujours espéré de voir arriver leur père.

Un jour qu'ils s'en allaient tous trois de ce côté, selon leur coutume, Amélie pensive maixhait la première, tandis que Paul et la petite Fanny couraient ça et là, s'amusant à cueillir des fleurs des champs. Tout-à-coup, Amélie s'arrête et pousse un grand cri, qui attire aussitôt son fnre et sa sœur. Amélie venait d apercevoir,aupiedd'un gros arbre, un militaire étendu , pâle et sans connaissance. Son havre-sac était posé ;i côté de lui, son uniforme n'annonçait aucun grade; c'était un grenadier, un simple soldat, mn's la croix d'houneur brillait sur sa poitrine. Au cri qui (it Amélie, il entr'ouvritla paupière; puis un moment après, il fit un signe avec la main, comme pour demander à boire. Paul courut au château, et ne tarda pas à revenir apportant une bouteille et un verre. Le soldat fit un effort pour se soulever, et y parvint aidé de Paul qui le soutenait par derrière, tandis qu'Amélie, à genoux près de lui, versa un peu de vin dans le verre que le militaire saisit d'une main défaillante, et vida avec avidité.

Ranimé par cette liqueur généreuse, il put enfin prononcer quelques mots. " Mes bons et aimables enfants, dit-il, combien je vous remercie! vous venez de me rendre la vie. Ce n'est pas que je craigne la mort; je l'ai vue souvent de près et je connais bien sa mine; mais c'est que j'ai une commission à remplir avant de mourir. Dites-moi, je vous prie; suis-je

mcore bien loin du château du colonel V ? — Du

olonel V ! Vous y êtes. Il est notre père. Seriez-

vous de son régiment? auriez-vous de ses nouvelles? — Oui, je vous en apporte. Dieu soit loué! Maintenant, je suis sûr d'arriver." Comme il achevait ces mots, on vit paraître M'"' V , suivie d'un domestique qui portait dans un panier un vase rempli de bouillon chaud et quelques aliments. Le peu de mots q\ie Paul avait dits, au château, sur sa rencontre, avait suffi |iour éveiller rattention et la compassion de

^I" V qui s'était empressée de faire préparer pour

le militaire des secours plus efficaces qu'un simple verre de vin.

«Maman! s'écrièrent les enfants; voilà un soldat du régiment de Papa! — Se peut-il?... — Oui, Madame, soyez sans crainte; mon brave colonel se porte bien maintenant. J'ai là une lettre que je vous apporte, et je suis bien heureux d'avoir pu arriver jusqu ICI. Tenez, jeune honnne, ajouta-t-il en s'adressant à Paul; ouvrez mon sac, et vous la trouverez tout au fond, avec quelques autres papiers.» Paul eut

bientôt trouvé la lettre, et M"= V s'empressa de la

lire avec Amélie, pendant que le militaire se restaurait en buvant lentement le bouillon qu'on lui avait présenté.

Le colonel mandait à sa femme qu'il avait été légèrement blessé dans une affaire où son régiment s'était distingué. «J'aurais perdu la vie, ajoutait-il, sans le courage d'un de mes grenadiers, qui a failli lui-même être victime de son dévouement. Ce brave homme, heureusement n'a pas succombé, mais les blessures qu'il a reçues ne lui permettront plus de supporter les fatigues de la guerre. Je viens de lui faire donner son congé; il retourne en France, et je le charge de te remettre cette lettre lui-même, afin que tu acquittes envers lui notre dette de reconnaissance, si tu en trouves l'occasion i' Le reste de la lettre était rempli d'expressions de tendresse que le colonel adressait à sa femme et à ses enfants. Il finissait en leur donnant l'espoir de le voir bientôt revenir en France et voler dans leurs bras.

Il Mes enfants! dit M°" V , après cette lecture et

les larmes aux yeux; mes enfants, voilà un homme à qui nous devons la vie de votre père! — Madame, dit le militaire, je n'ai fait que mon devoir. D'ailleurs ces bons enfants viennent de me rendre la pareille, car sans eux, je crois bien que je ne me serais pas relevé de là. — • Vous n'êtes donc pas entièrement remis

de vos blessures? reprit M"° V — Oh! il s'en faut.

Madame; j'en ai reçu une fameuse à la poitrine, et je pense bien que je m'en ressentirai long-temps. La marche m'est très pénible; c'est de fatigue et d'épuisement que je suis tombé là au pied de cet arbre. "

Amélie et Paul, très émus et les veux hinnides, vinrent dire quelques mots tout bas à leur mère, puis celle-ci reprit: « Pourriez-vous maintenant marcher jusqu'au château, mou brave? — Oh! oui, Madame, grâce à vos bons soins.» On se mit en route; Paul porta le sac et Amélie prêta son épaule au grenadier pour s'appuyer. En arrivant près du château. M'"' V.... montra au soldat la maison du concierge et lui dit : «Comment trouvez-vous cette petite maison?— Ça a fair d'un petit paradis. — Voudriez vous l'habiter?

— Madame.... — Il ne tient qu'à vous. — Madame....

— Notre concierge est parti, il y a huit jours. Voulezvous être le concierge cle votre colonel? — Madame....

— Oh ! oui , oui , oui , s'écrièrent les enfants. — Allons,

brave honmic, reprit M""= V ce sera votre hôtel

d'invalide. — Madame

Le grenadier, dans son émotion et sa joie, ne trouva pas autre chose à dire. Mais en revenant d'I'spagnc le colonel V.... trouva son brave installé rominc concicrcc du château.

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Le prix de l'abonnement esi, pour Paris, de 22 francs par an , et de 12 francs pour six mois. Pour les départements , de a4 francs par an , et i3 5'ancs pour six moi».

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