‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 160 sur 169 · UN POISSON D'AVRIL · texte numérisé non relu

UN POISSON D'AVRIL

Voici, mes amis, une petite anecdote que je voulais vous raconter dimanche dernier, mais que j'ai ajournée pour ne pas usurper la place réservée à vos jolies lettres.

Eudoxe, enfant de douze ans, joignait h beaucoup d'intelligence, d'aptitude, de bonté et de grâce, une simplicité et une candeur qui ne lui pcrmett.iK iit pas de soupçonner dans les autres une mauvaise intention. Cette disposition pouvait sans doute l'exposer à quelques mécomptes, le rendre dupe quelquefois de sa naïve confiance; mais aussi, elle en faisait un enfant bien aimable, et ne pouvait manquer de lui procurer l'estime et l'affection de tous les cœurs honnêtes. Eudoxe était entré depuis peu de temps dans une pension, où se trouvait un autre jeune garçon de son âge. spirituel, assez bon enfant, iiuiis espiègle

autant que possible, et ne sachant guère résister à une inspiration maligne. Celui-ci amusait souvent ses camarades par des saillies piquantes, ou par des tours d'espièglerie; mais comme c'était toujours aux dépends de quelqu'un qu'il faisait rire les autres, chacun de ses succès en ce genre lui coûtait un ami. Cet écolier se nommait Richard. Or, vous le devinez déjà sans doute, il n'avait pas tardé à remarquer la simplicité et l'espèce de crédulité d'Eudoxe, qui lui parut un excellent sujet à mystifier. Ce fut le iiremier d'avril qu'il choisit pour exécuter ce beau projet, et donner, comme on dit, un poisson d'avril à son innocent camarade.

Le 3i mars au soir, il aborda Eudoxe avec un air de confiance et de mystère. « Eudoxe, lui dit-il, dorstu bien fort, la nuit? — Pas mal. Mais pourquoi me demandes-tu cela? — Oh! c'est que je suis bien inquiet. — Et de quoi? — C'est mon tour de sonner cette nuit le premier du mois. — Comment? — Tu ne sais donc pas?... Ah! c'est vrai, il n'y a que trois semaines que tu es ici. Tous les premiers de mois, à une heure du matin, un élève doit sonner la cloche pendant cinq minutes , afin d'avertir les autres de faire leur examen de conscience du mois précédent. — Bah! voilà un drôle d'usage! — Oh! je crois que cela ne se fait qu'ici; mais enfin c'est mon tour de sonner, et si je dors au lieu de m'acquitter de cette tache, je serai pour huit jours en retenue. — Eh bien, que pourrais-je faire pour toi, Richard? — Si tu étais sur de ne pas t'endormir, et si tu voulais sonner à ma place, tu me rendrais bien service. — Très volontier, mon ami: rien ne me sera plus facile que de veiller jusqu'à une heure; je penserai à Papa, à Maman, à ma soeur, à notre maison, et ces souvenirs là ne peuvent manquer de me tenir éveillé. Dors en paix, et compte sur moi. "

Richard remercia Eudoxe, et lui serra la main, avec une petite perfidie fort peu innocente. On se couche paisiblement, comme de coutume. Eudoxe veille dans son lit, en songeant à la maison paternelle. Il compte toutes les heures; minuit, minuit et demi, minuit trois quarts! Eudoxe se lève tout doucement, descend jusques dans le vestibule où pendait la corde de la cloche, et au moment où l'horloge frappe une heure, il se suspend à cette corde et fait retentir la cloche, d'une manière aussi effrayante qu'inaccoutumée à pareille heure.

Je vous laisse à penser le désordre qui s'opéra soudain dans toute la maison. ^Maîtres, élèves, domestiques, en un moment tout est sur pied. Les uns croient que le feu a pris dans quelque partie de l'établissement, d'autres que des voleurs s'y sont introduits. Les écoliers à moitié endormis se frottent les yeux; ceuxci s'habillent à la hâte, ceux-là se cachent épouvantés

sous leurs couvertures; Richard et ses voisins de dortoirs, mis au fait par lui, se meurent de rire. On va, on vient, on court , on monte, on desrend ; on trouve enfin le pauvre Eudoxe tirant la corde en conscience, et tenant sa montre à la main pour ne sonner ni plus ni moins de cinq minutes. Au mouvement qui se fait de toute part, a l'asjiect de tant de personnes effrayées et accourant en chemise, et sur-tout au ton sévère dont le chef de l'institution lui adresse la parole en le saisissant par le bras, notre sonneur ne pouvait s'abuser plus long-temps sur la petite noirceur de son camarade. Il était simple, mais non point sot, et le trait de lumière venait de frapper son esprit, n C'est un mauvais tour de Richard, pensa-t-il. On va se moquer de moi; allons, j'en prendrai mon parti, et j'espère au moins qu'on ne me punira pas, car il m'est aisé de me justifier. >i

Emmené dans la chambre du chef de l'institution, Eudoxe fut soumis à un interrogatoire qui n'avait rien de bien embarrassant pour un enfant sincère et naïf comme il l'était. Eudoxe avoua ingénument ce qui s'était passé entr-e un camarade et lui; mais lorsqu'on lui demanda de nommer ce camarade, il s'y refusa avec une fermeté respectueuse. » Je vous préviens, lui dit son maître, que si vous ne me dites pas qui vous a joué ce tour, vous subirez vous-même la punition qu'il a méritée, vous serez privé de toute récréation pendant huit jours, et de sorties pendant quatre mois. — Je me soumettrai à tout, répondit Eudoxe, plutôt que de commettre une délation qui ressemblerait en ce moment à une vengeance. — Allez vous coucher, dit le maitre avec un accent moins sévère; allez vous coucher, nous reparlerons de cela demain matin. »

Le lendemain, en paraissant à la salle d'étude, Eudoxe qui s'attendait un peu à être un objet de risée pour ses camarades, ne montra ce])endant aucun embarras. Il souriait lui-même à ceux qui riaient en le regardant, et lorsqu'il passa auprès de Richard, il eut soin de lui dire bonjour, sans faire aucun geste, aucun mouvement qui pût indiquer le moindre ressentiment. Il y avait peu d'instants qu'on était au travail, lorsque le maître parut avec un air grave, u Messieurs, dit-il, vous savez tous ce qui s'est passé celte nuit. Le trouble qu'Eudoxe a jeté dans la maison, est le résultat de l'abus que l'un de vous a fait de la simplicité de ce nouvel élève. Les conséquences en vont être sérieuses pour lui, car il subira la punition que mériterait le coupable, puisqu'il refuse de me le faire connaître. " A ces mots, toute la classe qui avait cessé de rire, tourna sur Eudoxe un regard plein d'intérêt et d'admiration. Un élève s'élance hors de son banc et vient se jeter dans les bras d'Eudoxe; c'était Richard. «Monsieur, dit-il en se retournant vei-s le

maître, voici le coupable! Ma plus grande faute n est pas d'avoir troublé l'ordre de la maison, mais bien d'avoir troinpd et compromis un camarade si bon et si généreux. Punissez-moi, je l'ai mente. — Grâce Pvâce pour tous les deux ! s'écria toute la classe; grâce ! Richard est corrigé. — Je l'espère, dit le maître emu; et si je suis l'exemple d'Eudoxe en pardonnant, j amie à croire cjue vous le suivrez aussi, en ce qu'il vous montre de franc, d'inoffensif et de généreux, i-

LES ARAIGNEES.

FABLE

Dans un grenier, deux araignées Vivaient paisiblement, sans crainte et sans tracas :

C'était là qu'elles étaient nées.

Qu'elles avaient grandi , que , depuis deux années , Elles avaient pris dans leurs lacs Six cents mouches infortunées.

Contre un vieux châssis vermoulu Leurs deux toiles étaient voisines , Et comme, dans ce lieu, ni balais, ni houssines Depuis deux ans n'avaient paru , De leur existence ignorée Rien n'y troublait la douce paix , Si ce n'est quelquefois le souffle de Rorée

Qui , pénétrant dans leurs filets , En rompait quelque maille aisément réparée.

Du reste, repos, sûreté.

Compagnie agréable, amitié, confiance,

Et bonne chère en abondance :

Qui de semblables biens ue se fût contenté? Qui? Vous peut-être la première.

Oui, vous, lectrice, en vérité, Vous, qui d'uu pauvre insecte allez , d'un ton sévère, Rlâmer la curiosité.

Hélas ! c'est ainsi que nous sommes , Tout prêts il condamner de simples animaux,

A les accuser de leurs maux.

Quand ils ne font pas pis que ce que font les hommes ! Vous saurez donc qu'un soir, en montant vers les cieux. Un léger fils d'Éole, aux ailes émaillées. S'avisa d'apporter des sons harmonieux Qui firent ouvrir de grands yeux Aux fileuses émerveillées.

Ces accords ravissants parvenaient du premier

Au grenier ; C'étaient ceux que les doigts de la jeune Phœdore Tiraient de sa harpe sonore.

.1 O ma sœur, quel enchantement 1 »

Dit notre plus jeune araignée; Il N'en étes-vous pas étonnée?

a Quelle voix ou quel instrument a Peut produire ce chant magique.

Il Ces accents si purs it si frais?

Il Je n'y tiens pas; allons écouter de plus près, Il Car je suis folle de musique.

u Si ce plaisir vous est si doux ,

Il Descendons, dit la sccur aînée:

<i Mais n" avançons pas trop , et prenez garde a vous 1 « Au preuier nous sommes chez nous ;

Il Ailleurs, on reçoit mal une pauvre araignée.^ :

Il — Oh! vraiment, je le sais fort bien ;

(1 Mais j'ai bon pied , bon œil , et ne redoute rien. "

Tout en disant ces mots, le long de la muraille

Nos deux insectes descendaient ;

Et quand parfois ils rencontraient

Quelque obstacle à leur marche, aussitôt une maille

De leur légère soie, au plâtre s'attachait,

S alongeait, et les suspendait.

Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent.

Et f[uelques instants s'arrêtèrent

Sur la fenêtre d'un salon

Rrillant, illuminé, d'où provenait le son.

il Garde-toi bien d'entrer! » dit alors la première;

Mais l'autre ne l'écoutait pas.

Et déjà courait à grands pas

Vers la musique, la lumière.

Et vers sa propre perte , hélas !

Non contente de se suspendre

A quelque draperie, ou corniche, ou feston,

Étourdie, oubliant qu'elle est dans un salon,

Elle avance, et pour mieux entendre,

Droit sur la harpe, sans façon ,

Elle s'avise de descendra;.

Phœdore pousse un cri, son accord s'interrompt,

Un bras s'ét«nd, le fil se rompt;

Notre imprudente audacieuse.

Au plafond vainement se voudrait élancer,

Tombe, et va se faire écraser

Sous une botte officieuse.

Témoin de son sort malheureux.

Sa triste sœur s'en fut raconter l'aventure

Aux autres habitants de sa demeure obscure.

Quel effet pensez-vous que produisit sur eux

Une leçon, hélas! si dure?

Elle ne guérit pas l'esprit des curieux ,

Et dès le lendemain , dans le salon critique ,

Maint insecte alla s'exposer.

Pour entendre aussi la musique,

A se faire encore écraser.

QUESTIONS

PROPOSÉES PAR LE BON GÉKIE

Puisqu'on répond si bien aux questions que je fais sur mes fables, je vais encore, mes amis, vous en proposer aujourd'hui du même genre. Je vous prie donc de vouloir bien me dire :

i", Quel sens moral on peut tirer de la fable (jue vous

venez de lire? , ■. • j

2", Ce que VOUS pensez de la conduite de mes deux

ara innées? , ■ . ,, ■ ,

3» Ce que vous pensez de la coiuiuile de celles qui ont été s'ixnoser à être écrasées comme la première, dans le salon de musique?

Grands et petits traiteront ce sujet, chacun à sa façon J'attendrai vos réponses jusqu au dimaiiclic ,o de ce mois; et je vous préviens que ces questions sont les dernières, avant le prix de semestre que ,|0 dois donner au commencement de mai, pour les meilleures réponses faites depuis le i" novembre dernier.

Imprimerie de JUIE? DIDOT AI^É, impiumeib nu l'Oi, rue du Pom-dc-Lodi, n° 0.

Le prii de l'abonnemen ?st, pour Paris, de 2 2 franc par an , el de \l francs poui six mois. Pour les déparie nieois, de 24 francs par an cl i3 francs pour six mois.

K BOB ©Èia

Iir' .\NXÉE. NO 5o.

Bureau de l'abonnement, cbci Louis Colas, libraire, rue Daupbine, n° 32; et cbez les principaui bbraircs el directeurs des postes des départemcats.

lis laimts.

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