‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 164 sur 169 · LA GIRAFE · texte numérisé non relu

LA GIRAFE

La Giiafe est un animai qui va incessamment devenir fort à la mode; avant peu, on ne parlera plus que d'elle à Paris. Je crois pouvoir prédire que nous verrons une couleur girafe, des étoffes girafes, des mouchoirs girafes, des chapeaux girafes, et peut-être même des coiffures en cheveux, à la girafe. Or, si vous voulez savoir sur quoi je fonde cette prophétie, je vais vous le dire: c'est qu'il vient d'arriver à Marseille une girafe, la première qu'on ait vue vivante en Europe. Elle arrive en grande pompe, et voyage comme une princesse, avec une suite de nombreux serviteurs, et trois vaches pour lui procurer chaque jour abondance de lait dont elle est très friande. Un aussi grand personnage, (et assurément il est impossible de lui contester ce titre, car elle a dix-huit pieds de haut), mérite sans doute quon l'accueille avec disimction; c'est pourquoi un docte professeur, membre l'Académie des sciences , vieot d'être député pour aller recevoir cette grande africaine à son entrée en France, tlle arrivera donc bientôt à Paris, et je vous laisse à penser quelle sensation elle v doit produire. La foule ne peut manquer de se porter au Jardin du lioi, pour lui payer un tribut de curiosité; son nom volera de bouche en bouche: la mode en fera son

pro6t, et je gagerais bien que tout ce que j'ai prédit en commençant', ne tardera pas à se réaliser.

D'après cela, mes amis, vous vovez que je ne puis pas me dispenser de vous parler de la girafe, et je vais le faire dès aujoiu'd'hui, afin de devancer la mode et de vous en donner la primeur.

Ce bizarre animal, qui vit dans les climats brûlants de l'Afrique, tient du cerf et du chameau par ses formes. Sa tête ressemble beaucoup à celle du cerf, avec cette différence, qu'au lieu de porter un bois solide qui se renouvelle chaque année, elle supporte deux espèces de cornes droites, parallèles entre elles, longues seulement d'un demi-pied, terminées par une partie arrondie bordée d'un rang de poils droits et fermes, revêtues de peau, et qui ne tombent jamais. Indépendamment de ces cornes, le milieu du front est surmonté d'une excroissance spongieuse, de quatre pouces de diamètre et deux de hauteur. Les oreilles ressemblent à celles du boeuf et ont à-peuprès la même grandeur; les yeux sont grands, bien fendus et brillants. La taille de la girafe, depuis le sabot des jambes de devant jusqu'au sommet de la tête, s'élève k dix-huit pieds; le col en a six pour sa part. Ce col est garni d'une crinière, dont les poils ont trois pouces de long, et forment des touffes alternativement plus ou moins foncées. La partie du dos

voisine du col, est fort élevée; il s'abaisse ensuite, puisse relève, et s'abaisse de nouveau vers la queue qui est mince et n'a pas plus de deux pieds de longueur, mais qui est garnie, à son extrémité, de poils noirs très longs et très forts. La partie antérieure du corps est d'une épaisseur considérable; mais l'arrièretrain est si grèlc et si peu fourni, que l'un et l'autre ne paraissent point faits pour aller ensemble. Les jambes sont fines; mais les genoux sont couronnés, parce que l'animal s'agenouille pour se coucber. Il a aussi, au milieu du poitrail, une grande callosité qui prouve qu'il repose ordinairement sur la poitrine. Les sabors sont fendus et ressemblent à ceux du bœuf. Enfin, les jambes de derrière sont beaucoup moins longues que celles de devant, en sorte que, quand l'animal est assis sur sa croupe, il semble qu'il soit entièrement debout.

La couleur de la fjirafe est le roux brun, plus ou moins foncé selon l'âge de l'animal , et tigré de taches fauves au brunes.

Cet animal, quoique d'un caractère paisible et même craintif, ne laisse pas de se défendre avec avantage contre le lion; à force de ruades, il parvient à le lasser, le décourager et l'écarter. Son arrière-train est si léger et ses ruades si vives, que l'œil ne peut les suivre; elles sont cependant une défense insuffisante contre l'attaque du tigre. La démarche de la girafe n'est point aussi lente qu'on pourrait le croire, en voyant les proportions de son corps; elle a un trot fort rapide, et un bon cheval la joint difficilement h la course. Lorsqu'elle marche, son allure n'est ni gauche, ni désagréable; mais quand elle trotte, cette allure devient ridicule, et l'on croirait qu'elle boite, en voyant sa tète, placée à l'extrémité d'un long cou, se balancer d'avant en arrière à chaque pas qu'elle fait. La girafe, broute; mais dans les contrées brûlantes qu'elle habite, les pâturages lui manquent souvent. Sa nourriture la plus ordinaire, vers le cap de Bonne- Espérance, est la feuille d'un arbrisseau qui parait être une espèce d'acacia.

La chair de cet animal est bonne à manger, surtout celle de jeunes, et ses os sont remplis d'une moelle que les Ilottentots trouvent exquise : aussi vont-ils souvent à la chasse des girafes qu'ils tuent avec leurs flèches empoisonnées. Ils se servent de leur cuir, qui est épais d'un demi-pouce, pour faire des vases où ils conservent de l'eau.

Voilà, mes amis, tout ce que je puis vous dire sur la girafe. C'est un animal qui n'a guère, pour exciter notre intérêt, au plutôt notre curiosité, que la bizarrerie de sa stature gigantesque et de ses formes disproportionnées. Il nous offre du moins un nouvel exemple de cette immense et riche fécondité avec laquelle l'auteur de la nature s'est plu h varier les

œuvres de la création. Vous ne tarderez pas à pouvoir vérifier l'exactitude de la description que je viens de vous donner, sur la girafe vivante; car elle sera probablement arrivée, vers le moment où la chaleur ramène les promeneurs sous les beaux ombrages du jardin magnifique où elle est attendue.

Page 1