‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 165 sur 169 · HISTOIRE DE L'AVEUGLE BENOIT · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L'AVEUGLE BENOIT

Il n'est pas de situation , quelque malheureuse qu'elle paraisse, qui ne puisse être adoucie par la pratique de la vertu et par l'attachement des parents et des amis, les uns envers les autres. Les exemples de cette vérité ne sont pas rares; et je veux vous en citer un. Il s'agit du pauvre ouvrier d'une forge. Les forges se trouvent ordinairement dans le voisinage des forêts, à cause de la grande quantité de bois qu'on y consume; et l'eau étant de même nécessaire à ces établissements, ils sont près aussi des rivières ou des lacs, en sorte que lem- aspect est toujours pittoresque. Il y en a beaucoup en Franche-Comté, et c'est dans un village de cette province, cju'est arrivée l'histoire que je vais vous conter.

Un homme, nommé Benoit Gauthier, employé à la forge de Cl..., perdit la vue, par un accident, suite de son travail. Ce travail est pénible et dangereux; les ouvriers sont sans cesse au milieu de feux ardents, de pièces de fer brûlantes, et exposés à des accidents fréquents. Benoit ne possédait rien au monde; il se vit donc hors d'état de gagner sa vie, aveugle, infirme^ avant r.îge de trente ans! Cette situation était triste; mais il restait à Benoît une consolation; c'était une femme excellente qui redoubla de soins et d'attachement pour lui, lorsqu'il fut malheureux : ce qu'elle gagnait elle-même, joint à la petite pension que l'ancien maître de Benoît lui fit, suffisait h leur existence, et ils vivaient contents. Ilélas! mes amis, cette bonne femme, que Benoit aimait de tout son cœur et qui le méritait si bien, il la perdit! Elle mourut en donnant le jour à l'enfant dont elle était enceinte lors de l'accident de son mari. Qu'on se représente la situation de ce malheureux, perdant à-la-fois l'objet de ses plus vives affections, la compagne de sa vie, et son soutien, sa ressource contre la misère et l'abandon! Il ne murmura pas toutefois contre la volonté de Dieu; au contraire, il pria pour obtenir la force de supporter patiemment d'aussi rudes afflictions; il se dit (Mi'il n'était pas séparé sans retour de sa femme, qu'il la retrouverait dans le ciel , et les larmes qu'il lui donnait furent moins amcres. Sa résignation et sa piété touchaient autant que ses malheurs; chacun s'empressait de lui être utile, d'adoucir son sort; le maître de la forge augmenta la pension qu'il lui accordait?

une aiiiic personne se chargea de payer les mois de nourrice de son enfant, et il alla vivre chez la nourrice, afin de ne pas se séparer de sa petite fille, qu'il aimait avec une tendresse impossible à rendre. Il l'avait nommée Marie, comme sa mère; et lorsipic des voisines le visitaient, il leur demandait : « Ressemble-t-elle à ma pauvre défunte?" Les femmes assuraient que c'était son portrait vivant, et alors Benoit l'embrassait encore plus tendrement, et des larmes roulaient dans ses yeux éteints.

Dès que Marie put marcher, elle fut le guide de son père; et méine auparavant, il la portait quelquefois dans ses bras, et elle lui indiquait, en bégayant, les endroits qu'il fallait éviter.

Ce doux échange de soins et de protection avait établi, entre le père et la fille, un attachement plus touchant encore que l'attachement ordinaire des pères et des enfants entre eux, et qui avait quelque chose de fraternel ; le temps ne fit qu'accroître ce sentiment, et, à quinze ans, Marie était citée dans tout le pays comme le modèle de la piété et de la tendresse filiales. Son travail commençait à lui rapporter quelque argent, et tout était employé à procurer à Benoit ce qui pouvait lui être utile ou agréable, quoique ses présents fussent toujours reçus avec de doux reproches de la part de Benoit, sur le trop de dévouement de sa fille envers lui, et sur son peu de souci d'elle-même. La richesse ne brillait pas dans la cabane, il s'en fallait beaucoup; on y était au contraire plus près de la pauvreté que de l'aisance, et cependant on y était heureux. La gaieté, la confiance présidaient aux entretiens du père et de la fille; Benoit riait de bon cœur des saillies de Marie, qui, à son tour, écoutait avec un vif intérêt les histoires des temps passés, qu'il se rappelait. Chaque soir, après une journée passée dans le travail et l'innocence, tous deux adressaient à Dieu une prière fervente et des remerciements pour les jours paisibles qu'il leur accordait.

La bonne conduite de Marie, plus encore que sa jolie figure, lui valut la recherche d'un jeune homme riche, comparativement à elle, puisqu'il possédait une petite maison et un champ; c'était en outre un bon ouvrier, et au total, un parti plus avantageux que la jeune fille ne devait l'espérer. Elle avoua aussi à son père qu'elle avait pour lui de l'inclination, et son père, approuva ses sentiments. Rien ne paraissait donc devoir s'opposer au mariage; mais un jour le jeune homme, après quelques détours, fit entendre à Marie que son père pourrait leur être h charge; que son infirmité exigeait des soins qu'elle n'aurait plus

le loisir de lui donner et enfin il conseilla de le

placer dans un hôpital où l'on recevait des aveugles, et où, dans le vrai, ils étaient bien traités. Le cœur ie Marie se gonfla à cette proposition, ses yeux se

remplirent de larmes, et elle ne put répondre. Le jeune homme chercha à expliquer son projet, à le justifier; mais le coup était porté; il y aurait renoncé, que ;Marie n'eût plus consenti à être sa femme, dans la crainte fondée qu'un tel gendre ne rendit pas son père heureux. Mais elle avait de l'attachement pour son futur, et ce n'était pas sans regret qu'elle renonçait à l'espoir d'un mariage avantageux. Benoit s'aperçut de son chagrin dès qu'elle revint auprès de lui, et il n'était pas au pouvoir de la jeune fille de cacher quelque chose à son père; elle lui avoua en pleurant la vérité, et Benoit, à son tour, fut péniblement affecté. Il craignit que Marie ne s'imposât un trop grand sacrifice, et ne le regrettât un jour, u II a peut-être raison, dit-il après un moment de silence, et d'une voix qu'il faisait son possible pour raffermir, il a

peut-être raison je pourrais vous gêner, et le parti

qu'il propose est raisonnable D'ailleurs, ne fau-

dra-t-il pas un jour nous séparer? La séparation me semblera moins rude en te laissant la femme d'un honnête homme, qu'en te laissant seule et abandonnée

sur la terre » Marie se jeta au cou de son père, et

en peu de temps il fut convenu qu'on ne penserait plus au mariage et que tout redeviendrait entre eux comme auparavant. En effet, le prétendu reçut son congé, et il se maria avec une autre jeune fille.

Ce nouvel incident fit le plus grand honneur à Marie; les habitants de Cl... se plaisaient à raconter sa bonne action à tous les voyageurs, et un riche seigneur anglais qui s'était arrête à la forge en allant en Suisse, en fut instruit. 11 voulut voir le père et la fille, parut trouver qu'ils méritaient leur bonne réputation, et ne s'expliqua pas d'ailleurs autrement sur leur compte. Avant de partir, il acheta un terrain assez vaste dans un joli emplacement, et demanda a un architecte le plan d'une ferme commode. Le plan lui convenant, il ordonna qu'il fût exécuté sur-lechamp: un notaire du pays était chargé de fournir l'argent nécessaire. Après cela, il continua son voyage, en annonçant qu'à son retour il repasserait par le village; la maison alors devait être achevée.

Il revint au temps convenu, et trouva qu'on avait bien rempli ses intentions. La maison, de l'aspect le plus riant, était entourée d'un jardin et d'un verger; toutes les dépendances nécessaires à une ferme, s'y trouvaient. " Qu'est-ce que ce Monsieur veut faire de sa maison? se demandaient les habitants du village; il ne pense pas à l'habiter? — Qui sait? reprenait-on; les gens de sa nation sont quelquefois bizarres! " Enfin, l'Anglais fit connaître ses intentions. Avant de quitter Cl..., la première fois, il avait pris des informations sur plusieurs jeunes gens du village. Il fit venir celui dont on lui avait dit le plus de bien, lui demanda s'il ne pensait pas à se marier, et quelle se-

rait la jeune tille à qui il donnerait la préférence. Le jeune homme nomma Marie Gauthier; ajoutant que, s'il était riche, il ne voudrait point d'autre femme; mais que, dans sa position, il ne pouvait se charger du père Benoit , et que sa fille ne voudrait pas le quitter. Il Dieu me garde même, de le lui proposer! i dit-il. L'Anglais lui remit alors un papier qui lui assurait la possession de plusieurs arpens de terre, d'un revenu fort honnête, en disant qu'il ne mettait aucune condition à son présent, et que, si une autre jeune fille lui convenait mieux que la fille de l'aveugle, il était encore le maitre de la choisir. «Oh! rien ne me convient mieux que Marie! s'écria le paysan tout joyeux ; et si je lui conviens de même, les accords ne seront pas longs! »

Il courut chez Benoit, auquel il fit part de sa bonne fortune et de ses intentions. Benoit les approuva, et sa fille céda avec plaisir à ses avis. Le jeune paysan était honnête, laborieux, d'un bon caractère; le père Benoit devait trouver en lui un fils affectionné; Marie fut décidée tout de suite.

Lorsque l'on fut d'accord dans la cabane de Benoit, l'Anglais survint, et proposa aux villageois de les conduire dans sa maison. L'aspect en était, comme je l'ai dit, des plus agréables, et au-dedans on n'avait rien oublié de ce qui pouvait en rendre le séjour commode. Les meubles, plus solides qu'élégants, étaient d'une extrême propreté; toutes les provisions nécessaires à un ménage do fermier aisé s'y îiouvaient, ainsi que les instruments du labourage, et il y avait, dans l'écurie, un Ijon cheval avec deux vaches. C'était superbe! Les villageois admiraient toutes ces richesses, sans qu'elles excitassent en eux un sentiment de désir, tant ils se croyaient loin de pouvoir jamais en posséder autant. Us furent donc bien étonnés, lorsque l'Anglais leur déclara que la maison et tout ce qui en dépendait, appartenaient à Benoit, et par conséquent à sa fille. Telle était la récompense de la bonne conduite qu'ils avaient eue.

Marie fut mariée au jeune paysan qui l'avait choisie lorsqu'elle ne possédait rien; l'Anglais se chargea des frais de la noce, ou tout le village fut invité; on dansa, on mangea des gâteaux et l'on se réjouit plusieurs jours.

L'Anglais ne partit qu'après avoir installé le nouveau m(;nage dans la jolie maison, oii le père Benoit avait une chandire fort commode, qu'il habita encore pendant longues années. Il vit les enfants de Marie, les fit sauter sur ses genoux; celle des petites filles qu'on lui dit ressembler le plus à sa mère, fut sa favorite; mais au reste, on m'a assuré qu'il gâtait. un peu tous ses petits enfants.

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