‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 18 sur 169 · LE PELERIN · texte numérisé non relu

LE PELERIN

iiOii vas-tu, pèlerin? — Je vais visiter les saints lieux. — Ta marche est chancelante, ton front chauve et ta main mutilée; la souffrance parle en toi; en moi parle la compassion. — INIon front porta le casque, et cette main l'épée; mais l'âge et les blessures n'ont laissé pour refuge au guerrier que la robe du pèlerin. J'ai combattu; maintenant je prie. Soldat de mon Roi , je donnais à nos drapeaux la victoire; soldat de mon Dieu, j'appelle sa bénédiction sur ces mêmes drapeaux.— Ton langage me touche, car il est noble et fier. Viens t'asseoir à nos foyers; je n'ai pas fait de bonne action depuis quelques jours, et ma mère est triste. La nuit va te cacher la route: tes pas s'égareraient dans ces forêts si vastes, où notre château semble, au milieu d'une mer de feuillage, une ile offerte au voyageur. — Je te suis, jeune fille; en marchant d'un pas égal, nous allons unir pour un moment les deux extrémités de la vie. Tu commences, et je finis. Mets ta fraîche main dans la mienne flétrie. La vieillesse aime l'enfance qui lui rappelle tout le chemin qu'elle a parcouru; et l'enfance aime la vieillesse qui lui montre tout le chemin à faire encore. »

Après avoir traversé de longues galeries, tous deux arrivent dans une salle où la famille rassemblée était assise en demi-cercle auprès du feu. « Voici du bonheur pour toute la soirée, » dit Blanche; et tout aussitôt ses trois frères et sa petite sœur ont entouré l'hote qu'elle amène.

Pour le faire asseoir, l'un apporte une escabelle; l'autre lui C)teson bâton; celui-ci demande au brasier, en l'attisant, une flamme plus vive; celle-ci passe sur les pieds poudreux du vieillard, qui vainement s'y oppose, un linge blanc déployé tout exprès.

La mire, qua son air, à son âge, on aurait pu prendre pour une sœur de plus, préside aux soins empresses de ses enfants, comme dans un autre moment elle présiderait à leurs jeux. Elle ne commande rien, n'indique rien; pas un mot, pas un geste; tout autour d'elle se fait par un élan commun. Le bien, pour tout ce monde, est une habitude, une façon d'être de tous les jours, de toutes les heures. Le vieillard , l'oeil humide et la voix reconnaissante, regardait une image du Christ, attachée aux vieux murs de la salle : " O mou Dieu, dit-il enfin, que ta place est bien là! Tant de vertus sont l'encens le plus digne de toi. "

Sur une table bientôt sont apportés et le vin vieilli dans les celliers et les fruits fraîchement détachés de la branche. C'est à qui servira l'hote au front ridé, à l'air grave et tendre à-ia-fois. On eût dit un de ces patriarches venant s'asseoir parmi les filles d'un chef de tribu, et dont la Bible nous a tracé le délicieux tableau. La présence d'un étranger à la table des familles était considérée alors comme une bénédiction envovée par Dieu même.

Tandis que ce vieillard, ces enfants et leur mère mettent en quelque sorte leur âme en commun; tandis que le bienfait trouve en échange la reconnaissance et que le plaisir de ceux qui donnent le dispute au bonheur de celui qui reçoit; tandis que les heures en fuyant ont amené la nuit, deux hommes, si l'on peut se servir de ce nom pour les désigner, deux valets, admis depuis f)eu au château, s'exhortent au crime près des ruines d'une chapelle où ils s'étaient donné rendez-vous. Egorger et la mère et les enfants, s'emparer de leur or et des bijoux, trésor héréditaire soigneusement conservé dans la famille, moins comme une parure qu'en témoignage d'une ancienne illustration ; tel est tout à-la-fois le crime et le fruit que ces monstres s'en promettent. Ils le inéditaient depuis leur arrivée; il est mûr dans leur esprit: toute cette famille, privée de son chef mort dans les combats, leur parait une proie sans défense. De plus, ce pèlerin leur offre une occasion facile de détourner sur un autre le soupçon du forfait. Dans leur calcul abominable, Ihomme de Dieu paiera le repos des assassins. L'un des deux hésite pourtant: il se trouble à l'idée qu'il n'a point encore versé de sang; son complice, à qui le sang est connu , l'enhardit. Après s'être engagés par un serment mutuel, et après avoir aiguisé la pointe de leurs poignards sur l'une des pierres détachées de l'autel où Dieu lui-même respira, ils se séparent. Onze heures sonnaient à la tour : ils n'eurent que le temps de passer sur le pont-levis qui se leva derrière eux.

Les lumières ne tardèrent pas à s'éteindre de tous côtés. Chacun était rentré dans sa chambre; le pèle-

rin fut le dernier à se mettre au lit; il avait été longtemps à prier. Tout était silencieux, et ce silence profond avait quelque chose de si triste, de si solennel, que le pèlerin, au lieu de livrer ses esprits au sommeil, croyait mieux les employer en les consacrant à une pieuse méditation. Un bruit sourd, qui se prolonge dans la galerie sur laquelle la porte de sa chambre était placée, fait battre son cœur et l'émeut: ce n'est point de frayeur; le pèlerin fut un guerrier: c'est donc un avertissement du ciel; il écoule, il entend que l'on marche : un soupçon jaillit à sa pensée comme un éclair; il se lève, il prête l'oreille: u Sois ferme, dit une voix sombre et funeste; le crime est plus effrayant de loin que de près ; » et au même instant une clef, que ces malheureux sans doute avaient su dérober ou contrefaire, se glisse dans la serrure de l'appartement qui renferme toute la famille. Le pèlerin jette un cri, ouvre sa porte, s'élance, et déjà quand il arrive près des assassins, ils tenaient le fer levé sur la poitrine de la mère, endormie sans crainte au milieu de ses enfants. Désarmer l'un, l'étendre à ses pieds, se débattre avec l'autre qui résiste et se défend , crier pour qu'autour de lui on se réveille, tout cela, pour le vieillard, fut plus rapide que la plume ne peut le décrire. Blanche, épouvantée, a saisi la corde d'une grosse cloche; elle s'y pend; la cloche ébranlée annonce un danger au château: on accourt; il était temps; le pèlerin avait reçu dans la poitrine un coup de poignard et ses forces s'en allaient avec son sang. L'un de ces scélérats, étroitement lié et fortement retenu, insulte encore les victimes qu'il n'a pu frapper. Il Gens de bien, dit-il, le hasard vous a mieux servis que la prière. Votre Dieu n'avait pas empêché les loups d'entrer dans la bergerie. — Insensé, répond le pèlerin, notre Dieu qui sait tout et conduit tout, a fait entrer aussi un chien fidèle, recueilli sur la route, pour sauver la bergerie et perdre les loups méchants. '> ***.

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