LA GLACE
LITHOGRAPHIE
Quoique je vous aie déjà entretenus de l'eau et de ses différents états, mes bons amis, je me trouve conduit aujourd'hui, par deux motifs, à vous parler de nouveau de la ylace, avec plus de détails.
D abord, je vous envoie un dessin qui représente une troupe de patineurs et un groupe de petits savoyards glissant et se culbutant sur la glace. Le lieu de la scène est au bas du quai Conti, sur le bord gelé de la rivière. Je pourrais, à cette occasion, faire un article sur l'exercice du patin, exercice aussi sain quagréable, qui a par-tout l'avantage de développer la force et l'adresse, de donner au corps de la souplesse et de la grâce, et qui offre de plus une utilité directe dans quelques pays, tels que la Hollande, où l'on parcourt rapidement de longues routes en patinant sur les canaux. Mais la plupart de mes lecteurs sont encore trop jeunes pour qu'on leur permette de sexposer aux petits accidents qui attendent le patineur a son début, et ce sujet serait moins intéressant encore pour mes jeunes lectrices.
Quand à mon second motif, le voici ;
Par un des jours les plus froids de ce mois de jan-
vier, je passais sur le pont des Arts, de compagnie avec le fils de mon ami, M. Ph...., dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois. L'air était extrêmement vif, et je m'étonnais de voir mon jeune compagnon braver la rigueur du froid pour s'arrêter à chaque instant près du garde-fou, et regarder les glaçons qui flottaient sur la rivière, u A quoi vous amusez-vous donc, Ludovic? lui demandai-je; savez-vous qu'il ne fait pas chaud ici, et que vous me faites geler avec vos contemplations? — Mon bon Génie, me dit-il, c'est que je pense à une chose qui me parait bien étrange.
— Voyons, repris-je, expliquez-moi cela en marchant.
— Vous nous avez dit, continua-t-il, que lorsqu'un corps passe de l'état liquide à l'état solide, ses particules se ra|)prochent, de manière que son volume devient moindre dans ce nouvel état que dans le premier. La même quantité deau doit donc avoir moins de volume à l'état de glace qu'à l'état liquide, et un morceau de glace doit contenir plus de particules et être plus pesant qu'un volume égal d'eau liquide. La glace devrait donc tomber au fond de l'eau, et cependant je vois que les glaçons flottent à la surface de la rivière. Je vous avoue, mon bon Génie, que je ne comprends pas cela. — Voilà, dis-je, mon cher enfant, une observation très judicieuse et qui me fait grand plaisir. Vous trouverez bon toutefois
([ue je ne m'arrête pas ici pour vous ilonnor l'explication de ce phénomène singulier; mais je vous promets que j'en ferai le sujet d'un de mes plus prochains articles, dans notre petit journal. » Je vais tenir aujourd'hui ma promesse.
L'observation de mon jeune ami était parfaitement raisonnée, et c'est en effet une chose qui parait, au premier aspect, contraire aux lois de la physique, que de voir la glare surnager l'eau. Pour donner de ce phénomène une explication satisfaisante, il faut d'abord observer deux choses: la première, que l'eau contient habituellement plus ou moins d'air qui se trouve dissout dans ce liquide; la seconde, que dans l'acte de la congélation, l'eau abandonne l'air qu'elle tenait en dissolution, et qui repasse alors à l'état gazeux. Or, dans ce dernier état, l'air occupe un espace huit cents fois plus grand que pendant sa dissolution dans l'eau. Il tend alors à écarter les différentes couches d'eau à mesure qu'elles se congèlent, et il y occupe même de petits espaces visibles qui forment ce qu'on appelle des bulles dans la glace. On conçoit aisément qu'il augmente ainsi le volume total de la masse où il est emprisonné. Il en résulte que l'eau, en se congelant, acquiert un volume plus considérable que celui qu'elle avait à l'état liquide, et que, par conséquent, la même quantité d'eau ayant plus de volume à l'état solide qu'à l'état liquide, un morceau de glace pèse moins qu'un volume égal d'eau. Voiin pourquoi les glaoons eo soutiennent ù la surface de la rivière, au lieu de tomber au fond, comme cela semblerait d'abord naturel.
Je ne sais si mon cher Ludovic et mes autres lecteurs seront satisfaits de cette explication. Je suppose, en la leur donnant, qu'ils n'ont pas oublié ce que j'ai eu l'occasion de leur dire précédemment quand on m'a demandé pourquoi les bateaux se tenaient sur l'eau.
Puisque j'ai entrepris de parler aujotu-d'hui de la glace, je dois vous dire un mot des glaciers. On appelle ainsi des amas énormes de glace qui occupent les hautes vallées dans les montagnes. Les Alpes en présentent plusieurs qui sont un objet de grande et juste curiosité pour les voyageurs. Celui des bois, dans la vallée de Chamouni, a près de cinq lieues de longueur, sur une largeur variable, mais qui vers le haut est de plus d'une lieue; celui du Grindelwald qu'on regarde comme le grand réservoir des eaux du Rhône et du ISliin, a près de quinze lieues de longueur. L'épaisseur ou la profondeur de ces amas de glace est différente en diflxîrents lieux: Dans le glacier des bois, elle est communéincnt de 80 à 100 pieds, et quelquefois bien plus considérable.
Les glaciers présentent, dans certains cndroils, de grands et beaux accidents, des formes bizarres, des
pyramides, des tours, de grandes crêtes percées à jour. Lorsque la surface est plane, elle n'est point glissante, mais rude et grenue; on y marche en sûreté et l'on peut y passer même à cheval.
On attribue l'origine de ces immenses amas de glace à l'accumulation des neiges qui tombent pendant neuf mois de l'année dans les hautes vallées, et auxquelles viennent se joindre les avalanciies qui roulent du sommet des moutagiies. Ces neiges ne peuvent jamais fondre entièrement. La chaleur du soleil et les vents chauds n'en résolvent jamais en eau qu'une faible partie, qui bientôt après retourne à l'état de glace, lorsqu'elle n'a pas pu s'écouler.
La glace acquiert quelquefois une solidité telle, qu'elle résiste aux efforts les plus violents. Je terminerai en racontant ce fait, que rapporte un célèbre physicien nommé Meiran, dans un de ses ouvrages.
Il Pendant l'hiver de 1740, dit-il. On construisit à Pétersbourg, suivant les règles de la plus élégante architecture, un palais de glace de cinquante-deux pieds et demi de longueur sur seize pieds et demi de largeur et vingt pieds de hauteur, sans que le poids des parties supérieures et du comble, qui étaient aussi déglace, parût endommager le moins du monde le pied de l'édifice. La Neva, rivière voisine, où la glace avait environ deux ou trois pieds d'épaisseur, en avait fourni les matériaux. Pour augmenter la merveille, on plaça au-devant du bâtiment six canons de glace avec leurs affûts de la même matière, et deux mortiers à bombe dans les mêmes proportions que ceux de fonte. Ces pièces étaient du calibre de celles qui portent ordinairement trois livres de poudre: on ne leur en donna cependant qu'un c[uarteron, et on les tira: le boulet d'une de ces pièces perça, à soixante pas, une planche de deux pouces d'épaisseur. Le canon, dont l'épaisseur était tout au plus de quatre pouces, n'éclata point par cette explosion. »