‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 3 sur 169 · L'ORPHELIN · texte numérisé non relu

L'ORPHELIN

A peine entré dans la vie, le jeune Léopold avait eu le malheur de perdre ceux qui la lui avaient donnée. Son père et sa mère lui avaient été enlevés, avant qu'il pût comprendre leurs caresses, en sentir la douceur et les leur rendre. Le pauvre enfant frappé par un si grand malheur, dans un âge où il ne lui était pas possible d'en concevoir l'étendue, ne tarda pas cependant à y réllcH-hir à mesure que sa jeune raison se développa. Le jour où il comprit «lu'il était orphelin fut un jour affreux j)0ur lui. Il pleura beaucoup, et de ce moment il tondw dans une habitude de mélancolie fort extraordinaire chez un enfant. Celte disposition, toutefois, n'altéra point la douceur

et la bonté qui étaient le fond de son caractère. Il ne se montra que plus reconnaissant envers les personnes qui prenaient soin de lui, et ne leur fit jamais supporter un moment d'humeur. Quand on cherchait à le distraire et à l'égayer, il souriait doucement ; mais son sourire avait quelque chose de triste et de touchant qui serrait le cœur et faisait venir les larmes aux yeux.

Parvenu à l'âge où il devait commencer ses études, Léopold avait été mis dans une très bonne pension, où il était fort aimé, parce qu'il était doué en effet des qualités les plus attachantes. Mais chaque fois que Léopold voyait venir des pères et mères pour visiter leurs fils, il éprouvait des émotions difficiles à décrire. Il regardait de loin l'enfant qui se jetait dans les bras de ses parents; sa tête se penchait, deux grosses larmes mouillaient ses joues; puis quand les parents étaient partis, il s'approchait de son camarade et lui serrait la main en disant : «Tu es bien heureux! puisses-tu les conserver long-temps et ne leur donner jamais que de la satisfaction. » Le camarade alors, ne manquait jamais de l'embrasser et de lui dire : « Mon pauvre Léopold, tu es un bon garçon, et si tu es orphelin, tu auras du moins des amis. "

Cet intéressant enfant avait reçu de la nature les plus heureuses dispositions, et comme il trouvait d'ailleurs dans letude les seules distractions qui convinsent à l'état habituel de son âme, il avait fait de singuliers progrès dans ses classes élémentaires, il était presque constamment le premier, et lorsqu'il fut au moment d aller pour la première fois au concours général des collèges, ses maîtres fondaient sur lui la plus juste espérance d'obtenir un prix.

Léopold se rendit au concours avec ses camarades. En revenant de cette importante séance, son professeur désira voir le brouillon de la composition qu'il avait faite. Léopold lui remit son cahier : u Très bien , dit le professeur après avoir lu; il me parait difficile, mon cher enfant, qne vous n'ayez pas le prix. —Ah! bon , s'écria involontairement Léopold , j"ai donc bien fait de ne pas donner ma copie. — Quoi! reprit le professeur, vous n'avez pas remis votre copie? — Non, Monsieur, répondit le pauvre Léopold embarrassé, v On pense bien que là-dessus, il fut accablé de questions sur les motifs de cette bizarre conduite. Le maître vint se joindre au professeur; et Léopold, après avoir éludé long-temps de répondre, fut enfin obligé de dire la vérité, pour laquelle son respect était extrême. «Hélas! Monsieur, dit-il, pourquoi aurais-je cherché à avoir un prix? Je n'ai ni père, ni mère, a qui je puisse offrir ma couronne, si j'en obtenais une. Je n'ai pas voulu m'exposer au regret de l'ôter à un camarade plus heureux, et de priver ses parents d'une si grande joie. »

A ces simples paroles, le maître et le professeur se regardèrent d'un air étonné. Puis le premier prenant Léopold dans ses bras . « Aimable et cher enfant, lui dit-il, ceux qui t'ont donné le jour te regardent de là-haut et te sourient sans doute en ce moment. "

On ne tarda pas à savoir dans la pension ce qui s'était passé, et c'est depuis ce jour sur-tout que l'amitié s'est efforcée de remplir, dans le cœur de Léopold, une partie du vide formé par le besoin de l'amour filial.

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