LE VERRE
( Deuxième article. )
Lorsque le verre est bien fondu, bien chaud, bien épure' et qu'il est enfin arrivé au point où Ton peut le travailler, il se présente sous l'aspect et avec la consistance d'une substance fle.xible, molle et pâteuse; il cède à la moindre pression: il reçoit et conserve toutes les empreintes qu'on lui donne; il se laisse couper avec des ciseaux ordinaires; il se tire en fils déliés d'une long^ueur extrême et d'une telle souplesse, que l'on peut en faire des aigrettes et des panaches.
Toutes ces propriétés disparaissent à mesure que le verre se refroidit, et c'est alors qu'il devient fragile, dur et coupant; aussi c'est pour cette raison qu'il faut que les ouvriers verriers travaillent avec une dextérité extrême, que chacun soit toujours à sou poste, qu'il n'y ait pas un mouvement et pas un temps perdu. Ce travail est une sorte d'exercice oii tout est calculé.
Les outils du verrier sont peu nombreux : le principal est un tube de fer de la longueur et de la grosseur d'un canon de fusil; il se nomme la canne, et c'est à l'aide de cet instrument bien simple que l'on parvient h souffier et à tourner toutes les pièces creu-
ses et même les feuilles de verre h vitre, ainsi que nous le verrons bientôt.
Voici, par exemple, comment s'opère la confection d'une bouteille commune, et quelles sont les fonctions de chacun des trois ouvriers qui travaillent à sa fabrication.
Ces trois ouvriers se nomment le Gamin , le Grand- Garcon et /-; Maître.
Le Gamin, armé de sa canne, en plonge l'extrémité dans le pot qui contient le verre fondu; il la tourne entre ses doigts de manière h ce qu'il s'y attache une pelotte de verre de la grosseur d'une orange. Aussitôt, il commence k souffler dans la canne: le verre se gonfle, prend la forme d'une grosse poire; le Gamin donne la canne au Grand-Garçon qui est à côté de lui et qui continue de souffler, en tenant la canne de manière à ce que le verre soit à ses pieds; dans cet état , la matière du verre prend la forme d'une gourde à long col; le Grand-Garçon la balance, la roule sur une tablette en fer qui est devant lui. sans jamais cesser de souffler, et quand il l'a conduite au point où le col de la bouteille est à-peu-près formé, il passe la canne au Maître qui plonge la gourde dans un moule placé a ses pieds. C'est la le moment où le^ ventre de la bouteille prend la forme quon désire 11 donner, car le maître continue de souffler comme fet
deux autres, tout en tournant la bouteille dans son moule. Parvenus à ce point, le col et le ventre de la bouteille sont formés et déjà durcis; il n'y a plus que le fond qui soit encore assez chaud pour conserver un état de niolesse et se prêter à former le cône plus ou moins alongé qui rentre dans le corps de la bouteille. Cette opération est très simple, et se fait au moyen d'un fer coudé semblable à un {;ond de porte, en plaçant la canne de maniera à ce que la bouteille soit en l'air et droite.
Il ne reste plus qu'à placer le petit cordon qui termine le ffouleau. Eh bien , pour cette seule opération , il faut de toute nécessité détacher la bouteille de la canne, à laquelle elle a tenu jusqu'à présent ])ar le bout du col, la retourner, la recoller de nouveau ii la canne par le côté opposé, et la représenter une seconde fois au feu, avant d'y verser ce petit cordon de verre qui renforce le gouleau et qui permet d'y chasser un bouchon avec force. C'est aussi l'instant où le Maître polit l'entrée de la bouteille, au moyen d'un petit instrument qui a la forme d'une pincette. La bouteille est finie; un jeune ouvrier la porte au bout de la canne, jusque dans un petit four chauffé modérément, où elle se refroidit lentement. Sans cette précaution , toutes les bouteilles se briseraient, en se refroidissant beaucoup trop vite à l'aii-.
Ce que je viens de dire pour les bouteilles communes, s'applique de point en point à tous les autres vases, sauf quelques léjjères modifications de détail et de tour de main, dans lesquels je ne puis entrer. J'ajouterai seulement que le verre chaud est susceptible de se mouler comme la cire molle; que toutes les pièces carrées ou ovales d'une certaine épaisseur se fond dans des moules; enfin que les anses se collent pendant que le verre est chaud.
Jusqu'ici vous ne voyez point encore comment on parvient à faire le verre à vitre, en le soufflant comme une bouteille; et cependant je vous ai déjà dit que ces feuilles plates se fabriquent ainsi. Voici donc comment on y procède:
On prend du verre au bout de la canne, on le souffle, on le roule et on le balance, jusqu'à ce que l'on soit parvenu à lui faire prendre la figure d'un tuyau de po('le. Mais cette espèce de luyau tient à la canne par un bout, et se termine de l'autre par une calotte ronde. Il faut le déboucher en coupant ses deux extrémités, et ensuite il ne s'agit plus, pour l'amener à l'état d'une feuille plaie, que de le l'endre d'un bout à l'autre, co à quoi on parvient tiès aisément à l'aide d'un fer cliaud. Il ne reste alors qu'il développer ce rouleau , à-peu-près de la même manière qu'une feuille de papier se redresse d'elle-même quand, aj)rès en avoir ra))proché les deux bords, on vient à les lâcher; c'est ce qui arrive aussi au tuyau de verre fondu
quand on le place sur un four assez échauffé |ioui le ramollir, mais non pas assez pour le fondre: la feuille s'ouvre, s'étend d'elle-même, et on la perfectionne en passant légèrement un rabot de bois à sa surface.
Quant aux grandes glaces qui ne sont que des tables en verre, on les coule et on les polit, avant d'y fixer la feuille d'étain qui leur donne la faculté de répéter tous les objets placés devant elles.
Je voudrais bien pouvoir vous parler des verres de couleur, des cristaux laiteux, des incrustations, de la peinture et de la dorure sur verre, de l'art de tailler et de graver le cristal; mais tous ces objets nous jetteraient dans des détails infinis, que vous ne sauriez comprendre au moyen d'une simple description. Qu'il vous suffise donc de savoir, mes amis, que l'art de tailler les girandoles de nos lustres fait vivre un grand nombre de pauvres familles allemandes, et qu'il existe, en France, une vallée toute entière, la vallée de Sémoncel, dans le département des Vosges, dont les pauvres habitants ne sont occupés qu'à tailler de la verroterie de couleur avec laquelle on trafique chez les nègres de l'intérieur de l'Afrique.
EGERIE.
La petite Emilie était bien jeune encore. Lorsque M"" de Levai, sa mère, lui donna un frère qui reçut le nom de Jules. Emilie fut très étonnée de voir un enfant si petit, qui paraissait ne rien entendre, ne rien distinguer, qui ne pouvait ni articuler une syllabe, ni se soutenir sur ses jambes; elle comprit pourtant que cet enfant grandirait, marcherait, courrait et pourrait jouer avec elle. Le jour où il vint au monde, M. de Levai, en le présentant à sa fille, lui dit: «Voilà, mon Emilie, un frère dont tu es la sœur aînée, et dont tu devras être comme la seconde mère; c'est à toi de lui donner, à mesure qu'il grandira, de bons exemples, afin que nous n'ayons que de la satisfaction de nos deux enfants. Si tu n'étais pas sage et raisonnable, il ne manquerait pas probablement de t'iniiter, et vous nous causeriez tous deux du chagrin. Tu seras témoin des peines, des fatigues qu'il va faire éprouver à ta mère; tu ne lui en as pas donné moins; tu pourras juger par là de toute la reconnaissance que tu lui dois. Songe donc, mon enfant, à l'en dédommager, par ta docilité, par ton affection , par ta sagesse, et en offrant à ton frère l'exemple d'une bonne conduite. Tu as un bon cœur, mon Emilie, et je te préviens que nous comptons beaucoup sur toi pour servir de modèle à ce cher petit enfant. »
Emilie écouta ces iiaroles avec un grand recueillement. Quoique dans un âge bien tendre, elle parut
les comprendre et prit, à dater de ce jour, un petit air raisonnable qu'on ne lui avait pas encore vu. Vous eussiez été charmés de ses attentions pour sa mère, de ses précautions délicates pour ne point réveiller Jules lorsqu'il dormait, de ses inventions mgénieuses pour l'occuper et l'amuser, aussitôt qu il commença à regarder et à distinguer les objets. Le premier sourire du petit Jules fut pour sa mère, mais Kmilie obtint le second, et quelque temps après elle parvint à faire rire Jules aux éclats. Emilie continuellement occupée de son frère était la plus heureuse petite fille du monde; elle ne se plaignait que d'une seule chose, de ce que Jules ne grandissait pas assez vite. Ce fut un bien beau jour pour elle que celui où elle le vit faire ses premiers pas tout seul. Quoique Emilie n'eût pas encore cinq ans, elle aimait tant son cher Jules qu'on pouvait se fier parfaitement à ses soins et à sa prudence, en tout ce qui concernait ce joli petit enfant. Aussi, c'était elle qui lui apprenait à marcher, qui l'exerçait à s'asseoir, à se lever, à grimper, à courir. Après Maman et Papa, le premier nom qu'articula Jules fut Lille, car c'est ainsi qu'il abrégea d'abord le nom de sa sœur. Quelle joie pour celle-ci de s'entendre appeler cent fois dans la journée parla petite voix douce et enfantine de son frère! Quand il était content, il criait Lille! cela voulait dire: Flens me faire jouer ; quand il avait du chagrin, il criait encore Lltie! cela voulait dire : J^iens nte consoler. Peuà-peu, Jules articula des mots, puis forma des phrases. Emilie l'aidait, lui expliquait les termes qu'il ucntendait pas, et l'exerçait à les bien prononcer. Le moment vint d'apprendre à lire; ce fut M°" de Levai qui se chargea de ce soin, mais Emilie servit de répétiteur à son élève. 11 en fut de même pour l'écriture, ensuite pour la grammaire, la géographie. Emilie marchait en avant et préparait la route à son frère. Les difficultés qu'elle avait rencontrées, elle prenait soin de les applanir pour Jules. Je ne sais quel instinct, quel sentiment naturel avertissait celui-ci de ce qu'il devait à sa sœur; mais sa tendresse pour elle avait une couleur intéressante de reconnaissance, comme celle d'Emilie pour lui avait quelque chose de maternel dont elle ne se doutait pas elle-même. Le fait est que la crainte de donner un mauvais exemple à son frère était pour Emilie un frein puissant qui la retenait toutes les fois quelle eût été tentée de manquer au moindre de ses devoirs; et de même , Jules eût été au désespoir de causer du chagrin a sa sœur en ne se conduisant pas aussi bien qu'elle. Je n'ai pas besoin de dire que cette bonne harmonie qui régnait entre les deux enfants faisait la joie de leurs parents. Telles étaient les dispositions dans lesquelles tous deux grandissaient et développaient leur intelligence et leur caractère. A mesure que les années
arrivaient, la nature de l'influence d'Emilie sur son frère se modifiait. Elle ne s'exerçait plus seulement par de bons exemples, mais sur-tout par de bons conseils; et la confiance de Jules en sa sœur était telle, qu'il ne faisait pas une action de tant soit peu d'importance, sans s'être assuré d'abord de l'approbation d'Emilie.
Le caractère de Jules était bon, mais un peu altier et disposé à la vengeance. Vingt fois Emilie avait su prévenir ou arrêter les effets de ces dispositions qu'eUe s'efforçait de combattre. Elle des'inait son frère, elle lisait dans ses yeux ; attentive à ce qui agitait sa jeune âme, toujours occupée de ce qui devait le rendre meilleur ou l'empêcher de faillir, on eût dit qu'elle avait placé son honneur, sa gloire, son bonheur dans la perfection à laquelle il pourrait arriver; on eût dit un de ces .Anges que le ciel commet pour veiller, sans être aperçus, sur la conduite de ceux qu'il aime et qu'il protège
Jules avait dix ans; Emilie en avait près de quatorze. On étiiit au mois de mai. A cette époque, chaque année, AL de Levai avait coutume d'envoyer son fils, accompagné de son gouverneur, passer deux jours chez un oncle très âgé, que M. de Levai avait cessé de voir, par des circonstances inutiles à rapporter, mais qui tenait à avoir près de lui son jeune neveu, lorsqu'on célébrait son anniversaire. Ce vieux parent habitait une terre à dix lieues de celle de ^L de Levai, et près de cette terre était la petite ville où vivait la famille du gouverneur de Jules. Ce voyage était donc pour le gouverneur une occasion de se retrouver un moment au milieu de personnes qu'il aimait, et cette occasion était précieuse pour lui, puisqu'elle ne se présentait qu'une fois l'an.
Depuis quelque jours, Jules croyait avoir à se plaindre de son gouverneur pour divers actes de sévérité, probablement justes, mais que son humeur altière le portait à juger autrement. Il conçut le projet de se venger, et lorsqu'il fut question de partir pour la terre de l'oncle, il déclara, dès la veille, qu'il était malade et hors d'état de voyager. Il se priva même de diner et se coucha à sept heures du soir. Emilie avait observé attentivement ses regards, pendant toute la journée, et prêté finement l'oreille aux divers accents de sa voix, lorsqu'il s'était plaint de mal de tête et de mal d'estomac. Elle avait cru démêler de l'embarras dans ses yeux, de l'affectation dans le ton dont il s'exprimait, u Pour la première fois, avait-elle pensé, mon frère me cache quelque chose. Ce n'est pas bien à lui: mais il en aura plus de chagrin encore que moi. Pauvre Jules! il ne sait pas à quel point je le connais, n Le lendemain Emilie était levée de bonne heure. Elle se rendit dans la chambre de son frère, u Jules, lui dit-elle, tu partiras
aujourd'hui, n'est-ce pas? — Tu ne crois donc pas que je sois malade? répondit-il. — Non, mon ami, je ne le crois pas, et j'ai bien du chagrin. — Du chagrin! tu as du chagrin, ma sœur, et c'est moi qui te
l'ai fait! —Je te le pardonne, mon frère, mais ne
trompe pas ton Emilie. Tu ne saurais y re'ussir, et pourquoi l'essaierais-tu? Tu partiras, n'est-ce pas? ne fût-ce que pour ne pas priver ton gouverneur, qui te sacrifie toute sa liberté, du seul plaisir qu'il puisse
avoir dans l'année. — Mais il m'a tant grondé —
Grondé! examine-toi bien; ne l'as-tu pas un peu mérité? Et moi, ne t'ai-je jamais grondé? Tu m'en veu.x; donc aussi? — Oh! toi.... — Jules, tu partiras. — Ma bonne sœur, tu as lu dans mon âme. Je sentais bien que c'était mal. Oui, j'aurais fait là une vilaine action. C'est toujours toi qui me sauves. »
Emilie embrassa son frère, et courut, enchantée, annoncer qu'il se portait bien. Des ordres furent aussitôt donnés pour le départ après le déjeuner, et lorsque la cloche eut annoncé l'heure de ce repas, Jules parut tout radieux." lîonjour, mon bon père, bonjour, ma bonne mère, » dit-il d'un tou dans lequel il y avait tout à-la-fois du repentir et de la satisfaction. " Bonjour, Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à son gouverneur, j'ai des excuses à vous faire. Pour exj>ier
ma faute, il faut que je vous l'avoue " Jules alors
raconta humblement la pensée coupable qu'il avait eue; il mit dans ce récit tant de candeur et de simplicité que chacun en fut touché. « Je n'ajouterai pas aux reproches que tu te fais, mon fils, dit M. de Levai ; mais qui avait pu t'inspirer une semblable pensée? — Un vilain et coupable sentiment de vengeance. — Et qui t'y a fait renoncer? — Égérie. — Egérie? — Oui, j'ai lu qu'un roi léjjislateur de Rome, Numa Pompilius, ne dut tout le bien qu'il fit qu'aux bons conseils d'une nymphe qui portait ce nom. Moi aussi j'ai mon Égérie; la voici, c'est ma sœur, ma soiur qui me connaît, qui me devine, qui m'empêche de mal faire et qui m'inspire le bien. Oui, c'est mon Égérie, mon conseil, ma conscience parlante. Je ne l'appellerai plus autrement. " .
Depuis ce temps en effet, le nom d'Egérie est resté à la sœur de Jules. Jules est devenu un homme; il a eu de grands devoirs à remplir, et malgré son mérite et sa capacité, il s'est écrié souvent, dans des circonstances graves et embarrassantes: u Où est le tenqss où j'étais sur de mes actions quand j'avais eu l'approbation de mon Éfférie? »
VARIÉTÉS
Mes amis, j'ai une bomic nouvelle à vous annoncer, c'est que la verdure rommencc à reparaître et que les petites feuilles de lilas qui déjà se développent nous avertissent que, dans peu de jours, l'hiver va faire place au printemps. Cette perspective est charmante, n'est-ce pas, mes enfants? Les promenades, les courses, les jeux vont recommencer; le moment sera bientôt venu de fouler l'herbe des champs et de cueillir les simples (leurs dont elle est prête à s'émail-
1er. Voici tout-à-l'heure le temps d'aller retrouver les plaisirs et la liberté de la campagne. Mais tout le monde n'a pas un château, tout le monde n'a pas même une petite maison rustique. N'importe; les champs, les prés, les bois, offriront leur verdure leur parfum, leur calme, leur ombrage à tous ceux qui les iront visiter. L'arbre touffu ne refuse à personne l'hospitalité; les chemins sont à tout le monde; la lontaine coule pour désaltérer quiconque a soif, et le beau Soleil de mars, qui vient ranimer la Nature, verse sur tous, sans distinction, sa réjouissante lumière et sa chaleur salutaire. C'est une belle époque que celle où cet astre bienfaisant remonte sur notre horizon, y prolonge la durée des jours, et rend à la terre sa riante parure. Cette époque doit avoir surtout un grand charme pour vous, car à votre âge, il n'y a rien de triste à compter un printemps de plus. Il n'en est pas tout-à-fait de même dans la vieillesse, aussi n'est-ce plus alors par printemps que l'on compte, mais par hivers. Cela n'est pas tout-à-fait aussi gai; mais ceux qui en sont là ne songent guère à euxméme, et il dépend de leurs enfants de leur faire oublier les hivers pour ne penser qu'aux printemps.
— J'ai lu récemment l'anecdote suivante dont j'ai pris note pour la raconter:
Léopold, duc de Lorraine, avait un ours nommé Marco, qui était un animal plein d'intelligence. Pendant l'hiver de 1709, un petit Savoyard sans asyle et prêt à périr de froid, imagina de pénétrer le soir dans la loge de Marco, sans réfléchir au danger auquel il s'exposait en se livrant à la merci d'un ours. Marco, cependant, loin de faire aucun mal à cet enfant, le prit entre ses pattes, et le réchauffa en le tenant pressé contre son ventre, jusqu'au lendemain matin; puis, il le laissa se retirer librement pour aller courir dans la ville. Le petit Savoyard revint le soir chez Marco, et fut reçu avec la même affection. Pendant plusieurs nuits, il n'eut pas d'autre retraite, et il s'aperçut même, avec beaucoup de plaisir, que Marco avait soin de réserver pour son hôte une portion de la nourriture qu'on lui apportait. Quelques jours s'écoulèrent, sans que personne s'aperçut de ce qui se passait. Enfin un soir, le gardien ayant apporté le souper de Marco plus tard que de coutume, ne fut pas peu surpris de voir un petit garçon paisiblement endormi dans les pattes de l'ours, et l'animal roulant ses yeux d'un air furieux, comme pour ordonner à son gardien de ne pas faire de bruit afin de ne pas réveiller son petit compagnon. Quoique Marco dut avoir faim, il ne parut pas faire attention à la nourriture qu'on lui apportait, et ne se dérangea point, tant (pie dura le sommeil de l'enfant. Averti de cette (frange circonstance, le duc Léopold et plusieurs personnes de sa cour, voulurent en être témoins. Le iietit Savoyard, en se réveillant au point du jour, fut tout honteux d'avoir été découvert et s'empressa de demander pardon de sa hardiesse. L'ours le carressa, et s'efforça de le déterminer à manger sa part de ce qu'on lui avait apporté la veille, ce qu'il fit à la demande des spectateurs. Léopold ne voulut pas être moins généreux que son ours, et se chargea de la lortune du pclit Savoyard.
l.vir.iMHiiE ne JULES DIDOT AINl';.
Ju l'otiwlc-Li.ili , n" C.
Dimanche, 19 mabs 1826.
Le prix de l'abonnemeni csl, pour Paris, de 22 francs par an , ei de 12 francs pour six mois. Pour les deparlenienis, de 24 francs par an , cl i3 francs pour sU mois.
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Bureau de raisonnement, chez Lofis Colas, libraire, rue Daupliine, u° 32; et chez les principaux libraires et directeurs des postes des départements.
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LE CYG>E.
Le beau temps que nous avons depuis le commencement de ce mois m'a engagé à reprendre mes promenades, et déjà, comme beaucoup d'autres, j'ai été plusieurs fois profiter aux Tuileries des premiers rayons du soleil de cette année. Je me plais singulièrement à voir la population de Paris sortir de ses demeures, comme les marmottes de leurs trous, et reparaître dans les promenades. Ce spectacle a quelque chose de gai qui me charme; j'aime sur -tout à voir la jeunesse prendre ses ébats, et jouir si franchement, sans songer au cours du temps, de ce bienfait de l'auteur delà Nature qui a voulu que chaque saison ramenât des plaisirs nouveaux , pour empêcher de regretter ceux de la saison qui finit
J'étais donc l'autre jour aux Tuileries; il y avait beaucoup de monde, et sur-tout, grand nombre d'enfants du côté qu'on appelle la petite Provence. Je vis un groupe de jeunes garçons et de jeunes filles près du bassin. Ils regardaient un cygne navigant sur la surface de l'eau , et l'un d'eux disait aux autres : u Vous ne me croyez pas, et vous avez l'air de vous moquer de moi; mais je vous assure qu'il chante et chante très bien; je l'ai lu dans plusieurs livres. — L'as-tu entendu? demandait un autre. -Non, mais cela n'em-
pêche pas que ce que je dis ne soit vrai. — Joliment vrai! Je l'ai entendu, moi; il fait un vilain cri bien aigu, à-peu-près comme celui d'un paon. — II. est possible qu'il fasse un vilain cri quand il voit des mines qui lui déplaisent; mais tiens, demandons
plutôt à ce Monsieur, ajouta le jeune garçon en se tournant vers moi; il sourit en nous écoutant, et je pense qu'il en sait plus que toi et moi à ce sujet. » Le jeune garçon, en disant ces derniers mots, me regardait avec un petit air malin qui me parut un peu suspect. Les autres se joignirent à lui pour me prier de juger le différend, et je vous avouerai que, non seulement je ne me fis pas prier long-temps, mais que j'allai même au-delà deleurdesir, en leur faisant, à propos du cvgne, une espèce de dissertation en ces termes :
11 Puisque vous vous adressez à moi, mes amis, leur dis-je, je vous ferai remarquer d'abord que le cygne est un si bel animal, qu'on a pu naturellement lui supposer un ensemble de qualités agréables qu'il ne réunit peut-être pas toutes. C'est ainsi qu'on est naturellement disposé à attribuer tous les dons les plus charmants aux personnes qui en possèdent quelques uns dont nous sommes d'abord frappés. Le cygnçrl est le plus beau et un des plus grands entre les oiseaux aquatiques. Aucun autre ne possède autant de gràçè
«îLrAv
et d'éclat, aucun ne se distingue par autant d'élégance dansles formes et de noblesse dans le port,dansles mouvements et les attitudes. Buffon l'a comparé à un navire vivant et l'a dépeint, avec raison, comme le plus beau modèle que la Nature nous ait offert pour l'art de la navigation, u Son col élevé, a dit ce grand écri- « vain naturaliste, et sa poitrine relevée et arrondie, « semblent en eftet figurer la proue du navire fendant «l'onde; son large estomac en représente la carène; Il son corps penché en avant pour cingler, se redresse «à l'arrière et se relève en poupe; la queue est un «vrai gouvernail; les pieds sont de larges rames, et «ses grandes ailes demi-ouvertes au vent et douce- « ment entlées sont les voiles, qui poussent le vais- « seau vivant, navire et pilote à-ln-fois. n
« Mélange de qualités presque admirables, le cygne joint aux dons de la beauté, de la douceur et de la tranquillité de caractère, le courage et la force qui donnent la puissance. Il ne redoute aucun ennemi; on l'a vu même souvent braver les attaques de l'aigle, triompher de ce tyran des airs et le forcer à la fuite, en le fiappant des coups redoublés de son large bec et de ses ailes vigoureuses. Aussi parait-il, non seulement fier, mais encore jaloux de ses nombieux avantages. 11 aime qu'on le regarde, qu'on l'adniiie, qu'on l'applaudisse. Comment serait-il exempt de, vanité? En lui prodiguant tous les dons que je viens de décrire, le Créateur ne lui a pas donne la raison. La vanité est le propre d'un bel et puissant animal, comme d'un homme beau, riche, élevé parson ranrf, mais ignorant ou sot. Le cygne ne se borne pas à aimer les louanges, il souffre impatiemment l'approche de tout être vivant dont la blancheur pourrait le disputer à la sienne; quel que soit ce rival, il le combat avec fureur et n'a point de repos qu'il ne soit parvenu à s'en débarrasser. On raconte qu'un cygne, ayant vu un cheval paître aux environs de l'étang qu'il habitait, s'élança sur lui et lui donna de si violents coups d'ailes aux jambes, que le malheureux quadrupède en resta boiteux pendant plusieurs jours. Il n'avait eu d'autre tort, cependant, que celui d'être blanc comme le cygne. Les cygnes se battent aussi quelquefois entre eux, et dans ce cas ils cherchent sur-tout à se saisir par le col et à tenir de force la tête de leur adversaire dans l'eau, ])our l'étouffer.
« Cet oiseau a une si grande vigueur dans les ailes que, malgré son poids, il vole avec légèreté et peut entreprendre de longs voyages. C'est ce qui arrive aux cygnes sauvages, qui voyagent par bandes. Ils sont communs aux deux continents, dont ils préfèrent les régions septentrionales. On les voit quelquefois paraître, pendant l'hiver, dans plusieurs cantons de l'Angleterre et de la France. Ceux-ci font leurs liids sur h; rivage des eaux, dans des roseaux abattus
ou même flotlans. Le cygne domestique a ordinairement une petite habitation qu'on lui prépare et oii se fait la couvée. Les uns et les autres sont fort attachés à leurs petits ; le mâle partage avec la femelle les soins donnés à la famille, et il la protège au besoin, de toute sa force et de tout son courage. Ces animaux trouvent leur nourriture dans les eaux. Elle se compose principalement d'herbes des marécages et de plantes aquatiques, que la longueur de leur col leur donne la facilité d'atteindre. Ils mangent aussi les sangsues, les grenouilles, les reptiles et les petits animaux qu'ils trouvent dans l'eau. Quelques personnes pensent qu'ils sont de grands destructeiu's de poissons; d'autres croient au contraire qu'ils les protègent, en éloignant des étangs les hérons qu'ils ne peuvent souffrir.
Il Je n'ai pas besoin de vous dire, ce dont vous trouvez ici la preuve, que le cygne est un bel ornement des jardins où on l'élève. Ou en voyait autrefois en France beaucoup plus qu'aujourd'hui; la Seine même en était couverte au-dessous de Paris, et une petite île voisine des Champs-Elisées en avait reçu le nom tVile des Cygnes. On aime à voir ces beaux animaux voguer paisiblement sur les eaux, faire chaque jour une toilette assidue, arranger leur plumage éclatant, le nettoyer, le lustrer, pi-endre de l'eau dans leur bec et la répandre sur le dos, sur les ailes, avec une grâce élégante et un soin extrême.
Mais ce noble oiseau n'est pas destiné seulcuient à embellir les demeures somptueuses; deux fois l'année ses petites plumes fournissent un duvet dont on fait des coussins et des lits. Ce duvet forme encore une fourrure douce et soyeuse, dont la blancheur éblouissante n'est égalée par celle d'aucun autre corps
— Tout cela est fort intéressant. Monsieur, interrompit le jeime garçon; mais vous ne nous dites pas si le cygne chante, ou non. — M'y voici : La réunion de tant d'avantages dont le cygne est doué, à fait supposer, comme je vous le disais, qu'il devait les réunir tous, et les cygnes ont passé chez les anciens pour avoir un ramage très mélodieux dont les accents devenaient plus tendres quand ces oiseaux touchaient h leurs derniers soupirs. Mais il parait que ce n'était là qu'une des spirituelles allégories de la mythologie; car tous ceux qui ont cherché à vérifier ce fait n'ont jamais pu entendre, de la part du cygne, qu'un cri rauque et perçant qui n'a rien de mélodieux. Cette fiction de l'antiquité était au reste aimable et gracieuse, et quoiqu'elle n'ait rien de réel, on ne cessera point, connue dit Buffon, en parlant du dernier effort d'un beau génie prêt à s'éteindie, de rappeler cette expression touchante: C'm( le chant du cygne'.— Ainsi, dit le jeune garçon, il est décidé que j'avais tort; et cela , ajouta-t-il avec malice, sera sûrement constaté
dans le journal de dimanche prochain. — Quel journal?—Le vôtre; mais je n'en serai point fâché, mon bon Génie. — Vous me connaissez donc? — Eh sans doute. J'étais de ceux qui ont eu déjà avec vous, l'an passé, une conversation à cette mémo place, u