‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 21 sur 169 · LE MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN

Lorsque, dans mes lectures , je trouve quelque chose qui me parait digne de votre intérêt, mes chers amis, je ne manque point de le recueillir pour vous. Cela m'est arrivé encore hier, et je vais dès aujourd'hui vous raconter en peu de mots ce que j'ai lu dans une longue histoire.

Sous le règne de l'Empereur Joseph IF, vivait, dans une ville d'Allemagne, la veuve d'un officier mort à l'armée, et dont les services oubliés avaient laissé sa femme et son fils plongés dans une grande misère. Celle pauvre mère adorait son enfant; elle souffrait tellement de le voir, dans l'âge de la croissance, restreint à la plus chétive nourriture, qu'afin de ne pas prendre sur sa part, elle feignit une maladie cpii lui ôlait presque entièrement l'appélit, et se contenta d'un peu de pain. L'enfant en fut la dupe; mais en considérant la maigre et pâle figure de sa mère, s'il était abusé sur la cause de son changement, il n'en était pas moins effrayé du résultat, et il conçut le plus ardent clesir de lui procurer la visite d'un médecin. La difficulté était d'y parvenir.

Paul ( c'était le nom de ce jeune garçon ) avait reçu de ses dignes parents les meilleurs principes, et quoiqu'il n'eût que dix ans, il avait dcjà des idées justes sur ce qui est bien et sur ce qui est mal. Mendier lui paraissait une chose affreuse, et après l'action de dérober, nulle ne répugnait davantage à sa délicatesse, u Si j'étais plus grand, disait-il, je pourrais travailler et j'aurais bientôt gagné de quoi payer la visite d'un médecin ; mais je suis petit, je suis faible, et personne ne voudra m'employer Et cependant ma mère dépérit! Et j'ignore de quel mal elle est attaquée!

Allons, voilà qui est décidé; je demanderai l'aumône.... O mon père! si tu me vois du haut du ciel, tu béniras le motif qui me guide, et tu me pardonneras! n

Notre petit garçon attendit que le soleil fût couché, et moins honteux lorsque la clarté du jour fut diminuée, il quitta sa mère, sous le prétexte d'une commission à faire chez une voisine, et alla se poster à l'entrée d'une rue qui conduisait à la promenade publique. Là, au nom de Dieu, il demande la charité, mais d'une voix si faible, si timide, que la plupart de ceux auxquels il s'adresse ne l'entendent même pas. D'autres lui reprochent le métier honteux qu'il foit, et lui jettent dédaigneusement quelques pièces de

monnaie. Que d'humiliations le pauvre enfant est forcé de supporter! .Mais rien ne le rebute: il est prêt à tout souffrir afin d'arriver à son but, et la pensée de soulager sa mère malade fortifie son cœur et double son courage.

Un soir qu'il revenait lentement, en calculant avec tristesse combien il lui faudrait de temps pour amasser assez de petites pièces et pouvoir payer les soins d'un médecin, un homme vêtu d'un habit de couleur foncée et ayant une tournure distinguée, passa près de lui. L'enfant lui adresse sa requête accoutumée. L'inconnu tire de sa poche ime petite pièce d'argent qu'il met dans la main de Paul, mais en lui disant, avec un accent assez sévère, qu'il est rare qu'un mendiant de son âge ne devienne pas par la suite un filou. A ce mot, Paul sent palpiter son cœur, et cédant au mouvement dune juste fierté, « Reprenez votre argent, dit-il à l'inconnu, mais ne m'insultez pas. n Celui-ci, surpris d'entendre de pareilles expressions sortir de la bouche d'un enfant de cette classe, l'interroge et lui parle avec bonté. Paul ne sait pas résister à ce ton qui pénètre son cœur; ses larmes coulent; il avoue l'inquiétude que lui cause l'état de sa mère, et le désir qu'il ressent d'y apporter quelque remède. Touché de ce récit, l'étranger presse vivement l'enfant de le conduire à sa demeure, et tout persuade à Paul que c'est à un médecin que la Providence a permis qu'il s'adressât. Avec quel transport il saisit sa main et l'entraîne vers la rue étroite et sombre où ordinairement, à l'étage le plus élevé, se réfugient la souffrance et la pauvreté! A peine sont-ils arrivés qu'une femme adresse de tendres reproches au petit

Paul; elle l'attendait: elle était inquiète «Moi, je

suis heureux, répond l'enfant; vous allez être guérie, ma mère; je vous amène un médecin. » L'homme aux vêtements bruns explique sa rencontre avec Paul; puis, il questionne son intéressante mère; il entrevoit facilement le généreux motif qui la porte à se priver de nourriture, et il reconnaît en elle la veuve d'un des meilleurs officiers de l'armée. Il paraît extrêmement ému, et demande une plume et du papier, a Paul a raison, dit-il, c'est à rnoi, Madame, à guérir vos souffrances. Ayez soin seulement que ce papier soit porté demain de grand matin à son adresse, n Après avoir dit ces mots, ils les quitta en promettant qu'ils se reverraient.

Aussitôt qu'il fut parti, la mère et l'enfant s'empressèrent de lire ce qu'ils croyaient être une ordonnance de médecin C'était l'ordre de l'Empereur à

son trésorier de payer sur-le-champ, à la veuve du

major B , une année d'avance de la pension de

cinq cents florins qu'il lui accordait. Vous devinez facilement, mes amis, que ce prétendu médecin n'était autre que l'Empereur Joseph II, qui se promenait

souvent ainsi déguisé, cherchant des occasions de connaître la vérité et de réparer des injustices. On peut se fijjurer la surprise et la joie de la veuve et de son fils.v... L'Empereur se charjjea de l'éducation et de l'avancement de ce dernier, qui devint par la suite un militaire aussi distingué que son père.

CORRESPONDANCE

Une de mes jeunes correspondantes m'a écrit pour me demander s'il était permis de chercher dans les livres et de se sci'vir de leur secours pour répondre à mes questions. Elle m'a fait remarquer, en même temps, qu'une phrase de la lettre imprimée la première dans la feuille oîi j'ai rendu compte des réponses aux questions sur le choix d'une amie ou d'un ami, était la traduction littérale d'un passage de Sénèque qu'elle m'a cité en latin.

Comme je ne suppose pas que ma jeune correspondante ait lu Sénèque, sur-tout dans le texte original, je dois présumer que cette petite découverte a été faite par quelque autre personne à laquelle elle a servi de secrétaire. Je répondrai donc à cette personne, que je n'avais point aperçu ce qu'elle me fait remarquer, parce qju'apparerament je n'avais pas le texte de Sénèque aussi présent à la mémoire; mais que lors même que je m'en serais aperçu, je n'en aurais pas moins donné h la lettre dont il s'agit la première place, attendu qu'elle m'aurait encore paru la mériter par ses autres parties et par son ensemble. J'aurais

seulement fait à mademoiselle Caroline L , cette

observation, qu'elle n'eût pas dii copier une phrase trouvée sans doute dans quelque recueil où était la traduction du passage de Sénèque; je lui aurais dit, en note et bien amicalement, qu'il ne convient dans aucun cas de copier servilement, et encore moins quand on a en soi de quoi se passer si bien d'une pareille ressource.

Maintenant, je dirai, en m'adressant directement à ma jeune correspondante, que les questions que je propose à mes lecteurs n'ont pas seidement pour but de leur faire appliquer ce qu'ils savent, mais aussi de les engager à apprendre; que par conséquent, ils sont très libres d'avoir recours à leurs livres pour me répondre; qu'il y a du mérite à savoir bien chercher dans les livres, à y choisir judicieusement, et à appliquer avec justesse les idées qu'on y trouve. C'est le talent de bien apprendre, c'est le moyen de bien retenir; et je crois être sur que mes jeunes amis n'oublieront pas facilement ce qu'ils auront ainsi cherché, et dont ils auront fait une juste application en répondant a mes questions.

ANECDOTE

M"" de S était une excellente mère et s'empressait

de satisfaire à tous les désirs raisonnables qu'exprimaient ses deux enfants, Ilortense et Valentin. Souvent méine elle les prévenait avec une bonté tendre et touchante. Un jour, par exemple, elle prit la peine de taire, avec beaucoup de soin, une bourse de lilet, en soie bleu-céleste mêlée de grains d'acier, parce que sa fdle aimait beaucoup le bleu et qu'elle avait fort envié une bourse semblable. On pense que ce joli présent fut reçu avec transport. Mais Hortense avait le malheur d'être extrêmement négligente : bientôt après avoir montré à ses amies sa belle bourse, elle cessa de la serrer, ne songea plus à ce qu'elle était devenue, et un jour, le croirait-on? elle la retrouva entre les pattes de son chat favori qui jouait avec les glands et la traînait dans les cendres. Vous pouvez vous figurer quelle destinée attendait une bourse de soie bleu-céleste entre les griffes de Minon !... Lorsque Hortense l'en eut arrachée, non sans peine, son cœur se gonfla de honte et de chagrin, en examinant les traces de ces griffes et en comptant les trous et les taches qu'elles y avaient laissées. Mais les larmes d'IIorlense ne racommodaient pas la bourse. Son frère la surprit en cet état; il partait le lendemain pour un collège éloigné; il souhaitait ardemment d'emporter un souvenir de la maison paternelle, et il supplia sa sœur de lui céder la bourse pour le prix qu'elle voudrait y mettre. Livres, couteau, canif, jolie collection de papier à lettre doré, boîte de pains à cacheter en camées, cachet gravé, en argent et à manche de nacre, il offrit tout ce qu'il possédait de plus attrayant, tout ce qu'il avait pu se procurer d'objets de fantaisie avec ses petites économies; enfin, il allait toujours augmentant ses offres, à mesure que sa sœur, pressant contre son sein la petite bourse sale et déchin'e, refusait toute espèce de marché dont elle fût l'objet. «J'ai été bien peu soigneuse, il est vrai, disait-eile à son frère en recommençant à pleurer, et j'ai mérité que tu voulusses m'achetcr cette aimable attention de Maman. Cependant, Dieu sait quej'en connaissais bien tout le prix ! » Valentin la plaisanta sur la singulière manière dont elle l'avait prouvé, et chercha de nouveau à la tenter. Cette espèce d'enchère se passait près d'une fenêtre basse, sous laquelle M'"' de S ,

assise dans le jardin, entendait toute leur conversation, u Calmez-vous mes enfants, dit une douce voix qu'ils reconnurent pour être celle de leur mère; puisque vous y tenez tant, je consens h exercer encore pour vous mes talents en filet; mais les deux bourses que je vous ferai seront vertes. On prétend que c'est la couleur de Yesi)érance : Comme naturellement ce présent vous fera penser à moi, vous en conclurez que j'espère revoir mon fils avant peu le plus studieux et le plus sage entre ses camarades, et que j'espère aussi qu'il retrouvera sa sœur corrigée de l'insupportable désordre, qui fait tomber dans les pattes de Minon les objets auxquels elle attache le plus de prix.

AVLS — J'.ii reçu jusqu'ici bien peu de réponses à mes questions. Je crains qu'on ne compte un peu trop sur le dernier moment.

iMiRiMEHiF. DE JULES DIDOT aîné, IMrniMF.UR DU IlOl

(lu Ponl-ile-Lodi. ii° 6.

Dimanche, i6 maks 1S36.

Le prix de l'abonnemeDl en, pour Paris , de 5 2 francs par an , el de 1 2 francs pour bii mois. Pour les dcparletnenis, de 24 f""" par an, cl i3 francs pour six mois.

Bureau de l'abonnemcnl, cliei Louis Colas, libraire, rue Daupliine, n" 3j; cl cbez les principaux libraires Cl dirccleurs des postes des déparlements.

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