LA PETITE PARESSEUSE
Apres avoir passé quelques années en Languedoc pour sa santé, ÎM"" de Saint-Vincent revint à Paris avec le projet d'y meltre en pension sa fille unique, Valérie, dont cette bonne mère avait vainement entrepris l'éducation. Valérie avait quitté Paris à l'âge de sept ans, sachant à peine épeler; elle y revenait à onze ans, à-peu-près aussi ignorante. Caresses, menaces, encouragements, punitions, avaient été tourà-tour et infructueusement employés pour vaincre la paicsse de cette enfant, qui d'ailleurs possédait une
aimable figure, un caractère doux et un bon cceur.
Valérie retrouva avec joie la compagne des jeux de sa première enfance, sa petite cousine Aurélie- et cette dernière, pour célébrer le letour de Valérie et la présenter à ses jeunes amies, obtint de sa mère la permission de leur donner une soirée.
La petite provinciale fut donc présentée et examinée avec une curiosité enfantine. Ensuite on agita la grande question: A quoi nous amuserons-nous? ((Mes aunes, dit Aurélie, nous sommes justement neuf; si vous voulez, nous danserons. Comme maîtresse de maison , j'occuperai le piano la première , et ensuite nous tirerons au sort pour qu'une de vous me remplace, ii Cette idée approuvée, on prend ses places; mais Valérie avoue qu'elle ne sait pas danser. uNi nous non plus; nous sauton.s pour nous amuser et nous vous montrerons les figin-es. » La première contredanse terminée, on tire au sort pour remplacer Aurélie au piano, et la plus courte paille désigne Valérie. ((Je ne sais point jouer du piano, dit-elle en rougissant un peu." Aurélie s'offrit à jouer encore à sa place, et l'on continua de danser, jusqu'à ce que les jeunes personnes, qui sautaient de bon cœur, se sentissent assez fatiguées pour désirer, pendant quelques instants, un ainusement plus irauquille. On proposa C(uelques tours de loto, et Valérie dit encore qu'elle ne connaissait pas ce jeu. ((Nous te le montrerons, rien n'est plus facile," lui répondit sa cousine; mais bienttJt elle s'aperçut qu'il était impossible de montrer le jeu à Valérie, car celle-ci ne connaissait pas même les chiffres. Aurélie rougit à son tour, et désirant faire cesser le plus tôt possible la honte de sa cousine: (( Lh bien, Mesdemoiselles, dit-elle, je vais vous faire une autre proposition; laissons là le loto, et travaillons. Vous avez sans doute vos ouvrages dans vos sacs et sans doute, ainsi que moi, vous êtes pressées pour vos présents du jour de l'an; cela nous délassera, nous amusera et avancera notre besogna. » En disant ces mots, elle dispose une petite table, autour de laquelle chacune se rangeant, déroule une jolie broderie, une bourse en perle ou quelque autre ouvrage convenable à leur sexe et à leur âge. Valérie seule n'a jias d'ouvrage; Aurélie s'en aperçoit et s'apprête à lui en donner, lorsqu'Cudoxie demande que, puisque Valérie ne travaille pas, elle ait la complaisance de faire une lecture à haute voix. <( Je ne connais rien de plus agréable, ajoute-t-elle, que d'entendre hre en travaillant. — Cela est d'autant mieux pensé, reprend Aurélie, que je viens de recevoir un recueil d(' charmantes histoires, que peut-être vous ne connaissez point. Tiens, Valérie, veux-tu avoir la complaisance de nous en lire une?» Valérie prit le livre; mais Aurélie ne fut pas long-temps h se repentir de le lui avoir confié. Valérie annona , balbutia, d'iuie
manière si inintelligible, que sa bonne cousine fut forcée de l'interrompre en disant à ses compagnes: «Mes bonnes amies, Vale'rie ne vous connaît point assez; elle est intimidée, et je crois que nous ferons bien de renoncer à la lecture. Tiens, ma chère Valérie, voilà de l'ouvrage, et causons.» Cet essai ne fut pas plus heureux, et .Vurélie, remarquant les regards étonnés et même un peu moqueurs de ses compagnes, leur dit enfin: «Il ne faut pas vous étonner si ma bonne Valérie est peu instruite; ma tante n'avait, dans son vieux château, ni maîtres, ni institutrice, et sans doute sa mauvaise santé ne lui a pas permis de donner elle-même à l'éducation de sa fille tout le
soin qu'elle aurait voulu — Non, non, ma cousine,
s'écria Valérie en sanglottant, ce n'est pas la faute de Maman; jamais ses souffrances ne l'ont empêchée de s'occuper de moi; c'est moi seule qui n'ai pas voulu profiter de ses leçons, et qui ai augtnenté ses maux par mon indocilité et par ma paresse. » A ces mots, elle cacha sa honte dans le sein d'Aurélie. Celle-ci l'embrassa tendrement et , secondée par ses compagnes qui n'avaient plus envie de se moquer de la petite ignorante, elle lit tous ses efforts pour la consoler. Valérie néanmoins fut triste et pensive le reste de la soirée; et lorsqu'elle rentra, M"" de Saint-Vincent, remarquant sa tristesse, lui en demanda la cause. « Oh! Maman! s"écria-t-el!e en se jetant dans les bras de sa mère; j'ai été cruellement humiliée ce soir; mais je ne m'en plains pas, je l'ai mérité. Ce qui m'afflige, c'est le chagrin que je vous ai causé, ce sont les peines inutiles que vous avez prises pour moi. Chère Maman, je veux tout réparer. Ne m'éloignez pas de vous; votre présence peut seule me donner le courage de persister dans mes résolutions. » M"' de Saint-Vincent, touchée du repentir de sa fille, la pressa sur son cœur et lui promit de ne pas se séparer d'elle. Depuis ce temps Valérie travaille avec ardeur et persévérance. Elle a eu d'abord beaucoup de peine, car l'habitude de l'oisiveté est difficile à vaincre; mais soutenue par les encouragements de sa bonne mère et par la douce amitié d'Aurélie, elle s'est accoutumée au travail, et ne conçoit plus comment elle a pu perdre tant de temps. On a aussi remarqué en elle un autre changement très heureux : Valérie était ennuvéc, capricieuse, maussade; on attribuait ces défauts à une faiblesse de santé; mais ils ont tous dis paru depuis qu'elle sait s'occuper.