‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 24 sur 169 · UN PRIX DE VERTU · texte numérisé non relu

UN PRIX DE VERTU

L Académie française dispose chaque année d'une somme assez considérable provenant d'un legs fait par M. de Montyon et destinée a être distribuée en récompenses à des actes de vertu. On a eu l'idée de

rassembler, dans un petit recueil en forme d'almanacli, le récit des actions qui ont obtenu ces prix de vertu, depuis 1820 jusqu'à 182G. Le hasard m'a fait connaître tout récemment cet almanach qui est publié par M. Renouard, libraire, et j'y ai trouvé le récit suivant, fait par M. le Curé de Saint-Jean-Saintl'rancois. Il m'a inspiré un intérêt que mes lecteurs partageront sans doute.

Il La femme du nommé Jacquemin, porteur d'eau, demeurant n" 1 7 , rue des Quatre-Fils , au Marais, père de trois enfants , dont un de cinq ans muet et impotent, ne gagnant que 3.5 à 4o sols par jour, vint solliciterdes secours pour une femme indigente, infirme privée de deux doigts, et hors d'état do gagner sa vie.

« Oii demeure cette femme? lui dis-je. — M"" Jac- (jwinin. Chez nous. — Le Curé. Depuis quand? — M"" J. Dix mois; le onzième commence. — Le C. Que vous paie-t-elle par mois ou par jour? — M"" J. Rien.

— Le C. Comment rien? — M"" J. Pas de quoi mettre dans l'œil. — Le C. Elle est au comité? — M"' J. Oui, et moi j'y suis aussi, et j'ai le pain de mes enfants. Depuis qu'elle est avec nous, j'alonge la soupe, et nous la mangeons ensemble. — Le C. Vous n'avez pas le moyen de faire ce sacrifice; au moins elle vous a promis qu'un jour ou l'autre elle vous dédommagerait?— M"" J. Elle ne m'a promis et ne me [iromet que ses prières. — Le C. Votre mari ne murmure-t-il pas? — M"" J. Mon mari parle peu; mais il ne dit rien; il est si bon! — Le C. Ne vat-il pas au cabaret?

— 31°" J. Jamais, il travaille et se tue pour ses enfants.— Le C. Il est porteur d'eau au tonneau?

,1/°"' /. Non, Monsieur, à la brasse. — Le C. Depuis dix mois! c'est bien long. —M"'!. Elle était dans la rue, m'avait demandé asyle pour deux ou trois jours, et Jacquemin et moi, nous n'aurions pas le cœur de la mettre à la porte. Il dit d'ailleurs qu'il faut ÙVne aux autres comme à nous. — Le C. Mais, ma bonne femme, de quoi est composé votre logement? — M"" J. De deux chambres. — Le C. Combien les payez-vous?

— M"' J. Je les payais 120 francs; on m'a augmenté

de 20 francs, ce qui me fait huit sois par jour. Le

C. Mais il me semble que c'est pour vous que vous devriez demander des secours. — ilf "" J. Je vous ai déjà dit, M. le Curé, que j'ai le pain de mes enfants; je ne demande rien; grâce à Dieu, aussi long-temps que mon mari et moi pourrons travailler, je roup^irais d'importuner personne pour nous. — ie C. Eh

bien! ma bonne femme, voici dLx francs pour —

.1/"' /. Que la pauvre madame Pétrel va être heureuse!

" Des larmes de joie coulent des yeux de cette femme cbaritable; c'était à elle que je voulais donner ces dix francs : je la laissai dans l'erreur : elle était si honorable pour elle! — Allez, ajoutai-je, dire à la veiive

Pé(rel , qui vous est si redevable, de me présenter deux pétitions, l'une pour M. le Grand-Aunionier; et l'autre, pour demander une place dans un hospice, à M. le Préfet; je les apostillerai. »

La veuve Pétrel a en effet été placée dans un hospice; et l'Académie a décerné à la généreuse madame Jacquemin une médaille de la valeur de mille francs.

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