‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 28 sur 169 · LE NAUFRAGE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE

M. deMéréville s'était marié fort jeune. Un an après il perdit sa femme qui venait de donner lejour à une fille, qu'on nomma Octavie, comme sa mère.

Dans l'âge où beaucoup d'hommes songent seulement à jouir des agréments de la société, M. de Méréville s'occupa de sa fille, et soigna son enfance avec autant de persévérance et de sagacité que l'eiU fait la femme la plus expérimentée et la plus tendre mère. Quoiqu'il fût indispensable de laisser la petite Octavie entre les mains d'une gouvernante, cette dernière fut du moins choisie avec tant de discernement et surveillée de si près, que la petite fille sortit triomphante de toutes les maladies de l'enfance, et aussi avancée au moral qu'au physique.

Plusieurs années s'écoulèrent et les soins de M. de Méréville ne se démenlirent pas. 11 en reçut la récompense; non seulement sa fille avait pour lui autant de respect que de tendresse, mais son orgueil paternel put être souvent liatté d'entendre citer Octavie pour son instruction et son esprit, autant que pour ses grâces et sa bonté. Lorsqu'elle eut atteint l'âge de i5 ans, son père exécuta courageusement un projet que lui suggéra la raison. Ce fut de faire un voyage à l'île de Bourbon, où il |iossédait une habitation jusque là fort négligée, mais qu'il jugeait susceptible d'être vendue avantageusement.

De tous les adages souvent répétés, nul n'est d'une vérité plus reconnue que celui-ci: l'homnie propose et Dieu dispose. M. de Méréville qui comptait revenir promptement en France, près de sa fille (qu'il avait confiée à ime institutrice d'un mérite distingué), ne trouva point d'acquéreurs pour son habitation. Il fallut se résoudre à la faire valoir soi-même, ou à la voir se détériorer. Ces premiers travaux en nécessitèrent d'autres; le temps s'écoula. Ennuyé de sa solitude, fatigué de son isolement, M. de Méréville épousa une jeune veuve, qui en six années de mariage le rendit père de trpis garçons et de deux filles. Mais ces nouveaux liens ne refroidirent pas sa tendresse pour Octavie; et réunir un jour tant d'objets si cliers, était le projet le plus doux pour son coeur. Cependant M. de Méréville, était loin d'avoir épuisé toutes les épreuves que lui réservait la Providence. Une maladie épidémique ((ui régnait alors dans nos colonies indiennes, lui enleva l'cpouso qui le consolait de l'absence de sa chère Octavie. Veuf pour la seconde fois,

il n'aspira plus qu'à retourner en France avec sa famille. Il vendit à la hâte son bien et celui de sa femme; et avant reçu en paiement des marchandises coloniales, il en chargea un bâtiment, sur lequel il s'embarqua, avec ses cinq enfants et Christine, la femme qui les avait élevés. Mais lorsqu'ils furent à la hauteur de la cote d'Afrique, une tempête affreuse s éleva. Le capitaine qui commandait le bâtiment avait malheureusement peu d'instruction; il se trompa dans SCS calculs, et poussé par le vent sur des rochers, que peut-être il aurait pu éviter, et qui bordaient la cote en cet endroit, il fut reconnu qu'il ne restait plus d'espoir et qu'avant peu un naufrage était inévitable. Cependant le cap de Bonne-Iisperance ne devait pas être très éloigné : en mettant le canot à la mer, quelques passagers pourraient peut-être l'atteindre et se sauver. Mais les prendre tous était impossible, et comment choisir? M. de Meréville nhésita pas. S'oubliant lui-même, il fit embarquer ses enfants et leur bonne, avec le nombre suffisant d'hommes pour diriger le canot, et avant remis à Christine une bourse remplie d'or et une lettre tracée à la h.ite : " L'une servira, lui dit-il, à vous conduire en France, si le ciel daigne protéger ces innocents enfants I Tu remettras l'autre h ma fille Octavie, à qui je lègue mes pauvres orphelins, et tu lui diras qu'au moment où s'approchait ma dernière heure, j'appe ais sur elle toutes les bénédictions célestes! •'

Ne pensez-vous pas, mes ehers enfants, qu'il est peu de situations dans le monde plus dignes d'intérêt, que celle de M. de Meréville au moment dont nous parlons? Vous représentez-vous ce malheureu.K père, voyant s'éloigner la frêle barque qui porte tout ce qu'il a de plus cher, et le bruit du vent couvrant les louchants adieux des jeunes créatures, que les flots vont engloutir, si la main puissante qui commande aux éléments ne vient à leur secours?.... Vous figurezvous ce tendre père, la tête nue, exposé aux fureurs de l'ourag.-in et déjà baigné par les vagues qui doivent dans peu devenir son tombeau? A genoux sur le pont du bâtiment qui va s'entr'ouvrir,iloublieson Imminent danger, et cherche à distiuguer, aussi long-temps qu'il lui est possible, ce petit canot où Hottent les seules espérances qui maintenant l'attachent encore au monde. Oh! qu'elles sont ardentes les prières qu'il élève au ciel! Avec i,uelle ferveur riiorame abandonné de tout secours humain s'écrie : " Uieu de bonté, qui peux tout, je me confie à toi! »

Il fit bien , M. de Meréville, de croire a la bonté divine : ce fut elle qui protégea la petite barque et qui, à travers l'abyme des mers et le fracas des teujpêles, la conduisit saine et sauve au cap de Bonne-Espérance. A peine en sûreté, Christine sollicita des secours pour le malheureux navire échoué sur une si dangereuse

plage, que les matelots désignèrent; mais hélas! ce fut en vain; on n'en retrouva nulle trace, et il parut trop certain que les passagers, l'équipage et le navire, avec tout ce qu'il portait, avaient été submergés.

Après vous être arrêtés quelques instants sur cedépl irable tableau, si la jeune famille de M. de Meréville, vous inspire quel(|u'intérêt, suivez-la, mes chers enfants, dans l'heureux trajet qu'elle fit du cap de lionne-Espérance en France, et venez assister à Paris, à la réuruon de ces pauvres enfants sans parents avec le seul appui ipii leur restât, leur sœur Octavie. Cette dernière, instruite du départ de M. de Meréville, attendait chaque jour la nouvelle de son arrivée. Quel coup de foudre pour cette tendre fille, que la présence de Christine, lui remettant la lettre de son père, par laquelle il lui léguait ses trois frères et ses deux sœurs, au moment solennel ou il allait quitter la vie. Qu'ils furent touchants les embrassements de ces pauvres entants, s'écriant 'ous à-la-fois: u Nous n'avons plus de père! ■>

Quelques jours furent consacrés à la plus vive donleur. Mais il n'était point dans le caractère d'Octavie, alors âgée de 22 ans, de se laisser dominer par la sensibilité, et de ne pas accomplir avec énergie, ce qu'elle regardait comme un devoir. Son parti fut donc bientôt pris, et il fut irrévocable. Ses frères et sœurs, par le naufrage du navire qui portait leur fortune, ne possédaient plus rien au monde. Octavie n'avait hérité de sa mère qu'une petite terre, dont le revenu formait, avec une rente de peu de valeur, toute sa fortune. Elle en jouissait, puisqu'elle était majeure. Elle emmena dans cette terre ses cinq enfants, car, dès ce moment, elle voulut qu'ils l'appelassent Maman. Aidée seulement de Christine et d'une servante pour les soins de la maison, elle se chargea seule de leur éducation. Enfermée avec eux le jour, souvent se privant de sommeil la nuit, afin de se mettre en état de leur montrer ce qu'elle ne savait pas, Octavie reconnut alors l'avantage de l'excellente éducation qu'elle avait reçue. Aidée par de bons livres, animée par un zèle qui surmontait toutes les difficidtés, elle sut préserver sa famille de l'ignorance qui la menaçait, et remplacer pour elle tous les maîtres dont l'eût privée sa médiocre fortune.

Qui aurait pu refuser son admiration a cette jeune personne douée de tous les agréments, et qui, volontairement séquestrée de toute société, consacrait sa vie entière à remplir des devoirs, quelquefois fatigants, et pénibles, car ses jeunes disciples n'étaient pas toujours également dociles et zélés. Mais dans ces moments de découragement , Octavie songeait a son père: « Il a consacré à mon enfance de si tendres soins, disait-elle, que je dois à ses enfants bien plus encore que je ne fais, et du haut du ciel, il me bénira ! »

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Quelques années s'écoulèrent, sans que Je dévouement clDctavie se démentit un seul instant. La régularité la plus parfaite régnait dans les études, la plus stricte économie réglait les dépenses. Levée de grand matin, tandis que les enfants s'occupaient aux travaux distribués Je soir, Octavie surveillait son ménage, passait en revue leur linge et leurs habits, et préparait les études de la matinée. Après Je déjeuner tour-à-tour elle donnait des leçons d'histoire, de grammaire, de géogra])liie. Elle commença même à leur montrer le Jatin , qu'elle savait passablement. Pendant le temps de cette dernière leçon , ses deux jeunes sœurs travaillaient à l'aiguille auprès d'elle. Avant et après les repas, il y avait une promenade ou une récréation. Le soir, on s'occupait de musique; ensuite, celui des enfants qui avait Je mieux travaillé dans la journée, faisait tout haut une lecture amusante: elle précédait la prière en commun, prononcée par Octavie. Ensuite on s'embrassait et un sommeil paisible terminait, pour cette intéressante familJe, une utile et Jaborieuse journée.

Un plein succès vint payer les soins de l'aimable institutrice. Nulle famille ne prospérait mieux que la sienne, avec un médiocre revenu; ses enfants toujours propres et bien tenus, étaient encore remarquabJes par Jeur politesse, par J'affabiJité de Jeurs manières, autant que par Jeur pieté, Jeur modestie, et toutes les vertus qui préparent dans J'enfance J'honnéte homme et la femme de bien. La réputation d'Octavie et de sa petite famiJJe s'étendit au loin. Par-tout où elle j)araissait, et ce n'était guère qu'à l'église et à la fête du vilJage, on entendait retentir son éloge. MaJgré son peu de fortune, plusieurs propositions de mariage lui furent faites. Mais eJle Jes refusa toutes. u Que deviendraient mes enfants, disait-eJJe, si d'autres soins, d'autres devoirs venaient partager mon existence? »

Cependant, Jsien que J'attacliement de ses élèves et J'estime pubJique, qui suit par-tout Je mérite modeste, fussent déjèi la douce récompense d'Octavie, Je cieJ, qui avait béni cette aimable fille, lui en réservait une autre. Un jour, c'était Je 17 de mai, anniversaire du naufrage de M. de MéréviJJe, que sa familJe céJébrait avec autant de tristesse que de recueilJement, on vint avertir Octavie qu'un étranger d'un âge niùr et d'une tournure distinguée, demandait h lui parler. II voulait, disait-iJ, lui donner quelques détails relatifs à son père. Comme elle se préparait à le recevoir, il se présenta dans Je salon où Ja famiJIe était rassemblée : la plus vive émotion semblait l'agiter. M"' de MéréviJle, surprise qu'un inconnu pénétrât ainsi dans son appartement, s'avança vers lui avec dignité,

et Iu> dit que l'objet de sa visite pouvait seul la détermnur à le recevoir dans un jour consacré à pleurer le sort de son malheureux père. « Ah! dites plutôt, répondit l'étranger, d'une voix que l'attendrissement rendait tremblante, dites qu'il est le plus heureux des hommes et des pères! et priez Je ciel qu'après avoir échappe ù tous Jes dangers, il ne succombe pas à la joie qui enivre son cœur...!» En achevant ces mots, la pa Jeur couvre Je front de l'étranger, il est prêt à sevanouir... Tous les bras s'ouvrent pour le recevoir. On a reconnu son accent, on retrouve ses traits, un en s'échappe: .. C'est notre père! »

Christine accourt et partage les transports de la famille. Lorsqu'ds permirent à M. de MéréviJJe de prendre Ja paroJe, il raconta à ses enfants, qu'au moment ou le craquement du vaisseau annonçait sa perte l.rocliaine, iJ s'était élancé à la nage, et que poussé par le vent et les tlots, il avait gagné une petite île où les naturels de cette cote de l'Afrique venaient pécher. Ils le firent prisonnier et l'emmenèrent dans l'intérieur des terres, où pendant plusieurs années, il éprouva le sort le plus malheureux. Ayant enfin réussi à s'échapper, il avait gagné un établissement Européen , et après de longues souffrances iJ avait revu sa patrie. «Je ne possède rien, dit-il à sa fille, mais grâce à toi, je supporterai ma pauvreté sans honte; car je me glorifie de ma famille, et mon nom sera toujours honoré. »

Je suis bien aise d'apprendre à ceux qui ont conçu quelque affection pour Ja bonne Octavie, qu'un vieux parent éJoigné de M. de Méréville, ayant entendu parler de la conduite de cette jeune personne, lui laissa toute sa fortune, qui était considérable. Elle plaça ses frères, et Jes soutint dans Ja carrière qu'iJs choisirent. Ses deux sœurs furent mariées et dotées par eJJe. Son père acheva près d'elJe des jours heureux et paisibJes, et jamais, dans sa famiJJe, on n'appelait Octavie autrement que VJnge tutélaire.

J'ai encore une fois à proposer des questions, avant de décerner Je prix de semestre. Je prie, en conséquence, mes jeunes correspondants de vouloir bien répondre à ceJIes-ci :

Qu'est-ce que la reconn.*issa>'ce?

j qui les enfants doivent-ils particulièrement de la

KECONN AISSANCl; ?

La RECONNAISSANCE est-ellc seulement uti devoir?

J'attendrai Jes réponses à ces questions jusqu'au dimanche 3() avril courant. Je réitère à mes jeunes amis J'iiivitation (Je ne pas dépasser ce terme; car j'ai encore eu la dernière fois le regret de recevoir trop tard plusieurs lettres qui auraient |)n figurer honorablement dans mes extraits, si elles fussent arrivées à temps.

iMiniMEniE DE JULE,S DIDOT AÎNÉ, iMPniMEon du roi, rue du Poni^e-Lodi, n" C.

l.e priJ de rabonncnienl csi, pour Paris, de 2 ï francs paran, ei de u francs pour sii mois. Pour les diiparlenienis, de 24 francs par an , ce i3 francs pour sii mois

.V.N.NLE. N" Jl.

Dureau de rahonncnicnt, e: Loiis Colas, libraire, c Daupliine , n° ^2; cl lez les principani libraires

cl Jirccicurs des poslcs des

dépanemeuls.

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