LES ÉPI>GLES
Les épingles sont de petits instruments si simples, si commodes et d'un usage si répandu parmi nous, que j'ai pensé qu'il vous serait agréable, mes amis, d'avoir quelques idées justes sur les movens que l'on emploie pour les fabriquer et pour pouvoir les livrer a si bas prix.
Il faut trois métaux pour faire cette épingle, que nous dédaignons de ramasser; il faut du cuivre, du zinc et de l'étain (i). Le cuivre et le zinc, fondus ensemble, donnent du laiton. Ce laiton est jaune, très flexible et susceptible de se réduire, et passant à la filière, en fils assez fins. Les cordes blanches des pianos sont en fil de fer, mais les jaunes sont en laiton; or, c'est avec ce fil que l'on fait les épingles; le corps avec du fil droit, et la tête avec du fil plus fin et tourné à la manière de l'élastique des bretelles et des jarretières qui sont aussi en fil de laiton.
Je ne puis vous dire par combien de mains différentes le métal a dû passer, depuis l'instant où le nuneur l'a fait sortir du sein de la terre jusqu'à celui cil les fondeurs l'ont épuré et amené au poiiît de
(i) Voyez lariide Métaux dans le n" 46 de la preniière année de ce Journal.
pouvoir être versé dans le commerce; nous le prendrons seulement à l'état de fil déjà préparé pour la fabrication, et nous le conduirons jusqu'à l'instant où il sera changé en épingles parfaites et piquées dans les papiers par rangs de vingt-cinq, que Ion nomme quarterons.
On a soin d'assortir la grosseur du fil à l'espèce d'épingle que l'on veut fabriquer, et par la même raison l'on en détermine aussi la longueur; car vous savez fort bien qu'il y a des épingles fortes pour le service des lingères et des marchands de draps, de longues et minces pour piquer les papillons dont on fait des collections, de moyennes pour la toilette des dames, et de très petites qui s'appellent camions et qui ne servent qu'aux raccommodeuses de dentelles.
L'ouvrier qui est chargé de couper les fils de longueur, en prend une poignée à-la-fois et il les coupe avec de gros ciseaux nommés forces.
Un autre ouvrier prend tous ces bouts de fil de laiton et les aiguise, par l'une de leurs extrémités, sur une meule de grès analogue à celle dont les couteUers se servent pour repasser les couteaux et les canifs. Il en aiguise plusieurs douzaines à-la-fois en les faisant rouler entre ses pouces et ses index, et il pai-vient, avec beaucoup d'adresse et d'habitude, à faire toutes ces pointes à la-fois bien droites et bien effilées. La
meule tourne avec tant île rapidité, qu'il s'écbappe, de ces épingles ébauche'es, une poussière de cuivre si fine, que l'ouvrier ne peut se défendre de l'avaler qu'en plaçant un carreau de vitre devant sa figure; et malgré celte précaution, les cheveux de ces hommes sont ordinairement du plus beau vert d'herbe; les chiens et les chats de l'atelier sont souvent aussi de cette couleur.
Plusieurs ouvriers sont chargés de confectionner les têtes de ces mêmes épingles, qui sont faites, ainsi que vous pouvez vous en assurer, avec du fil fin et tordu, dont on coupe un petit tronçon composé d'un demitour, d'un tour entier et d'un demi-tour; cette opération se fait encore sur un très grand nombre à-la-fois, et à l'aide de très gros ciseaux.
Il ne s'agit plus maintenant que d'assujettir ces tètes et de les assurer à l'extrémité de l'épingle, de manière à ce qu'elles ne puissent pas s'en détacher. Jusqu'ici ce sont les hommes qui ont travaillé, mais à cet instant les épingles passent entre les mains des femmes, car ce sont elles qui sont chargées d'assujettir cet têtes, et cette opération s'appelle frapper. Elle se fait au moyen d'un poids que l'ouvrière soulève à l'aide d'une marche sur laquelle elle pose le pied; le poids, en retombant, serre la tête de l'épingle entre deux fers et lui donne la forme ronde que vous connaissez. On ne frappe qu'une seule épingle à-la-fois; mais cette opération se fait avec tant d'adresse, que les femmes qui en sont chargées ne semblent y apporter aucune attention et qu'elle se fait néanmoins très vite, au bruit des chansons et des métiers qui en marquent la mesure d'une manière toute particulière.
Nous n'avons encore que des épingles jaunes, mais il suffit, pour les blanchir, de les faire bouillir dans une liqueur qui contient du tartre et de l'étain; on les fait égouter eu sortant de la chaudière, et on les sèche en les agitant avec du son.
Reste maintenant à les piquer dans les papiers, et c'est ici que les enfants de l'âge le plus tendre commencent à prendre l'habitude du travail, car c'est à leurs petites mains que l'on confie cette dernière manœuvre. Les papiers d'épingles sont plissés et perces d'avance, en sorte que ces petits ouvriers qui sont nommés bouteurs, parviennent, au bout d'un certain temps, à bouter vingt-cinq épingles à-la-fois. A cinq ou six ans un enfant gagne son pain; plus tard il gagne toute sa nourriture.
Plus de vingt ouvriers, de professions différentes, concourent à la confection d'une simple épingle qui . dans son chétif volume, peut réunir le trilnit des mines de cuivre Japon , des mines de zinc de la Belgique et des mines d'étain de l'Inde ou du Cornwal.
C'est dans la petite ville de l'.Ugle, département de l'Orne, que se font presque toutes les épingles que
nous employons; le commerce en est immense; l.i population de toute la ville et des environs en est occupée, tout le monde travaille et personne n'est dans la misère.
Je ne saurais terminer cette petite histoire industrielle sans vous recommander, mes chers enfants, de ne jamais porter d'épingles à votre bouche. Cette habitude est sale et dangereuse; elle est dégoûtante, parce que vous ignorez à quel usage peut avoir servi l'épingle que vous avez à la main ; elle est dangereuse, parce que rien n'est aussi facile que d'avaler un corps si mince; et si vous pouviez imaginer quelles sont les suites affreuses de cet accident, vous frémiriez à la simple idée de placer une épingle sur le bord de vos lèvres.
MOTS A L'OREILLE
(| La maladie du babillard , a dit Pliilarquc, est de ne pouvoir ni ccoutcr, ni se taiic. Il est sourd par choix. .Te crois même ((u'il accuse la Nature de lui avoir prodigue deux oreilles, et de ne lui avoir accordé qu'une lanj^ue.
(| On peut dire au babillard : Ce (pie tu me rapportes, ce n'est pas par amitié, par bienveillance; mais tu es malade, et ta maladie est l'envie de parler.
(i Le babillard veut se taire aimer, et il se fait haïr; il veut obliger, et il importune; il veut se faire admirer, et il se rend ridicule; il offense ses amis, sert ses ennemis, et travaille à se perdre lui-même.
LA PETITE CAPRICIEUSE (i).
Caroline, fille unique de M. et de M"" de Gercourt avait été long-temps désirée par ses parents, aussi s. naissance les avait-elle comblés de joie. Malheureusement cette enfant n'était pas d'une santé très robuste, et la crainte continuelle qu'ils avaient de la perdre, jointe à l'extrême tendresse qu ds lu. por-
(,) Ma santé ne m'ayant pas permis de me livrer beaucoup au U-avail depuis près de trois semaines, plusieurs personnes ont eu Vobligeauce de m'aidtr à composer mon Jour,..-,!. CeUe p.u,e.!.is.orieue es. l'ouvrace d'une de mes jeunes lec.nces ■„,V de moins de .reize ans, qui, me sachant ,nd,spos.<, a voulu connihuer à me soulacer, noa seulemen. par ses a.maUcs visites, mais encore par son joli uavail.
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talent, lour avait inspiré pour elle une inclulf;enee qui allait jusqu'à la faiblesse. Ils craignaient pour leur fille la plus légère contrariété; l'ordre était donné d'obéir à SCS moindres désirs, de satisfaire tous ses caprices; c'était à qui lui apporterait les plus jolis joujoux, les bagatelles les plus brillantes; l'on se disputait les moyens de la distraire et de l'amuser.
Ou augmenta ainsi un défaut auquel Caroline n'était déjà que trop portée; elle devint <apricieuse à l'excès. Chaque instant amenait pour elle un nouveau goût, une nouvelle volonté. Elle n'avait pas plutôt obtenu ce qu'elle desirait, qu'elle en était dégoûtée et mécontente. Vainement sa mère et tous les gens de la maison s'empressaient-ils de piévenir ses moindres fantaisies, elles étaient passées jikitot que satisfaites, et rien ne pouvait la fixer.
L'ennui, la satiété s'en suivirent, et à cette époque où le plus simple jouet comble tous les vœux d'un enfant, Caroline, entourée de bijoux précieux, de mille jeux nouveaux, demeurait triste et silencieuse.
A mesure qu'elle grandit ce défaut devint plus pénible pour ceux qui l'entouraient, et plus malheureux pour elle. Arrivée à cet âge où il devient mdispensable de travailler et de s'instruire, elle porta dans ses études la même légèreté, les mêmes Caprices. Celle qui lui plaisait aujourd'hui l'ennuyait le lendemain. Jamais elle ne put garder le même maître plus de huit jours; elle voulait tout faire, tout apprendre, et à douze ans elle ne savait rien encore. Il en fut de même pour le choix de ses compagnes, elle put se faire aucune amie, et victime la première de son malheureux défaut, elle finit par être délaissée de tout le monde.
Caroline, cependant, n'avait pas un mauvais cœur; au contraire, elle était bonne et sensible; bien des fois elle avait senti ses torts et elle avait cherché à se corriger, mais habituée dès sa plus tendre enfance à se livrer à toutes ses volontés, à voir chacun y céder, y obéir, elle n'avait plus la force de suivre ses bonnes résolutions, qui s'évanouissaient aussitôt qu'elles étaient formées.
M"°de Gercourt reconnaissant enfin tout le mal qu'un excès d'affection avait causé, sentit qu'une juste sévérité était devenue nécessaire et que de simples conseils ne suffisaient plus; mais elle n'avait ni la force d'affliger Caroline, ni celle de résister h ses larmes; il fallait donc l'éloigner, lîlle pensa d'ailleurs que cette séparation même deviendrait une punition pour sa fille, et elle se décida à la confier à une de ses amies qui dirigeait une maison d'éducation et qui portait à Caroline un véritable intérêt.
Le moment oii celle-ci apprit cet arranglhient fut affreux; elle se livra au plus violent désespoir, mais M. de Gercourt s'empressa de l'arracher des bras de
sa mère, et de l'emmener chez sa nouvelle institutrice. La pauvre enfant fut bien des jours à se remettre; soins, carresscs, consolations, elle repoussait tout; elle ne pouvait croire que sa mère eût réellement l'intention de l'éloigner; elle s'attendait à chaque instant à la voir ou à être rappelée. Enfin elle reçut une lettre de M"'" de Gercourt, qui l'exhortait au courage, à la raison, qui lui apprenait son départ et lui annonçait que son absence durerait au moins six mois.
Hesler six mois sans voir sa mère, c'était pour t!arolinc, qui ne l'avait jamais quittée, une bien cruelle punition! A cette idée, ses larmes recommencèrent à couler avec plus de violence. ^Lais déjà le chagrin avait fait naître en elle d'autres réflexions: elle sentit que c'était elle seule qu'elle devait accuser de l'abandon dont elle souffrait; elle se rappela avec d'aïuers regrets les avis qu'elle avait négligés, les conseils si affectueux de sa mère, qu'elle avait si mal suivis ; elle sentit aussi que sa bonne conduite pouvait seule lui rendre l'amitié de ses parents, et abréger une séparation si pénible. Elle résolut alors, et bien sérieusement, de se corriger. JNIais la chose n'était pas facile. X l'âge de Caroline les défauts ont de profondes racines et il devient difficile de les arracher.
Aussi n'y serait-elle peut-être pas parvenue, malgré ses bonnes résolutions et la douleur qu'elle éprouvait d'être éloignée de sa mère, si de pénibles mortifications et les railleries, parfois un peu amcres, de ses nouvelles compagnes, ne lui eussent fait sentir combien ses caprices la rendaient ridicule et malheureuse. Les premiers moments que la pauvre Caroline passa en pension furent réellement bien pénibles : elle ne pouvait comprendre, elle à qui tout avait obéi jusqu a ce jour, que dans la société rien ne s'accorde à l'exigence, que tout au contraire y est réciproque et que pour obtenir il faut mériter. Bien des fois elle fut raillée, délaissée, repoussée même; mais ces dures leçons lui furent utiles, en lui faisant sentir fortement la nécessité de se coiriger. Elle y travailla de bonne foi et avec courage; son repentir, la candeur avec laquelle elle reconnut ses torts, ramenèrent bientôt vers elle ses jeunes amies. Elles tinrent compte de ses efforts, et au bout de quelque temps, Caroline, bien plus raisonnable et beaucoup plus heureuse, put écrire à sa mère que l'on était satisfait de sa conduite.
Ce premier pas fut le plus difficile. Encouragée par lesuccès, Caroline parvintpius facilement chaque jour à dompter son caractère; mais elle voulut aussi réparer par une application suivie tout le temps qu'elle avait perdu. Elle travaillait sans relâche, et elle se faisait une joie bien grande de surprendre ses parents par les progrès qu'elle avait faits dans ses différentes études.
Enfin arriva le jour si ardemment désiré oîi elle se
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retrouva dans les bras de sa mère. M"' de Gercourt reconnut au premier conp-d'œil le cliang;einent heureux qui s'était opéré dans Caroline. Sa figure, que l'impatience et l'Iiumeur n'altéraient plus, était devenue aimable et bienveillante; une douce joie, qui est toujours le résultat du contentement de soi-nièmc, se peignait dans tous ses traits. Les éloges que lui donnèrent SCS différentes maîtresses, l'amitié que lui témoignaient toutes ses compagnes, achevèrent de convaincre M"" de Gercourt, pour qui ce moment fut un des plus heureux qu'elle eût éprouvés depuis long-temps.
Caroline resta quelques mois encore auprès de la sage institutrice, à l'amitié et aux bons conseils de laquelle elle devait tant de reconnaissance. Enfin, entièrement corrigée, elle retourna auprès de ses parents; elle leur fit oublier par sa tendresse et sa docilité, toutes les peines qu'elle leur avait causées, et ne fut plus désormais pour eux qu'une source de consolations et de joie.