‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 41 sur 169 · LES MÉPRISES · texte numérisé non relu

LES MÉPRISES

Qu'il est laid, ce ^Monsieur qui vient de sortir du cabinet de Papa! disait Gabrielle d'Aiguefeuille à son frère Lucien; je suis sûre qu'il est méchant, car il a de gros sourcils noirs et le nez pointu. — Ma sœur, ma sœur, reprit Lucien d'un ton grave, ne te hâte pas déjuger sur de simples apparences, car elles sont bien souvent trompeuses. — Grand merci de la leçon , Monsieur le docteur, poursuivit la maligne petite fille, en faisant à son frère une révérence comique; je la reçois avec toute la soumission que je dois à mon respectable frère aîné. — Tu peux te moquer de moi , Gabrielle, mais toutes tes plaisanteries n'empêcheront pas qu'il ne soit vrai qu'une personne dont l'abord nousdéplait et nous choque, ne puisse être un homme d'un mérite supérieur ou rempli de qualités aimables qui, si elles nous étaient connues, feraient bientôt succéder l'affection et le respect à nos premières impressions. Je te conterai, pour t'en convaincre, une petite aventure qui m'est arrivée dans le cours des deux annéesquej'ai passées au collège, àPiOuen; mais ce ne sera pas en ce moment, car il est temps d'aller diner.

Mes enfants, dit M. d'Aiguefeuille pendant le repas, j'ai à vous apprendre une nouvelle qui sans doute vous fera plai^ir : vous êtes invités à passer, la semaine prochaine, une journée chez M. de Valville. — Quoi, mon Papa! chez notre voisin de campagne, cet homme respectable dont vous nous avez si souvent parlé? dit Gabrielle. — Ce bon père, poursuivit Lucien, qui resté veuf à trente-quatre ans, avec une nombreuse famille et une fortune considérable, s'est retiré dans une terre à vingt lieues de Paris, sans autre société qu'une vieille gouvernante pour ses lilles et un précepteur pour ses fils? — Et qui, depuis huit ans, ajouta M. d'Aiguefeuille, occupé uniquement de l'éducation de ses six enfants et du bonheur de ceux qui l'entourent, est adoré dans tons les villages des environs, d'où il a fait disparaître la misère. — Mais, mon Papa, vous ne connaissez M. de Valville que de réputation; vous n'alliez pas chez lui. — Cela est vrai, reprit M. d'Aiguefeuille; mais quelques affaires qui l'ont appelé à Paris cet hiver, nous ont rapprochés. Il sait que nous partons dans trois jours; il doit,

quelques jours après, donner une petite fête pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa fille ainée; et il a saisi cette occasion pour établir, entre sa famille et la mienne, une liaison qu'il m'a dit désirer depuis long-temps. — Quel bonheur! une fête! s'écria Gabrielle. Et puis, j'aurai tant de plaisir à me lier avec mesdemoiselles de Valville qu'on dit être si aimables, si bien élevées! — On dit aussi, continua Lucien, que les fils de M. de V^alville possèdent un bel herbier, des collections de papillons, de minéraux, et beaucoup d'autres belles choses que je les prierai de me montrer. — J'irai visiter, avec ces demoiselles, les écoles de charité qu'elles et leurs frères sont char- {jés de diriger, sous l'inspection de la gouvernante et du précepteur. — Et ces ateliers, ces filatures qui occupent tant de bras et donnent du pain à tant de familles. — Et cette infirmerie, où l'on reçoit les pauvres malades qui ne peuvent être soignés chez eux.

— Et cette pharmacie dont les fils de M. de Valville sont spécialement chargés, et qu'on dit être un modèle d'ordre et de propreté. — Oh! que je serai contente de voir cet homme admirable! Je suis sûre qu'il a la figure la plus agréable, de grands yeux bleus remplis d'esprit et de sensibilité, des cheveux déjii

gris, mais des traits nobles et doux, un sourire —

Gabrielle s'entend parfaitement à faire des portraits, interrompit en souriant M. d'Aiguefeuille; c'est dommage que celui qu'elle vient de tracer ne soit pas plus ressemblant. — Quoi! Papa, M. de Valville.... — Est très laid, ma fille. — Mais du moins l'expression de sa physionomie.... — Est froide et même un peu dure.

— Oh! cela serait trop plaisant, s'écria Lucien en éclatant de rire; mon Papa, M. de Valville ne sort-il pas de chez vous? — Oui, mon fils. — Ainsi donc, ma chère sœur, cet homme qui nécessairement devait

être méchant Je pourrais ce me semble, prendre

ma revanche et me moquer de ta prétendue pénétration; mais je suis trop généreux pour cela, et je ne t'en conterai pas moins quelque jour ce qui ma appris à ne pas juger les gens sans les connaître.

VARIÉTÉS

Les lois de rhosj)italité ont leur source dans un sentiment si naturel , qu'on a vu les animaux, même les plus féroces, donner l'exemple du respect (ju'elles doivent inspirer. Voici un fait que j'ai recueilli dans la relation d'un voyage à Maroc.

Un chasseur s'étant égaré dans une forêt, rencontra deux jeunes lionceaux qui, en le voyant, s'approchèrent de lui pour le caresser. I>e chasseur s'arrêta

et leur donna une partie des provisions qu'il avait apportées pour son déjeuner. Pendant ce temps, la lionne survint et se trouva auprès du chasseur, avant qu'il eût eu le temps ou le courage de saisir son fusil. Elle regarda, pendant quelques instants, cet homme qui faisait des caresses à ses petits; puis elle s'éloigna, et revint bientôt après, apportant un mouton qu'elle jeta aux pieds du chasseur. Celui-ci, se voyant si bien accueilli dans la famille, se sentit parfaitement rassuré et songea à profiter de l'occasion qui s'offrait de faire un bon repas; il alluma du feu, dépouilla le mouton, en donna une part aux petits lionceaux, et en fit rôtir un morceau po\u- lui. Le lion arriva sur ces entrefaites; mais comme s'il eût connu lesdroitsde l'hospitalité, il ne montra aucun signe de férocité. Le lendemain, le chasseur, ayant achevé ses provisions, prit congé de ses botes en caressant les jeunes lionceaux; le lion et la lionne l'accompagnèrent, jusqu'à ce qu'il fût sorti sain et sauf de la forêt, et il se retira emportant la résolution de ne plus jamais tuer aucun de ces animaux dont il venait d'éprouver la générosité.

— Il est plus d'une vertu dont les animaux nous offrent l'exemple. Un jeime homme, voulant noyer son chien, l'emmena sur un petit bateau au milieu de la Seine, et le jeta à l'eau. Le pauvre chien s'efforçait en vain de remonter dans le bateau; son maître le repoussait avec l'aviron, et rendait ses efforts inutiles. Dans un de ces mouvements, le jeune homme glissa et tomba lui-même dans l'eau. Il ne savait point nager, et il eût infailliblement péri, si le chien fidèle et généreux ne l'eût saisi par les cheveux et ne l'eût soutenu, la tête hors de l'eau, jusqu'à ce qu'il arrivât du secours. Le pauvre chien se sauva ainsi lui-même, mais il n'avait songé qu'à son maître. Il y a là de quoi réfléchir.

— J'ai reçu encore, en réponse à mes dernières questions, plusieurs lettres tardives, entre autres une de M"' Matbilde Q...., de Marseille, que je regrette de n'avoir pas pu mentionner. Il y en a dont la date est ancienne et qui ne sont pas timbrées de la poste; elles ont été probablement confiées à des voyageurs, et je dois prévenir mes correspondants que leurs commissionnaires ne sont pas exacts.

— Jedois des excuses à quelques uns de mes jeunes amis, pour n'avoir pas encore répondu à diverses lettres (ju'ils m'ont adressées et qui auraient exigé des réponses particulières. Ils concevront sans |><ine que cette partie de ma correspondance peut difficilement être tenue au courant; et en attendant que je puisse l'y mettre, je les prie de se rappeler les jolies chosi's qu'ils m'ont écrites sur la patience.

iMi'BiMEnir. DE JULES DIDOT AINlt, iiipbjm[xii or rioi,

du Poul-dc-LoJi. u" G.

DfMiNCBE, 3' M*'

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Iir ANNÉE. K- 3.

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