ET LE MALHEUR AUSSI
<^ J'ai bientôt treize ans; quelle joie! j'ai déjà quitté mes cheveux en bandeau et les pantalons sous les robes courtes. Plus de ccLceaux , jilus de sauts à la corde. ,Ie suis maintenant mu- ilcnwisrllr. L'hiver prochain, j'irai de temps en temps au bal ; je iiortcrai des fleurs artificielles et du crêpe. Eu attendant, ce printemps, je vais commencer à me promener, en personne raisonnable, au bois de lîoulogne ou aux Tuileries, avec une capote de M"' Corot, au lieu de ce chapeau de paille tout rond qui tient de si près à l'enfance. Puis enfin, je resterai dans le salon de Papa, lorsqu il y viendra du inonde. A Paris, il y a tant de politesse et
(le bon goût , qu'une demoiselle de tieize ans est comptée pour quelque chose "
Nous ne suivions pas plus lonij-temps la jeune ^idonie de Versac, dans renuniéiation de tontes les jouissances qui l'attendaient à Paris, au prmtemps de Tannée 1825. Prête à paraître dans un monde ou elle espérait faire valoir ses treize ans, un peu d'affectation et de bonne opinion d'elle-même trahissait son impatience de prouver qu'elle avait entièrement quitté l'enfance et qu'elle appréciait tous les charmes de la capitale. Mais hélas! le peu de stabilité des choses humaines ne permit pas que Sidonie vit se réaliser le songe riant dont elle aimait à se bercer. Des atiaires très importantes appelèrent soudainement M. de Versac dans une fort belle terre qu'il possédait sur le bord de la mer, en Normandie; et comme il était d'une santé très délicate, sa femme ne voulut jamais consentir à le laisser partir seul. Voilà donc tous les succès de Sidonie évanouis, ou du moins ajournés; et le premier soleil de mars, au lieu d'éclairer son triomphe et sa jolie capote aux Tuileries, la vit arriver avec ses parents dans le château de M. de Versac.
Ou ne peut se dissimuler que le chagrin qu'en éprouva la pauvre enfant n'existait que dans son imagination; car en réalité, réunie à des parents qui l'adoraient , entourée de tous les agréments que donne l'abondance, la terre qu'elle habitait lui offrait à-lafois les charmes de la campagne et toutes les distractions de l'étude, puisque ses livres, ses crayons et son piano l'avaient suivie. Mais lorsqu'on laisse prendre à l'imagination un certain empire, lorsque la raison et le devoir ne sont plus consultés dans la distribution du temps, il arrive que cette même imagination nous gouverne en tvran, et qu'il n'est aucune jouissance qu'elle n'empoisonne. Sidonie se persuada donc qu'elle était la plus infortunée des créatures : elle se récria sur l'impossibilité 'de vivre heureux à la campagne, sur la pitié que méritaient les gens qui n'avaient pas vu Paris, et qu'une étoile maligne avait fait naître en province; elle affecta de soupirer souvent, et de tomber dans une mélancolie qui, disait-elle, lui otait l'appétit. M°" de Versac eut le courage de ne pas paraître s'en apercevoir, et attendit pour sa fille les leçons de l'expérience. Heureuscnicnt que rien n'est stable à treize ans, sur-tout en fait de ch.igrin. Teuà-peu, la bonne mère eut la satisfaction d'observer, (toujours sans en avoir l'air), que la démaiche languissante qu'avait affectée d'abord Sidonie, se changeait en une course rapide et légère, beaucoup plus naturelle à son âge, et qui souvent la conduisait à la Icrme, où de bons morceaux de galette et de grandes jattes decréme lui faisaient oublier quelle avait perdu l'appétit. Bientôt les joues de la jeune frlle, aussi fraîches que les fleurs de j)oinmiers qui couronnaient tous les vergers, donnèrent un démenti formel à sa mélancolie; et le printemps dans tout son éclat lui amena mille ])laisirs qu'elle cessa de dédaigner. Tantôt, elle descendait avec ses parents sur le bord de la mer, et y ramassait des coquillages variés, dont elle
trouvait la description et l'histoire dans la bibliothèque de son père. Tantôt, folâtrant dans les gras pâturages émaillés de milliers de fleurs, elle y portait du pain aux jeunes poulains qui la connaissaient et accouraient en bondissant à sa voix. Lorsque l'été fut venu, elle prit, avecM°" de Versac, des bains de mer, et ses éclats de rire, lorsqu'une vague un peu forte passait sur sa tête, prouvaient le plaisir qu'elle trouvait à cet exercice. A la maison , les soins du jardinage ou ceux delà basse-cour la réclamaient, et c'était avec peine que ^1'°' de Versac obtenait d'elle qu'elle consacrât quelques heures à l'étude et quelques instants à sa toilette. Sidonie, par ce régime, était grandie de deux pouces, et fortifiée en proportion; le mot deiiniii n'avait pas été une fois prononce'. Au milieu de tant de jouissances, le temps passait; il amena la fin des affaires de ÎNI. de Versac et l'époque de son retour à Paris. On était aux derniers jours d'octobre. Sidonie, plus enchantée que jamais de la vie des champs, venait d'apprendre à filer, et cette occupation l'amusait infiniment. De plus, on devait, dans peu de jours, gauler les pommes à cidre, et l'on sait qu'en Normandie, ce moment est une vraie fête. On peut donc se figurer la contrariété que Sidonie éprouva lorsqu'elle apprit que le jour du départ était fixé. La même tristesse s'empara d'elle que lorsqu'elle avait quitté Paris, (i Que vais-je faire, disait-elle à ses parents, dans ces salons étouffés où personne ne m'adressera la parole, car je ne suis encore qu'un enfant; et dans ces promenades où je n'aurai pas la place de courir, et où il me sera défendu de rire et de chanter? Ah! comment peul-on vivre autre jiart qu'en Normandie?.. .. Certainement j'en tomberai malade."
M. et M"" de Versac ne répondirent point à leur fille, et jugèrent plus salutaire de la laisser livrée à elle-même. Elle ne tarda pas, en effet, à retrouver son joli sourire, avec déjeunes compagnes, près desquelles elle trouva l'émulation nécessaire aux talents et la gaieté qui délasse de l'étude. On fit des fleurs artificielles, on chanta des rondes, on joua des charades. "Je vois, dit M"" de Versac à Sidonie, le lendemain d'une soirée où elle avait dansé douze contredanses au piano, je vois avec plaisir quêta mélancolie, à la ville, n'aura pas de suite plus graves qu'à la campagne. Abjure donc, chère enfant, des idées dont la fausseté t'est bien démontrée. Rappelle-toi, pour la suite de ta vie, que tous les lieux et toutes les circonstances offrent toujours ce mélange de bien et de mal qui compose la vie humaine, et que le premier l'emporte sur l'autre pour tous ceux qui, ne donnant jamais carrière à d'inutiles regrets, possèdent le talent de tirer parti de tout. •) **.
CORRESPOND A^'CE
Un de mes zélés lecteurs, cjui habite la campagne et qui parait avoir du goi'it pour fétude de la botanique, m'a demandé quelques conseils relativement aux précautions à prendre pour dessécher les plantes
dont il compose vin petit herbier. Coiiiine je suppose que ce sujet pourra intéresser plusieurs de mes jeunes lecteurs, je n'Iiésite pas à répondre à cette demande par la voie de mon journal.
Lorsqu'on veut dessécher une plante, on la place en développant autant que |iossible toutes ses parties, dans une feuille de |)apier pliéc en deux. (Jn a préparé d'avance de petits matelas composés de phisieurs feuilles de papier cousues ensemble par les bords, et l'on met, entre deux de ces matelas, la feuille qui renferme la plante; on place ensuite le tout sous un livre ou une planche qui presse légèrement; on change enfin de temps en temps les matelas, sans toucher à la plante, et lorsqu'elle n'imprèyne plus le papier d'humidité, on cesse d'en remettre de nouveaux. Cependant, il faut encore attendre quelque teuv's avant de la placer dans l'herbier, |5arce qu'elle pourrait renfermei- de petites larves qui, se développant plus tard, attaqueraient impitoyablement toutes lesplantes d'un même paquet. L'herbier doit être déposé dans un lieu très sec. Il est bon de fixer chaque plante sur la feuille qui la contient, au moyen de petites bandes de papiers attachées avec des camions. Enfin chaque paquet doit être pressé entre deux feuilles de carton réunies avec des cordons, ou placé dans une boite fermant exactement.
Lorsqu'on recueille des plantes pour les dessécher, il faut, autant que possible, choisir des échantillons complets, c'est-à-dire munis de racines, de feuilles et de fruits. Cela n'est pas toujours facile, et on est obligé de dessécher quelquefois iilusieurs échantillons, afin d'avoir toutes les parties de la même plante. Enfin, je n'ai pas besoin de dire (junn herbier offrirait bien peu d'intérêt, si chaque échantillon n'y était pas accompagné d'une étiquette exacte, indiquant le nom de la plante et le lieu dans lequel on l'a recueillie.
Ceux de mes lecteurs qui consacrent leurs moments de loisir à étudier la botanique et à former des herbiers, se préparent, je n'en doute pas, de très douces jouissances; ne fiit-ce que le plaisir qu'on trouve dans l'exercice salutaire des herborisations. Les agréments qu'elles procurent ont été décrits par Delille, en vers charmants que je ne résiste pas au désir de rappeler, en terminant cet article.
On part : l'air du matin , la fraîcheur de l'aurore
Appellent à l'envi les disciples de Flore.
Jussieu marche à leur tête; il parcourt avec eux
Du règne végétal les nourrissons nombreux.
Pour tenter son savoir quelquefois leur malice
De plusieurs végétaux compose un tout factice.
Le sage l'aperçoit, sourit avec bonté ,
Et rend à chaque plant son débris emprunté.
Chacun dans sa recherche à l'envi se signale;
Étamine, pistil et corolle et pétale.
On interroge tout. Parmi ces végétaux.
Les uns vous sont connus, d'autres vous sont nouveaux:
Vous voyez les premiers avec reconnaissance.
Vous voyez les seconds des yeux de l'espérance;
L'mi est un vieil ami qu'on aime à retrouver.
L'autre est un inconnu que l'on doit éprouver.
Mais le besoin commande: un champêtre repas
Pour ranimer leur force a suspendu leurs pas;
C'est au bord des ruisseaux, des sources, des cascades.
Bacchus se rafraîchit dans les eaux des Nayades.
Des arbres pour lambris, pour tableaux l'horizon.
Les oiseaux pour concert, pour table le gazon!
Le laitage, les œufs, l'abricot, la cerise.
Et la fraise des bois, que leurs mains ont conquise,
Voilà leurs simples mets
On fête, on chante Flore et l'antique Cybèle,
Eternellement jeune, éternellement belle.
Leurs discours ne sont pas tous ces riens si vantés,
Par le monde introduits, par le monde emportés;
Mais la grandeur de Dieu , mais sa bonté féconde,
La Nature immortelle, et les secrets du monde.
La troupe enfin se lève; on vole de nouveau
Des bois à la prairie, et des champs au coteau;
Et le soir, dansl'lierbier, dont les feuilles sont prêtes.
Chacun vient en triomphe apporter ses conquêtes.
VARIÉTÉS
Je puis aujourd'hui procurer à mes lecteurs un double plaisir, celui de lire un très bon petit livre, et celui de faire une bonne action. Ce petit livre, dont l'auteur est M. Abel DulVesne, et qui a été couronné par une société qui s'occupe de l'instruction des enfants pauvres, n'est pas cher; il ne coiite que cinq sous. Son titre est fort simple: Leçons du Morale pratique (i). Son volume est peu considérable; il n'a que trente-six pages. Mais il est difficile de rassend.der plus de bonnes choses dans un si petit espace. Ceux d'entre vous qui pourront en procurer la lecture à quelques pauvres enfants auront fait une œuvre utile; et je suis siir que vous-mêmes, qui avez le bonheur de recevoir une éducation complète et qui ne manquez pas de livres pour former votre esprit et votre cœur, vous ne le lirez cejiendant pas sans fruit et sans intérêt. Peut-être pourrez-vous en juger par les pensées suivantes, que j'en extraits à peu près au hazard.
il II faut gémir sur la faute, plutôt que sur la réprimande.
Il La compassion pour les grandes douleurs des autres doit nous faire rougir de manquer de courage dans nos petits chagrins.
«La charité est ingénieuse: le pauvre même peut faire du bien au riche.
Cl L'amour du prochain fait jouir du bonheur des autres et multiplie les jouissances, par le plaisir qu'on goiite à les propager.
Il Les consolations, la bonne volonté, la prévenance, les soins, un sourire bienveillant, un zèle sincère, un accueil agréable, sont des actes de charité à la portée de tous.
Il La sobriété, l'exercice et la propreté sont les premiers médecins du monde.
Il Celui qui dit : J'ai des bras et je sais mon métier, ne manque jamais de cœur, d'ouvrage ni de pain.
Il Celui-là doit roujjir, ipii ne trouve point de réponse à cette question : Si j'étais ruiné, comment vivrais-je? »
(l) Au bureau <Iu Bon Gi'nie.
iMpniMtnin D£ JUl.i:.S niDOT AINI^;, uiimii.mi;lii mj noi , rii:' Jvi l'orjMU'-l.oili , n" C.
Dimanche, ii 'i'-'*
I.e prix de l'abonncmem esl . pour Paris , Je 2 i francs par an , el de 1 ■! francs pour six mois. Pour les di iiarle- Dients, de 24 fr.incs par an , ei i3 francs pour six mois.
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