LA GOMME ÉLASTIQUE
En entrant l'autre jour cliez M"" de T...., k qui j'allais faire une visite, je trouvai dans le salon la jeune Laure qui grondait bien fort son frère Octave. « Qu'es t-ce donc, mes enfants? leur dis-je; vous que j'ai vu toujours vivre en si bonne intelligence, comment se fait-il aujourd'hui que vous vous querelliez? — C'est la faute de monsieur Octave, que voilà, répondit Laure. Je me suis mise à dessiner tout-àriieure, j'ai eu besoin d'effacer un trait, j'ai cherché ma gomme élastique; impossible de la trouver. Pendant ce temps-là, j'aperçois monsieur Octave jouant à la balle dans le jardin; je lui demande s'il n'a pas vu mou morceau de gomme élastique; il se met à rire en me montrant sa balle, et en la faisant rebondir à la hauteur du second étage. Je l'ai appelé, il est venu, el vous pensez bien, mon bon Génie, que je ne pouvais pas le remercier de m'avoir découpé ma gomme élastique pour en faire une balle. — Sans doute, repris-je, il aurait mieux fait de ne pas en disposer sans votre agrément; mais il ne me semble pas qu'il y ait dans tout cela de quoi altérer la bonne harmonie entre un frère et une sœur. Si vous voulez me promettre de ne plus vous quereller, nous causerons un moment ensemble, en attendant le retour de M°" de
T.... qu'on m'a dit être sortie.» A ces mots, Octave et Laure s'embrassèrent; puis cette dernière reprit: « De quoi allons-nous parler, mon bon Génie? — De ce que vous voudrez. Puisqu'il s'agissait tout-à-l'heuro de gomme élastique, voulez-vous que je vous apprenne ce que c'est que cette substance? — Est-ce que cela nous amusera? — Je n'en sais rien; nous allons voir.
(iLa gomme élastique, continuai-je, est une sorte de résine fort singulière qui provient d'un arbre nommé hévé. Cet arbre croit à la Guiane et dans plusieurs parties de l'Amérique; il pousse très haut, très droit, et n'a de branches qu'au sommet de sa tige. Son fruit renferme des amandes dont on retire une huile épaisse, avec laquelle les Indiens préparent, dit-on . leurs aliments, comme avec du beurre. Lorsqu'on fait une incision à l'écorce de cet arbre, il en découle un suc blanc et laiteux qui se durcit peu-à-peu à l'air et formeun corps solide, membraneux, susceptible d'une t'rande extension et éminenmient élastique. On donne il cette substance le nom de caoutchouc, et on l'appelle vulgairement résine ou gomme élastique. J'ai lu , je ne sais plus oîi, que les habitants de certaines contrées de l'Amérique faisaient, avec ce suc laiteux, des flambeaux ou espèces de torches, qui brûlaient foit -
bien sans mèches, en répandant une clarté ass«^
belle et «ne odeur qui n'était point désagréiiLle.
«Lorsqu'on veut employer ce suc, on l'applique sur des moules de terre friables, et on le laisse sécher à l'air ou en l'exposant à la fumée. Des que le nombre des couches a donné au caoutchouc une épaisseur suffisante, on brise le moule, et on vide, par une ouverture de l'envelo])pe, la terre réduite en fragments. Ces moules ont communément la forme de petites bouteilles, et c'est ainsi qu'on nous apporte le caoutchouc. Dans cet état, il offre à-peu-près l'apparence et la couleur du cuir. Des voyageurs ont raconté que les Indiens des bords du fleuve des Amazones en faisaient des bottes d'une seule pièce, qui ne prenaient point l'eau et qui devaient être une chaussure fort agréable et fort souple, en raison de l'élasticité du caoutchouc. On a rapporté aussi que certains peuples en faisaient des bagues qui offraient l'avantage de pouvoir être transformées, quand on le voulait, en bracelets, en colliers et même en ceintures; ce qui parait difficile à croire, à moins que les dames de ces contrées n'eussent la taille d'une finesse extrême.
«Un usage bien plus singulier est celui que fait, ou du moins que faisait, de cette résine, la nation (les Omaguas, située au milieu du continent del'Amérique. Ils en construisaient des bouteilles en forme de poire, au goulot desquelles ils attachaient une canule de bois; en les pressant on en faisait sortir par la canule la liqueur dont on les avait remplies, et par ce moyen ces bouteilles devenaient de véritables seringues. On a même affirmé que c'était chez eux une espèce d'impolitesse de manquer à présenter avant le repas, à chacun de ceux qu'on avait priés à manger, un pareil instrument rempli d'eau, dont on ne manquait pas de faire usage avant de se mettre à table, dans le dessein d'avoir plus d'appétit. ^ Oh 1 la drôle (le chose l's'écrièrent en riant Laure et Octave; voilà un peuple bien gourmand! — Je n'oserais, repris-je, vous garantir ce dernier fait, mais le premier du moins parait constant. J'ai vu moi-même une de ces seringues garnie de sa canule; et les Portugais de la colonie du Para avaient, à cause de ce singulier emploi du caoutchouc, donné à l'arbre qui le produit le nom de pao de. .xiringa, c'est-à-dire bois de serinrjiir.
u Je n'ai pas besoin de vous dire que, chez nous, la gomme élastique est employée pour effacer les traces de crayon faites mal-à-propos sur le papier, et qu'on en fait d'excellentes balles de paume; mais je ne vous laisserai pas ignorer qu'elle se prête à des usages plus importants. On l'emploie à la confection de beaucoup d'instruments de chirurgie et de physique qui sont d'une g'rande utilité, et l'on en fait une vaisselle de voyage qui a l'avantage de ne pouvoir pas se briser.
« — Je ne croyais pas, dit I.aure, quand j'eus cessé de parler, que la gomme élastique fiit une substance
si intéressante. — Tu vois bien, reprit Octave, que j'ai bien fait de te prendre la tienne, car sans moi nous n'aurions pas appris tout cela. — Tu trouveras bon cependant, mon frère, que ce ne soit pas toi que j en remercie, n